Watergate: faut-il remettre en question les détails de l’enquête de Woodward et Bernstein?

Photo extraite du film «Les Hommes du Président» d'Alan Pakula.

Dans l’enquête menée par les deux journalistes sans doute les plus célèbres des Etats-Unis, Carl Bernstein et Bob Woodward, sur le scandale du Watergate qui fit tomber le président Nixon, il y avait un témoin-clef, surnommé «Gorge Profonde» —dont on apprit trente-et-un ans plus tard que c’était Mark Felt, un cadre du FBI. 

Dans Les Hommes du Président, le livre racontant l’affaire (adapté ensuite au cinéma), Bob Woodward racontait que lorsqu’il souhaitait parler à Gorge Profonde, il mettait sur le balcon de son appartement un drapeau rouge dans un pot de fleurs. 

Ces méthodes dignes d'un polar ont longtemps été mises en doute, mais toujours confirmées par les intéressés. Seulement aujourd’hui, Jeff Himmelman, journaliste qui fut l’assistant de Woodward avant de travailler auprès de Ben Bradlee, rédacteur en chef du Washington Post à l’époque du Watergate, rapporte les doutes de ce dernier dans un livre dont un extrait est publié par le New York Magazine:

«Cette histoire de pot de fleurs a-t-elle jamais eu lieu?… Et ces rencontres dans un parking. Une rencontre dans ce parking? Cinquante rencontres dans ce parking? Je ne sais pas combien de rencontres il y a eu dans ce parking… J’ai une crainte rémanente, en moi, que tout ceci ne soit pas très clair

«Ces citations nuiraient à son héritage»

Bradlee a tenu ces propos en 1990 lors d’un entretien jamais publié. Himmelman, chargé d’explorer ses cartons pour trouver la matière pour écrire un livre, l'a découvert. Aujourd'hui, il ne remet pas en cause les méthodes de l’enquête, la véracité des trouvailles, mais simplement l’existence d’un pot de fleurs... L’embellissement d’une enquête qui a passionné l’Amérique pendant des mois et fait chuter un président. 

Lorsque Woodward apprend qu’Himmelman a découvert les doutes de Bradlee, il est pris d’une très grande peur. Ce dernier explique:

«L’avis de Bob, c’est que la publication de ces citations nuiraient à son héritage, l’héritage de Ben, celui du Washington Post concernant le Watergate.»

Dans le Daily Beast, Max Holland, journaliste et auteur d’un livre sur Gorge Profonde, explique que Woodward a eu raison d’avoir peur. En «déformant de façon lamentable la source secrète la plus célèbre de l’Histoire, [il] a commis des actes d’enjolivement pour lesquels n’importe quel journaliste normal serait mis à la potence

Le mystérieux membre du grand jury

Dans l’article de Jeff Himmelman, un autre élément de l’enquête de Bernstein et Woodward est remis en cause. Le questionnement, pour leur enquête, d’un membre du grand jury chargé d’instruire l’affaire du cambriolage à l’origine du scandale. Jeff Himmelman raconte avoir retrouvé un mémo dans les affaires de Bradlee:

«Il était tard dans la nuit. J’étais assis dans une ferme au milieu de nulle par, à Rapidan, en Virginie, et je pouvais à peine croire ce que j’avais sous les yeux. Pendant quarante ans, Carl et Bob avaient insisté sur le fait que tous les jurés qu’ils avaient contactés n’avaient jamais donné la moindre information. Pendant quarante ans, leur histoire avait tenu, et ils la re-racontaient en interview, elle était écrite dans chaque exemplaire des Hommes du Président, lue par tous, et pendant ce temps Woodward, Bernstein et Bradlee devenaient une sainte trinité du journalisme. Mais, selon le mémo, cela n’avait plus l’air d’être vrai: [un des témoins en question] était un juré déguisé et avait manifestement enfreint la loi en parlant.»

Les deux journalistes répondent dans le Washington Post: «Si Jeff Himmelman croit que la découverte de ce mémo du 4 décembre 1972, sur le Watergate, est une révélation importante, il se trompe.» Car selon les journalistes, si «le mémo est authentique», Carl Bernstein ne savait pas que la femme avait fait partie du grand jury au moment où il est allé l’interroger, et les informations qu’elle leur a fourni consistaient seulement à relire leurs propres articles, car «il y a plus de vrai dedans que vous n’avez sans doute réalisé». Ce qui leur a surtout permis de confirmer des hypothèses. Ils ajoutent:

«Nous nous référons à l’interview faite avec cette femme dans moins de deux pages du livre Les Hommes du Président. Dans le livre, évidemment, nous ne révélons pas qu’elle a été membre du grand jury —afin de protéger notre source.»

«Toujours confiance en lui»

Ils avancent encore que lorsque Himmelman les a interrogés en avril 2012, ni l’un ni l’autre journaliste ne se souvenait («jusqu’à la lecture du mémo original, 39 ans après les faits») qu’elle avait de fait été membre du grand jury:

«L’interview avec elle n’avait eu que peu de conséquences, car elle ne nous disait pas tellement plus que ce que nous pensions déjà —et avions publié.»

Dans un communiqué de Ben Bradlee, lu par sa femme Sally Quinn au site américain Politico, l'ancien rédacteur en chef du Washington Post a pris la défense de Bob Woodward: «J’ai toujours eu, et aurai toujours confiance en lui», a-t-il déclaré. Woodward lui-même juge qu’Himmelman a laissé de côté une partie de la vérité en n’incluant pas dans son article une interview que lui accordée Bradlee en 2010.

«Le 7 octobre 2010, Himmelman a interviewé Ben Bradlee pour s’assurer de ce que Ben avait dit vingt ans plus tôt, en 1990», a écrit Woodward à Politico. «Selon une retranscription qu’Himmelman m’avait donnée, Ben disait ceci: "Si vous me demandiez si je pense que [Woodward] a embelli, je dirais que non"…» Cet entretien ne figure pas dans l’extrait du livre publié dans le New York Magazine, mais il figure dans le livre. «Je ne retire pas un mot de mon enquête», maintient Himmelman. 

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