Monde

L'Allemagne débat de l'anonymat en ligne

Slate.fr, mis à jour le 12.08.2011 à 10 h 12

The Shadow. vvvracer via Flickr CC License by

The Shadow. vvvracer via Flickr CC License by

L’enquête sur le massacre norvégien du 22 juillet dernier avance. Anders Behring Breivik, son auteur présumé, se serait régulièrement exprimé sur des forums en ligne sous le nom de «Fjordman»: une raison suffisante, d’après le ministre de l’Intérieur allemand Hans-Peter Friedrich, pour en finir avec l’anonymat sur Internet. Convaincu que cet anonymat assoit l'irresponsabilité, la radicalisation, voire le passage à l'acte, il s’est exprimé sur le sujet dans le Spiegel lundi:

«Ceux qui, comme Breivik, ont des motivations politiques, trouvent sur internet des tas de thèses radicales et indifférenciées, peuvent s’agripper d’un blog à l’autre et ne font que mariner dans cette sauce mentale. [...] De plus en plus de gens s’isolent de leur entourage et plongent dans un monde parallèle sur le web. C’est là qu’ils changent sans que personne ne s’en aperçoive.»

Selon lui, les fondamentaux juridiques doivent également «valoir sur Internet», et les blogueurs doivent argumenter «à visage découvert».

Depuis la parution de l’article, les commentaires et les tribunes se multiplient dans la presse allemande. Pour le quotidien de gauche Die Tageszeitung, l’offensive du ministre est typique du creux du mois d’août:

«C’est le troisième été d’affilée que l’Union nous fourgue un gros sujet politico-numérique. En 2009, on a eu droit aux filtres contre la pornographie juvénile; en 2010, c’étaient les prises d’images pour Google Street View Allemagne; et en 2011, ce sont les pseudonymes. À chaque fois, les citoyens de la toile se sont mobilisés pendant l’été, jusqu’à ce qu’à un moment donné en automne, la querelle se calme. Ensuite, une vague proposition juridique est discutée, jusqu’à ce qu’elle sombre dans l’oubli.»

Mais le journal ne délaisse pas complètement cette polémique du mois d’août, et, tout en adoptant le second degré, se prête au jeu de l’argumentation:

«D’abord, Friedrich semble ignorer qu’en Allemagne, le devoir d’indication des mentions légales existe, et qu’il oblige le blogueur à révéler son nom. Ensuite, le ministre tente de nous donner l’impression qu’une réglementation anti-anonymat venue d’Allemagne va libérer le web des thèses radicales de blogueurs anonymes. Comme si les politiciens allemands étaient habilités à dicter les règles d’internet…»

Mais la plupart des journaux n’adoptent pas cette distance critique face à la proposition du ministre de l’intérieur. Le Tagesspiegel, par exemple, évoque la faisabilité du projet:

«Théoriquement, on pourrait d’obliger légalement les fournisseurs d’accès à Internet à contrôler l’identité de leurs clients, au moins les Allemands.»

Si le journal conservateur Die Welt parle de cette affaire comme d’un vaste «malentendu», en arguant que «le ministre ne fait que plaider pour une culture du débat démocratique», le Spiegel prend les choses au sérieux:

«Sur les forums exigeant d’utiliser son vrai nom, il est fort à parier qu’on parlera moins de sexualité, de handicaps, de maladies ou de politique.»

Et puis, comme dirait Caterina Fake, co-fondatrice de la plateforme d’échange de photos Flickr au magazine:

«Ce n’est pas en limitant la liberté de choix à tout le monde qu’on lutte contre les cinglés, les spammeurs et les crétins.»

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