Culture

Bob Dylan s'est-il «vendu» en Chine?

Slate.fr, mis à jour le 12.04.2011 à 12 h 37

Après une tentative avortée l’an dernier, Bob Dylan a donné le premier concert de sa carrière en Chine, à Pékin, le 6 avril… et déclenché une tempête de commentaires. Le coup le plus violent est venu des colonnes du New York Times, où la chroniqueuse vedette Maureen Dowd l’a attaqué sous le titre «Blowin’ in the idiot wind» («souffler dans le vent idiot», jeu de mots sur le titre de deux de ses chansons, Blowin’ in the Wind et Idiot Wind):

«Bob Dylan pourrait avoir réussi l’impossible: briser une nouvelle frontière créative dans l’art de se vendre. L’idée qu’un troubadour rauque à l’origine des hymnes de la liberté d’expression des sixties puisse se rendre dans une dictature et ne pas chanter ces hymnes est un genre tout à fait nouveau de compromission —pire même que Beyoncé, Mariah et Usher amassant des millions pour chanter pour la famille Kadhafi ou Elton John se faisant payer une fortune pour faire la sérénade aux homophobes rassemblés pour le quatrième mariage de Rush Limbaugh [un chroniqueur conservateur très connu aux Etats-Unis, ndlr]»

Pas de discours sur Ai Weiwei

Maureen Dowd reproche notamment à Dylan d’avoir soumis sa setlist aux autorités chinoises et de ne pas avoir repris Blowin’ in the Wind, The Times They Are A-Changin’ ou, en hommage à l’artiste persécuté Ai Weiwei, Hurricane, chanson composée dans les années 70 en soutien au boxeur noir Rubin Carter, victime d’une erreur judiciaire. Conclusion de son article: «Il a chanté son concert censuré, a pris son tas de cash communiste et est parti».

Une porte-parole de l’organisation Human Rights Watch, citée par The Observer, a aussi critiqué le chanteur: «Autrefois, s’il avait été dans la situation de Ai, il aurait attendu que quelqu’un s’exprime en sa faveur. Qu’avait-il à perdre?».

De son côté, avec un humour un peu amer, le chroniqueur du Guardian Mark Lawson écrit:

«Selon ma propre expérience des concerts de Dylan, ses interprétations sont maintenant tellement particulières et ses marmonnements entre les morceaux tellement impénétrables qu’il reste possible qu’il ait joué ses deux plus fameuses chansons protestataires et fait un plaidoyer passionné pour la libération de Ai Weiwei sans que la censure chinoise ou le public ne le remarque.»

«Dix mille bavards dont les langues étaient cassées»

Plusieurs voix se sont néanmoins élevées pour défendre le chanteur. Le blogueur Shanghai Scrap s’interroge ainsi sur la fiabilité de l’information selon laquelle Dylan aurait soumis sa setlist pour approbation aux autorités chinoises, et note que, parmi les chansons qu’on lui reproche de ne pas avoir joué, The Times They Are A-Changin' n’a été jouée qu’une seule fois en 2010 (lors d’un concert spécial à la Maison Blanche) et Hurricane jamais depuis… 1976.

Le blog ArtsBeat note lui que Dylan a joué All Along The Watchtower et Like A Rolling Stone, «critique personnelle amère adressée à un sujet ambigu», chanson qui décrit comment un monde peut s’écrouler. La lecture de la setlist, postée sur le site Bob Links, permet également de noter qu’il a joué A Hard Rain’s Gonna Fall, chanson sur le péril atomique qui contient la phrase «I saw ten thousand talkers whose tongues were all broken» («J’ai vu dix mille bavards dont les langues étaient cassées») ou Gotta Change My Way Of Thinking, morceau de sa période chrétienne où il scande «Gonna change my way of thinking, make myself a different set of rules» («Je vais changer ma façon de penser, me faire une autre série de règles») et «So much oppression, can't keep track of it no more» («Tant d'oppression, je n'arrive plus à suivre»).

D’autres sites, comme le Guardian, rappellent également que les critiques actuelles contre Dylan découlent de son image de protest-singer, qu’il a pourtant très vite abandonnée: dès 1964, en prélude à sa trilogie électrique surréaliste Bringing It All Back Home/Highway 61 Revisited/Blonde on Blonde, il signait l’album Another Side of Bob Dylan («Une autre facette de Bob Dylan»), sur lequel il chantait «I was so much older then, I’m younger than that now» («J’étais si vieux alors, je suis plus jeune que cela maintenant»).

Photo: Bob Dylan aux Grammy Awards 2011. americanistadechiapas via Flickr CC License by.

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