Monde

Des journalistes anglais piègent une firme de relations publiques prête à travailler pour l'Ouzbékistan

Slate.fr, mis à jour le 06.12.2011 à 11 h 45

le président ouzbek Islam Karimov. REUTERS/Alexander Natruskin.

le président ouzbek Islam Karimov. REUTERS/Alexander Natruskin.

Comment s’organise le lobbying d’une agence de relations publiques en faveur d’un régime non-démocratique? Une partie de la réponse se trouve dans une grande enquête en plusieurs articles du Bureau of Investigative Journalism publiée par le quotidien britannique The Independent: cette ONG a piégé une des plus grandes entreprises du secteur outre-Manche, Bell Pottinger, présidée par un ancien conseiller en communication de Margaret Thatcher, en enregistrant à leur insu ses dirigeants afin de prouver que Londres fait office de «centre mondial du "nettoyage de réputation", où des lobbyistes travaillent en coulisses au nom des régimes les plus controversés».

Les journalistes se sont fait passer pour le «groupe Azimov», un rassemblement fictif d’investisseurs désireux de promouvoir l’industrie cotonnière ouzbek, connue, de même que le gouvernement, pour ses violations des droits de l’homme, notamment le travail des enfants dans ses champs. Ils ont contacté dix agences de relations publiques londoniennes, dont la moitié sont apparues disposées à travailler avec elle, tout en évoquant le fait que le gouvernement devrait s’engager à mener des réformes.

C’est donc notamment le cas de Bell Pottinger, qui a évoqué le travail qu’elle avait fait auparavant pour d’autres régimes douteux comme la Biélorussie ou le Sri Lanka, en expliquant par exemple avoir entièrement écrit un discours devant les Nations unies du président Mahinda Rajapakse, impliqué dans une guerre civile sanglante.

L’un des dirigeants de l’agence, formé dans les rangs des conservateurs, a expliqué travailler avec des gens comme le premier ministre David Cameron «depuis plus de 20 ans» et ne donc pas «connaître de problèmes pour passer des messages», citant l’exemple d’un de ses clients, Dyson, fabricant du célèbre aspirateur sans sac:

«Nous avons été appelés à 14h30 un vendredi après-midi par un de nos clients, Dyson. Il nous a dit: "Nous avons un gros problème. Beaucoup de nos produits sont contrefaits en Chine". Le samedi, David Cameron en parlait au Premier ministre chinois. […] Il l’a fait parce que nous lui avons demandé.»

Pour une somme de 100.000 livres par mois (117.000 euros environ), Bell Pottinger promet aux faux Ouzbeks de mettre à leur service sa «magie noire»: déjeuners avec des journalistes influents, rencontres avec des membres de think tanks ou des universitaires de renom, «remise en ordre» de Wikipedia, création de blogs faussement «indépendants», référencement Google mettant en avant les contenus les plus favorables au gouvernement…

Le président de Bell Pottinger, Lord Bell, a dénoncé le comportement du Bureau of Investigative Journalism, qui a tenté de «fabriquer une histoire là où il n’y en a pas».

Comme le rappelle The Independent lui-même, cette pratique n’est en tout cas pas inédite: en juillet 2007, un journaliste américain, Ken Silverstein, avait publié dans Harper’s Magazine une enquête de neuf pages intitulée «Leurs hommes à Washington», où il avait approché des sociétés de lobbying en se faisant passer pour un consultant d’un groupe fictif intéressé par l’exportation de gaz naturel depuis le Turkménistan, la dictature de feu Saparmourat Niazov. Plusieurs d’entre elles lui avaient notamment proposé d'arranger des rendez-vous avec des membres du Congrès, voire un voyage sur place, et de créer un «flux d’informations» autour des premiers pas du nouveau gouvernement, de l’enjeu de la sécurité énergétique ou de l’arrivée des premiers cybercafés dans le pays.

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