Culture

Comment étudier les écrivains sans leurs brouillons?

Slate.fr, mis à jour le 03.05.2011 à 16 h 26

Metallic ballpen tips / biro Ballpen Ballpoint pen in silver with handwritten random blue text on quad-ruled paper, photosteve101 via Flickr, CC-Licence-by

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Pourra-t-on encore étudier les manuscrits d'écrivains modernes? Pierre Assouline, écrivain et journaliste, relaie les inquiétudes d'un généticien du texte. En effet, l'arrivée du numérique dans le processus de rédaction d'un livre bouscule les habitudes de ces chercheurs.

Cette discipline, née dans les années 1970, suppose de se pencher sur tous les brouillons, notes et éventuellement correspondances atrribués aux auteurs. Ceci afin de les «mettre en relation les [uns] avec les autres et avec les œuvres auxquelles ces processus ont abouti et notamment de les ordonner en une suite chronologique qui reflète les étapes de l'élaboration textuelle», selon le site de l'Institut des textes & manuscrits modernes.

«L'écrivain, explique Pierre Assouline, n'a presque plus recours au papier: il écrit sur traitement de texte, corrige sur écran, envoie son roman ou son essai à son éditeur en pièce jointe, correspond par courriel ou par texto. En changeant d'ordinateur, il perd ses données.»

Pierre-Marc de Biasi, généticien du texte et chercheur à l'Institut des textes & manuscrits modernes, cite à titre d'exemple Marcel Proust, dans un article de 2007. En 1908, celui-ci demandait conseil par écrit à Anna de Noailles. Dans son post-scriptum, Proust indiquait:

«PS Je ne peux pas téléphoner, sans cela je ne vous aurais pas ennuyé d’une lettre.»

Or cette lettre relatait ses premières idées, les premières décisions qu'il avait dû prendre à propos d'une étude sur Sainte-Beuve, qui deviendra l'ouvrage Contre Sainte-Beuve (1954) et À La Recherche du temps perdu (débuté avec Du Côté de chez Swann en 1913).

De nos jours, «parce qu'on peut tout stocker, on a pensé que l'on pouvait tout conserver», continue Pierre Assouline. C'est exactement le contraire qui se passe, puisqu'avec le numérique les versions précédentes des textes sont automatiquement écrasées, sauf si l'écrivain a l'idée de conserver ses brouillons. C'est aussi, poursuit-il, un rapport différent au temps, puisque les meilleurs support (clés USB, disques dur) ne se conservent pas indéfiniment. «L'ère du parchemin avait été celui du palimpseste, l'âge du papier celui de la rature, voici venue l'ère du support sans repentir», analyse Pierre-Marc de Biasi.

Alors comment pouvoir continuer à étudier les brouillons d'écrivains? Jean-Paul Allouche, du CNRS, abordait déjà en 2001 le thème des brouillons scientifiques. Il mentionnait certains sites, comme arXiv, qui agissent comme des serveurs de textes modifiables, mais dont toutes les versions sont conservées. Il conseille encore de les mettre en ligne sur les réseaux de peer-to-peer. «Déposez votre disque dur à la BNF», conseille enfin Pierre-Marc de Biasi. Et paramétrez votre logiciel d'écriture pour sauvegarder régulièrement la moindre de vos modifications.

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