Quand Goebbels montait un groupe de jazz de propagande nazie

crédit: Tomahawk Films

Même si vous êtes amateur de classements musicaux très pointus, vous serez sans doute surpris de découvrir les tags «Propaganda swing» ou «troisième Reich» pour qualifier un groupe de jazz. Et pourtant… Le site du célèbre Smithsonian Museum de Washington raconte sur le blog Past Imperfect «la plus étrange initiative de propagande» prise par les Nazis durant la guerre. Le ministre de la Propagande Joseph Goebbels, personnage clé de la censure du régime, a développé en 1939 un groupe de swing nazi pour contrer le succès des orchestres anglo-saxons.

La ligne officielle du parti nazi était pourtant de considérer que ces genres musicaux étaient de la «musique dégénérée», et que leurs breaks improvisés comme leurs pulsations sautillantes risquaient de porter atteinte à la pureté et à la discipline allemandes. Dans leurs discours publics, les Nazis l’exprimaient encore plus durement. Le jazz, selon Goebbels, n’était rien d’autre que «de la musique de la jungle».

Affiche d'une exposition nazie sur la «musique dégénérée»

Les nightclubs et cabarets de l’Allemagne de la République de Weimar inspiraient du dégoût à Goebbels, qui les décrivaient dans son journal comme des «Babylone du péché». Plusieurs décrets surréalistes témoignent de l’obsession des Nazis pour le contrôle de cette musique déviante, dont voici quelques extraits édifiants:

«La préférence doit être donnée au mode majeur et aux paroles exprimant la joie de vivre plutôt qu’aux textes judaïquement lugubres […]

Quant au tempo, la préférence sera donnée aux compositions rapides au détriment des “slow” et des “blues”. Néanmoins, le tempo ne devra pas excéder l’allegro, pour rester conforme au sens aryen de la discipline et de la modération. En aucun cas les excès négroïdes dans le tempo (appelé “hot jazz”) ou les performances solo (appelés “breaks”) ne seront tolérés […]

Les compositions de “jazz” doivent contenir au maximum 10% de parties syncopées. Le reste doit suivre un mouvement legato naturel, qui sera dépourvu des rythmiques inversées caractéristiques des races barbares et favorables au sombres instincts étrangers au peuple allemand (ce qu’on appelle les “riffs”).»

La guerre des ondes

Mais la «radio était une des armes les plus puissantes» de la guerre et les Nazis ne pouvaient se permettre de négliger l’aspect psychologique du combat contre l’ennemi, comme le rappelle un article de The Independent sur le rôle de la musique pendant le conflit… C’est ainsi que Lutz «Stumpie» Templin, un saxophoniste ténor, fut chargé de diriger un orchestre de swing et de jazz qui reprendrait les standards de l’époque à la sauce nazie. Karl «Charlie» Schwedler, un employé du ministère des Affaires étrangères qui maîtrisait parfaitement l’anglais, se découvrit des talents de «crooner» et devint chanteur de l’orchestre, baptisé en son honneur Charlie and His Orchestra.

L'orchestre avait deux publics: les Alliés, auxquels il diffusait son swing de propagande en live depuis les studios de radio et les Allemands, qui écoutaient une version validée par le régime des standards de swing et de jazz. Les chansons, des «covers» s'inspirant des classiques de l'époque, relayaient un message de propagande dénué de subtilité: 

«L’Allemagne gagnait la guerre et Churchill était un alcoolique mégalomaniaque qui se réfugiait dans des caves la nuit pour fuir les bombardements allemands.»

Goebbels dut transiger avec ses convictions pour faire vivre cette expérience musicale pour le moins éloignée de l'idéal aryen. Un chanteur rappelle qu’il y avait dans l'orchestre des musiciens «à moitié juifs, des gypsies, des témoins de Jéhovah, des homosexuels et des communistes. Pas exactement le genre de personnes avec qui les Nazis avaient envie de faire une partie de cartes».

Le jazz-nazi, conclut le Smithsonian, n’aura jamais durant la guerre l’effet que souhaitait Goebbels: saper le moral des troupes adverses. Bien que techniquement irréprochable, leur jazz était loin de saisir l’ironie des compositeurs et paroliers anglo-saxons… Après-guerre, le batteur Fritz Brocksieper a continué à enregistrer jusqu’à sa mort en 1990. Lutz Templin a été embauché par l’armée américaine et a poursuivi ses tournées en Allemagne. Quant à «Charlie», il a émigré aux Etats-Unis. On ignore s'il a continué sa carrière de chanteur.