France

Dreyfus a-t-il été condamné pour des «accointances homosexuelles»?

Laure Beaulieu, mis à jour le 22.10.2012 à 12 h 03

Dreyfus au procès de Rennes via Wikimedia commons

Dreyfus au procès de Rennes via Wikimedia commons

L'affaire Dreyfus ne s'arrêtera donc jamais. Selon un nouvel ouvrage, la condamnation du Capitaine Dreyfus à la fin du XIXe siècle serait liée à ses supposées «accointances homosexuelles».

Dans leur ouvrage, Le dossier secret de l'affaire Dreyfus, trois chercheurs, Pierre Gervais, Pauline Peretz et Pierre Stutin, s'intéressent au dossier secret qui aurait été soumis aux juges au début de l'affaire et qui aurait contenu la correspondance de deux attachés militaires à Paris, l'Allemand Schartzkoppen et l'Italien Panizzardi qui entretenaient une relation amoureuse.

«Liaison charnelle et passionnée, comme en témoignent certains passages de leur correspondance, dérobée par les services français: "Mon beau bourreur. J'ai bien joui et je vous fais la restitution de trois pièces"», rapporte l'Express.

L'Express explique ensuite, citant l'ouvrage, pourquoi cela aurait pu être préjudiciable pour le Capitaine Dreyfus.

«Ses prétendues accointances avec un réseau d'espions "cosmopolites" aux moeurs "contre-nature" auraient fortement joué en sa défaveur. La haine et la peur des homosexuels étaient en effet répandues à l'état-major. Les pièces secrètes communiquées aux juges militaires seraient ainsi "structurées autour d'un discours idéologique mêlant xénophobie, homophobie, antisémitisme et paranoïa sécuritaire".»

Le Monde publie (en édition abonnés) les bonnes feuilles de l'ouvrage et notamment un passage qui explique pourquoi, selon les auteurs, cet aspect de l'affaire a été gardé secret.

«Ce fut d'abord une question de décence. Comme le rappela l'enquêteur Cuignet en 1904, "il y a des choses qu'on ne peut pas étaler". Les militaires avaient aussi leurs propres raisons d'être discrets: révéler publiquement la présence des pièces homosexuelles aurait compromis le système d'espionnage qu'ils avaient réussi à mettre en place dans les ambassades. Mais ce sont sans doute surtout des raisons diplomatiques qui firent du secret un impératif absolu, même pour les partisans de Dreyfus. (...) La mise en cause publique de l'honneur de deux officiers pouvait avoir de graves conséquences pour les relations entre l'Allemagne et la France.»

Que pensent les spécialistes de l'affaire Dreyfus de cette nouvelle interprétation? L'Express rapporte l'avis de deux d'entre eux:

«Selon Vincent Duclert et Philippe Oriol, deux spécialistes de l'Affaire, qui réagissent dans la dernière livraison du magazine L'Histoire (...), les auteurs se contentent d'approximations et opèrent une lecture fantaisiste des archives. Car il est impossible de reconstituer le dossier secret original, transmis à huis clos aux juges du conseil de guerre en 1894. A chaque rebondissement de l'Affaire, en effet, ce montage documentaire connaîtra des ajouts successifs et circulera entre différents services, jusqu'à accoucher d'un "monstre" composé de faux et de pièces détournées.»

Pour Pierre Assouline en revanche, qui consacre un post sur son blog à l'ouvrage, cette hypothèse éclaire l'Affaire:

«A l’issue de leur enquête, convaincante tant elle est rigoureuse, les chercheurs estiment qu’en ajoutant du scandale au scandale, les comploteurs étaient certains d’obtenir la condamnation de Dreyfus (...) La tactique de ces antidreyfusards s’éclaire ainsi d’un nouveau jour lorsqu’on voit comment ils sont parvenus à nouer habilement deux phénomènes de marginalisation: antisémitisme et homophobie (bien que le concept soit, en l’occurrence, anachronique), Dreyfus étant un juif hétérosexuel et ses supposés complices des homosexuels non-juifs.»

Laure Beaulieu
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