Monde

Jouer aux pauvres, une insulte pour Haïti

Cécile Chalancon, mis à jour le 09.09.2012 à 12 h 05

Capture d'écran de la vidéo

Capture d'écran de la vidéo

L'enfer est pavé de bonnes intentions. Matthews Jones est un jeune étudiant américain qui, ému par la situation en Haïti, a voulu «faire quelque chose». Donner? Partir avec une organisation humanitaire? Non. Il a choisi, avec trois autres camarades, de «vivre comme un pauvre», avec un dollar par jour en Haïti.

En août, il exposait son projet, «Living on One Dollar A Day in Haiti», sur The Huffington Post.

«Dans le livre Out of Poverty: What Works When Traditional Approaches Fail [Sortir de la pauvreté: que faire quand les approches traditionnelles échouent], Paul Polak offre douze solutions pratiques face à la pauvreté, la première étant: “Allez où ça se passe”. Ces mots m'ont inspiré pour faire exactement ça. Mon frère et moi avons recruté deux amis et nous avons quitté notre maison d'une riche banlieue de Philadelphie pour l'Haïti d'après le tremblement de terre. Tous les quatre avons vécu dans une tente dans le centre ville de Port-au-Prince et survécu avec un dollar par jour pendant 28 jours.»

Matthews Jones tire le bilan de son expérience:

«Ces 28 jours furent les plus durs de ma vie. Nous avons été immédiatement submergés par la destruction, la mort et le manque d'infrastructures. Même face à de tels défis, nous avons trouvé des Haïtiens optimistes. Leurs encouragements et leur soutien ont fait la différence, nous permettant d'apprendre et de grandir grâce à leur aide.»

Il a réalisé une vidéo retraçant leur séjour:

Une belle expérience? La journaliste Amélie Baron la fustige dans Le Nouvelliste: «Une idée stupide, égocentrique, malsaine et surtout stérile pour Haïti.»

La journaliste revient sur l'expérience, soulignant que les quatre Américains ont choisi de «faire comme si… tels des enfants qui, dans une cour de récréation, s’inventent un univers. Sauf qu’ici le terrain de jeu a été un pays, une capitale, une ville bien réelle».

Soulignant les stéréotypes qui émaillent la vidéo, Amélie Baron pointe l'absurdité du projet, même si les étudiants ont par la suite monté un site grâce auquel ils comptent récolter des fonds pour Haïti:

«A quoi aurait servi ce voyage si ce n’est rappeler à ces citoyens américains la chance qu’ils ont eue de naître du bon côté de l’échelle de richesses. L’un d’entre eux avoue même à un moment qu’ils n’auraient “pas pu survivre sans l’aide des Haïtiens”, car on les a aidés à monter leur tente, à leur apprendre à laver des vêtements à la main, à vivre dans le sous-développement… Loin de leur confort quotidien, ils ont appris, ils ont reçu, ils en sortent changés. Qu’en est-il des Haïtiens qu’ils ont croisés? Quel bénéfice ont-ils retiré de cette “expérience”? Rien. Le projet, bien intentionné mais stupide, de ces Américains a été stérile pour ceux qu’ils prétendaient soutenir.»

La journaliste rappelle l'évidence:

«On ne peut pas comprendre la pauvreté sans y être contraint. On ne peut pas comprendre la faim en se privant pour quelques jours. Avec leurs passeports américains en poche –sésame rêvé par des millions de pauvres, ici et ailleurs– Matthew Jones et ses amis n’ont pas été Haïtiens durant un mois.»

Cécile Chalancon
Cécile Chalancon (99 articles)
Editrice à Slate.fr
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