Economie

Interdire de fumer dans les lieux publics: une bonne chose?

Slate.fr, mis à jour le 26.05.2011 à 18 h 31

Van Gogh - Skull with a burning cigarette, wikimedia

Van Gogh - Skull with a burning cigarette, wikimedia

Depuis le 23 mai, fumer une cigarette sur un banc de Madison Square à New York peut valoir une amende de 50 dollars (un peu plus de 35 euros). Une nouvelle législation anti-tabac est entrée en vigueur à New York, et les 1.700 parcs et les 22,5 kilomètres de plage de la ville sont protégés de la nicotine, rapporte l'AFP. Il sera tout de même toujours permis de fumer sur les trottoirs, y compris ceux qui longent les parcs, ainsi que sur les routes piétonnes qui traversent les parcs, précise le Huffington Post.

La nouvelle législation fait débat. Certains pays semblent vouloir s'en inspirer. Le parlement irakien réfléchit par exemple à une loi contre la nicotine qui interdirait la cigarette dans presque tous les lieux publics, explique CNN. Mais la nouvelle législation suscite aussi de nombreuses critiques.

Tout d'abord, on ne sait pas si la loi sera vraiment appliquée. Les fonctionnaires du Department of Transportation, qui contrôlent les places piétonnes, affirment ne pas vouloir y appliquer la législation. «Nous nous attendons à ce que les New-yorkais appliquent la loi d'eux-mêmes, qu'ils demanderont aux personnes de respecter la loi et d'arrêter de fumer», expliquent-ils dans un billet publié sur le site des parcs de New York. Les agents qui travaillent dans les parcs peuvent prendre des mesures contre ceux qui enfreignent la loi, mais si possible, «ils vont avertir et éduquer avant de passer à l'action», a déclaré un porte-parole des agents.

Audrey Silk, fondatrice de l'association des droits des fumeurs Citizens Lobbying Against Smoker Harassment, conseille aux fumeurs d'ignorer la législation. Le groupe est aussi en train d'organiser un «smoke-in» public à la plage de Brighton dans les jours à venir.

En tout cas, New York ne serait pas le premier endroit où une législation de ce type a des difficultés à avoir de réels effets: en Chine, la législation entrée en vigueur le 1er mai 2011, interdisant de fumer dans les espaces publics fermés, n'a pas été vraiment appliquée.

Mais les débats touchent aussi le fond de la nouvelle législation. L'éradication des cigarettes dans les parcs, les plages, et autres lieux ouverts, représente la phase la plus moderne d'une tendance née il y a quatre décennies, rappelle le New England Journal of Medecine.

Est-ce utile?

Les premières restrictions se concentrèrent sur les espaces clos où les non fumeurs étaient exposés de façon prolongée à la fumée. Les mesures qui allaient dans ce sens n'étaient pas paternalistes: elles ne souhaitaient pas que les fumeurs s'abstiennent pour leur bien, mais visaient à protéger les non fumeurs. Ce qui est étonnant, c'est que ces premières restrictions étaient appliquées sans aucune preuve scientifique des dangers du tabagisme passif, elles reposaient plutôt sur l'idée que le tabagisme passif était déplaisant et gênant.

A la suite de recherches sur le tabagisme passif, et au constat des dangers qu'il comporte pour la santé, les lieux où il est interdit de fumer augmentent: écoles, stades... Parcs et plages viennent prolonger la liste. Mais alors que la liste commence à inclure des lieux ouverts, les preuves d'un danger physique pour les fumeurs passifs s'amoindrissent.

La fumée dans des lieux partiellement clos, comme les terrasses des restaurants, peut être dangereuse pour les serveurs qui y passent des heures. Mais des études ont montré que les risques sanitaires pour les personnes exposées au tabagisme passif diminuent considérablement quand la source de la fumée se trouve à plus de 2 mètres de distance. Cela ne décourage pas les détracteurs de la fumée, qui brandissent des arguments variés, allant de la santé publique à la «tranquillité générale», en passant par la réduction des déchets. Ainsi Thomas Farley, commissaire de la santé de la ville de New York, a souligné l'importance de la protection des enfants: un fumeur adulte devient un mauvais modèle. 

Pour le New England Journal of Medecine, ceci montre que la dénormalisation de la fumée est devenue le coeur des campagnes anti-tabac. On transforme l'image de la cigarette: elle n'est plus un objet désirable, mais représente un comportement à stigmatiser. Une stratégie pas forcément payante.

Etant donnée la nature addictive de la nicotine et la difficulté d'arrêter de fumer, les stratégies de dénormalisation peuvent avoir des effets négatifs sur la santé mentale et physique des fumeurs sans arriver à les faire cesser de fumer. Et puis, il y a la question de l'équité. Si un cinquième des Américains fume, un tiers des personnes se situant en dessous du niveau de pauvreté fédéral fument. Les fumeurs sont donc susceptibles d'être pauvres, et donc dépendants des espaces publics pour leurs loisirs. Leur refuser de fumer dans ces espaces pose un problème d'équité.

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