Mediapart affirme que Cahuzac a détenu un compte en Suisse, ce dernier dément et porte plainte

Jérôme Cahuzac, le 26 octobre 2012 à Paris. REUTERS/Charles Platiau.

Une virulente passe d’armes a opposé, mardi 4 décembre, Mediapart à Jérôme Cahuzac, le site [accès payant] affirmant que le ministre délégué au Budget a détenu un compte en Suisse jusqu’en 2010, information formellement démentie par l’ancien président de la Commission des finances de l’Assemblée nationale.

«Je n’ai pas de compte en Suisse et n’en ai jamais eu. Il est clair que si vous publiez ça, j’attaquerai», a expliqué mardi matin Jérôme Cahuzac à Mediapart. Dans un communiqué publié en fin d’après-midi, il a ensuite apporté un «démenti formel» aux informations de Mediapart et a annoncé le dépôt «dans les plus brefs délais» d’une plainte en diffamation contre l'auteur de l'article, Fabrice Arfi, connu notamment pour ses enquêtes sur l'affaire Bettencourt, et le directeur de la publication, Edwy Plenel.

«Je me réserve le droit de poursuivre tous ceux qui colporteraient ces élucubrations», a-t-il ajouté, répétant cette menace sur Twitter.

Mediapart, qui explique que son enquête «s’appuie sur de nombreux témoignages et des éléments documentaires probants», affirme que Jérôme Cahuzac a clos ce compte, ouvert chez UBS à Genève, quelques jours avant de prendre son poste à la Commission des finances, où il a remplacé l’actuel premier président de la Cour des comptes, Didier Migaud. Mais selon lui, «les avoirs auraient été ensuite déplacés vers un autre paradis fiscal», à l’UBS de Singapour, «par le truchement d’un complexe montage financier offshore».

Le site affirme que Jérôme Cahuzac se serait inquiété, fin 2000, peu avant les municipales dans sa ville de Villeneuve-sur-Lot, de l’existence de ce compte: «Ça me fait chier d’avoir un compte ouvert là-bas, UBS, c’est quand même pas forcément la plus planquée des banques», aurait-il affirmé, selon le compte-rendu d’une conversation avec un chargé d’affaires, dont le site affirme qu’il «existe une trace».

Woerth dément avoir reçu un courrier

Mediapart note également que Jérôme Cahuzac a affirmé à plusieurs reprises avoir financé l’achat d’un appartement parisien d’une valeur de 6,5 millions de francs (1 million d'euros) aux deux tiers par l'emprunt, alors qu’il s’agirait en réalité d’un tiers.

Le site rapporte par ailleurs l’origine des premiers soupçons: un mémoire adressé en 2008 à Eric Woerth, alors ministre du Budget, par Rémy Garnier, un agent du fisc du Sud-Ouest, «poursuivi par son administration pour avoir consulté, via le serveur interne baptisé Adonis, le dossier fiscal de Jérôme Cahuzac, sans raison apparente», et qui justifiait cette action par des informations concordantes faisant état de l’ouverture d'un compte à Genève par l'élu quand il travaillait, vingt ans auparavant, au cabinet du ministre de la Santé Claude Evin (1988-1991).

Ses constatations ne lui ayant pas permis de vérifier ou infirmer ses soupçons, l’agent réclamait une enquête. Contacté par L’Express et Le Monde, Eric Woerth, qui a été poussé à la démission par les révélations de Mediapart sur son rôle supposé dans l'affaire Bettencourt, a «catégoriquement» démenti avoir reçu un tel courrier.

Une histoire de redressement fiscal

Rémy Garnier a fait l’objet ces dernières années de plusieurs articles de la presse régionale décrivant le «labyrinthe de procédures» qu'il a traversé avec son avocat Michel Gonelle, prédécesseur RPR de Jérôme Cahuzac à la mairie de Villeneuve-sur-Lot.

D'après un article publié par Sud-Ouest en octobre 2011, ses ennuis auraient commencé en 1998 avec la notification d’un redressement fiscal de 3 millions de francs pour surfacturations à France Prune, une association de coopératives lot-et-garonnaises: Jérôme Cahuzac aurait alors soutenu avec succès un recours gracieux auprès de Christian Sautter, le ministre du Budget de l'époque. L’épisode a valu à l’agent, qui a maintenu ses conclusions, des années de placard et une mise à pied de deux ans, en 2004.

«Je n'ai pas de rancœur contre Jérôme Cahuzac. Il a fait son boulot de député en défendant France Prune, mais son idéologie socialiste aurait dû le pousser à défendre aussi le fonctionnaire que je suis», expliquait en août dernier à Sud-Ouest Rémy Garnier, qui aurait rédigé son histoire en sept tomes, «prêts à la publication», intitulés entre autres Da Bercy Code ou L'Arme fiscale dévoyée. Selon le quotidien régional, Rémy Garnier a «brièvement échangé» avec Jérôme Cahuzac lors de la dernière campagne des législatives et espérait «un arrêté synonyme de réhabilitation».

L’agence Sipa rappelle que cette affaire éclate «en plein examen du troisième collectif budgétaire, qui comporte un volet important sur la lutte contre la fraude». Selon L'Express, Jérôme Cahuzac a prévenu Jean-Marc Ayrault «aussitôt qu'il a compris que Mediapart allait publier son article».