Prendre la photo ou aider les victimes? Des journalistes racontent leur dilemme

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Vous êtes photographe professionnel, et vous vous retrouvez devant une scène de violence: violence domestique, tabassage en règle, meurtre, attentat... Que faites-vous? Vous prenez des photos? Vous aidez les victimes? Les deux?

La réponse vous semble peut-être évidente, mais pas sûr que vous réagiriez de la même façon en pratique qu'en théorie. Le Guardian a demandé à des photojournalistes qui se sont retrouvés dans de telles situations de raconter ce qu'ils avaient fait, et pourquoi. Les réponses sont aussi marquantes que leurs photos (à regarder sur le site du Guardian).

Certains ont pris la photo, et y repensent encore aujourd'hui. Le photographe sud-africain Greg Marinovich a vu une quinzaine d'hommes poursuivre un autre homme pour le battre et le poignarder, et se rappelle s'être senti dissocié:

«D'un côté, j'étais horrifié, et en même temps j'étais en train de me demander: quelle exposition je devrais choisir? [...] je me sentais déchiré entre l'horreur que je voyais et ma tentative pour la capturer.»

Le photographe se demandait également comment il allait survivre à l'épisode une fois que les hommes se rendraient compte qu'il prenait des photos:

«Je pensais, "je cracherai sur son corps, je donnerai des coups à son cadavre, je m'en fiche –je vais survivre".»

Mais il n'a pas eu besoin de faire ça, les meurtriers lui demandant à la place de prendre une photo d'eux et de leur victime. C'était la première situation de conflit qu'il avait à affronter, et elle l'a changé:

«En tant que journaliste, ma réaction était bonne, mais en tant qu'être humain, je me suis vraiment déçu. Je pensais que je réagirais autrement, que j'essaierais d'intervenir ou de faire quelque chose de plus noble, mais je ne l'ai pas fait. J'étais dégoûté d'avoir été si lâche. Depuis ce moment, j'ai décidé que, quoi qu'il arrive, j'essaierais d'intervenir et de sauver quelqu'un si je le pouvais.»

D'autres ont agi, mais après avoir pris leur photographie, comme Donna Ferrato, qui travaille sur la violence domestique dans le cadre de son projet «I am unbeatable». Elle dormait chez un couple qu'elle photographiait depuis un moment, quand elle a entendu la femme crier:

«J'ai mis ma fille dans son couffin et je l'ai cachée dans le placard, parce que je savais que le mari avait un pistolet. Et puis j'ai pris mon pistolet –c'est à dire mon Leica M4– et j'ai couru jusqu'à eux. Dès que je suis rentrée dans la salle de bain, j'ai vu qu'il allait la frapper et j'ai pris la photo. Je me suis dit que si je ne prenais pas la photo, personne ne croirait que ça s'était passé.»

Mais après avoir pris la photo, elle explique s'être arrêtée:

«Je n'étais pas comme ces photographes de guerre qui se contentent de rester là: bang bang bang. Quand j'ai vu qu'il allait la frapper une deuxième fois, je lui ai attrapé le bras en disant "Mais qu'est-ce que tu fais? Tu vas lui faire mal!"»

Concluant qu'elle était une photographe d'abord, pas une assistante sociale:

«Oui, j'étais toujours divisée entre l'envie de prendre une photo et celle de défendre la victime, mais si je choisissais de poser mon appareil et d'empêcher un homme de frapper une femme, j'aidais simplement une femme. Si je prenais la photo, j'en aiderais bien plus.»

Vous pouvez retrouver le diaporama des photos, et les explications de leur auteur, sur le site du Guardian. Le site explique publier ces témoignages alors que deux journalistes sont critiqués pour avoir documenté une attaque en Inde contre une jeune fille plutôt que de l'avoir aidée, mais cette situation est plus complexe: un activiste accuse en effet l'un des deux journalistes, Gaurav Jyoti Neog, d'avoir orchestré l'agression sexuelle de cette femme. Neog –qui dit être victime d'une conspiration– a démissionné.