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Les émeutes de Londres ont-elles une origine raciale?

Slate.fr, mis à jour le 10.08.2011 à 16 h 24

Émeutes de Londres. REUTERS/Luke MacGregor

Émeutes de Londres. REUTERS/Luke MacGregor

Les émeutes de Londres présentent des réminiscences d'un passé pas si lointain, rappelle dans The Guardian Kleran Connell, un chercheur qui s'intéresse au contexte social et politique des émeutes de 1980. En effet, déjà en 1981 le quartier de Brixton, dans le sud de Londres, ainsi que celui de Toxteth, à Liverpool avaient connu des émeutes. Avait suivi en 1985 le quartier de Tottenham, celui-là même où les émeutes du week-end des 4 et 5 août ont commencées.

Déjà à l'époque, elles soulignaient le problème qu'a le Royaume-Uni avec ses groupes ethniques, dans sa manière de les appréhender ou de les gérer. Par exemple, en 1981 à Brixton, un jeune noir s'était fait poignarder, mais «il avait semblé ne pas recevoir les soins médicaux adéquats, ayant été mis en détention provisoire».

La police a toujours eu un problème relationnel avec la communauté noire, raconte le journaliste.

«En un sens, ce qui importe ce n'est pas l'étincelle initiale, qu'elle soit tragique ou à première vue banale, qui compte. Dans ces quartiers, les tensions entre la police et en particulier les ados noirs ont été exacerbées jusqu'à leur point de rupture.»

Pour lui, les autorités devraient se rappeler de la leçon des émeutes des années 80, en essayant d'en «apprendre davantage sur la relation entre la police et la communauté, et les moyens de l'améliorer».

Mark Duggan était noir

Car cette fois aussi, c'est le décès d'un homme noir qui a déclenché les troubles, rappelle dans The Telegraph Katharine Birbalsingh, une institutrice blogueuse conservatrice.

Birbalsingh souligne le manque de volonté de la presse à parler de la couleur de Mark Duggan. Elle réfute aussi l'explication médiatique qui veut que les émeutes soient «compréhensibles» parce que «les gens sont très en colère»:

«J'aimerais bien savoir à propos de quoi ils sont en colère. Mark Duggan est mort. Il a été tué par la police dans une fusillade. Duggan était dans un taxi, et les tirs sont venus à la fois du taxi et de la police autrepart. Un agent de police a été blessé, et une balle découverte dans une des radios de la police. Soit Duggan tirait sur la police, soit le conducteur du taxi tirait. Soit Duggan était au mauvais endroit au mauvais moment, et sa mort est une tragédie terrible —il a été pris entre deux feux— soit il tirait sur la police, et la police s'est défendue. Quelle que soit l'explication, la police n'a pas tué cet homme de sang froid.»

Katharine Birbalsingh se souvient que lors d'une présentation donnée à ses élèves par Trident –une unité de la police londonienne chargée de gérer les crimes par arme à feu dans la communauté noire– elle avait demandé à l'un des agents des chiffres sur ces crimes. L'agent expliqua que 80% des crimes dus à des armes à feu étaient des crimes de noir contre noir.

«Est-ce que ceci était mentionné dans sa présentation? Bien sûr que non. De la même manière, les médias ne mentionnent pas le problème des groupes ethniques dans les émeutes de Tottenham non plus.»

Ni les médias ni la police ne souhaitaient ni ne souhaitent en parler, alors que ce thème est au cœur des affrontements, affirme-t-elle.

Des rapports police-communautés difficiles

Quelques habitants (jeunes et moins jeunes) des quartiers touchés ont été interrogés par The Telegraph. Ils ont parlé de leur «ressentiment envers la police». Un étudiant a ainsi déclaré:

«La police ne nous parle jamais, ils nous ignorent, ils ne pensent pas que nous sommes humains, dans ce quartier.»

Depuis le rapport Macpherson de 1999, raconte David Green (président d'un institut d'études sur la société civile), la police est devenue hypersensible sur le sujet des groupes ethniques, au point que dorénavant «les agents s'écartent lorsque l'on nuit à des membres d'une minorité ethnique».

«Les vendeurs des magasins dévastés, ou les habitants des immeubles n'ont pas eu la protection qu'ils méritaient. On a fait de sorte que la police se croie la "police des blancs", et qu'ils n'ont pas de légitimité dans les "quartiers noirs".»

Le rapport Macpherson recommandait «une série de mesures qui placeraient la police sous une plus grande surveillance publique, qui garantiraient par la loi des droits aux victimes de crimes, et élargiraient les offences qualifiées de racistes». Il fut suivi en 2002 d'un manuel à l'attention des policiers, souhaitant mettre en place une politique «daltonienne», sourde aux différents besoins des différents groupes ethniques.

«Dans cette atmosphère», raconte le journaliste, «ce n'est pas surprenant de constater que les agents en charge d'une émeute préfèrent attendre les ordres de leurs supérieurs plutôt que d'user de leur jugeotte pour protéger le public, sans peur ni faveurs».

Un autre élément a contribué à l'échec policier, d'après David Green:

«La police n'a pas d'ancrage dans la plupart des quartiers, et encore moins dans des quartiers comme celui de Tottenham. Très peu, s'il y en a, vivent dans ces quartiers.»

Au départ conçue comme une force proactive, ces dernières décennies la volonté de rendre cette force efficace a finalement conduit à une procédure «de réaction et de détection», les agents attendant les appels et répondant le plus rapidement possible. Le gouvernement ne s'est rendu compte que récemment de l'intérêt d'une force proactive. Il est censé mettre en place dans les quartiers une police de proximité: des officiers connus par leur nom, patrouillant dans une zone précise.

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