Economie

Comment Wall Street a échappé à la prison

Slate.fr, mis à jour le 17.02.2011 à 11 h 46

«Tout est bousillé et personne ne va en prison. Toute votre histoire est là. Bon Dieu, vous n’avez même pas besoin d’écrire la suite! Ecrivez juste ça. [...] Vous pouvez arrêter votre article là-dessus.»

Ces mots prononcés par un enquêteur du Sénat américain devant une bière, dans un bar de Washington, ouvrent l’article consacré aux investigations sur la crise financière par Matt Taibbi, du magazine Rolling Stone, qui s’était notamment fait remarquer en 2009 en comparant la banque Goldman Sachs à une «pieuvre géante».

Ce dernier ne s’est pas «arrêté là-dessus», puisque son article se poursuit sur plusieurs pages:

«Personne ne va en prison. C’est le mantra de cette crise financière, qui a vu à peu près toutes les grandes banques et sociétés financières de Wall Street entraînées dans des scandales financiers indécents, qui ont appauvri des millions de personnes et détruit des centaines, des milliers de milliards de dollars de richesse —et personne n’est allé en prison. Si ce n’est Bernard Madoff, un flamboyant et pathologique artiste de l’escroquerie, dont les victimes se trouvaient être d’autres personnes riches et célèbres.»

«Mécanisme de protection des délinquants»

Taibbi s’interroge notamment sur le fait que, malgré des témoins et des preuves contre eux, Dick Fuld, le patron de Lehman Brothers, et Joe Cassano, le chef de la division «produits financiers» de l’assureur AIG, n’aient pas été poursuivis pénalement. Une mansuétude qu’il attribue notamment à la grande porosité existant entre le gendarme des marchés américain (SEC), le ministère de la Justice, les grands cabinets d’avocats et les services juridiques des banques:

«Une véritable montagne de preuves indique qu’en ce qui concerne Wall Street, la justice, non seulement échoue à punir la délinquance financière, mais s’est en fait transformée en un mécanisme très efficace de protection des délinquants financiers. [...] La justice pénale s’est transformée en un cocktail mondain entre amis et collègues où, de mois en mois et d’année en année, on s’échange ses postes.»

Une optique qu’a, selon le journaliste, renforcée l’administration Obama, qui vient d’ailleurs d’embaucher comme secrétaire général de la Maison Blanche un ancien de la banque JPMorgan Chase, William Daley. En témoigne cette diatribe du juriste Oliver Budde, un ancien camarade de fac du président qui a fait partie de ceux qui ont dénoncé en interne les pratiques de Lehman Brothers:

«La trahison d’Obama envers tout le monde est juste... Nous ne sommes pas encore prêts à y croire. Il nous la met profond comme cela? Vraiment? C’est vraiment un type de JPMorgan, vraiment?»

«Ils l'ont déjà oubliée, et bientôt vous aussi»

En dehors de Matt Taibbi, un autre journaliste vedette de Wall Street publie ces jours-ci un pamphlet, non pas sous forme d’une enquête fouillée mais d’un billet plein d’ironie. Célèbre pour ses articles dans Vanity Fair et son livre Le Casse du siècle, Michael Lewis revient pour Bloomberg sur la très divisée commission d’enquête du Congrès sur les causes de la crise, qui vient de publier un rapport qui a donné lieu à deux «opinions minoritaires». Morceaux choisis de ce billet, écrit entièrement au second degré:

«Cause numéro un de la crise: les changements démographiques à Wall Street. [...] Les femmes qui ont investi en masse les sociétés n’étaient pas autorisées à prendre de gros risques et restaient en retrait, pour filer un coup de main, mais leur présence à clairement brouillé le jugement des traders mâles.»

«Cause numéro deux: la faillite morale de la classe ouvrière américaine. [...] Les dirigeants de Wall Street comprennent maintenant qu’ils ont fait une erreur, née de leur nature confiante et innocente. Ils ont cru que les Américains ordinaires se comporteraient de manière plus responsables qu’ils ne le feraient, et ceux-ci les ont trahis.»

«Cause numéro trois: les Chinois. La détermination de ces gens bizarres et éloignés à nous vendre des biens à des prix ridiculement bas est perturbante. Par exemple, elle encourage nos pauvres à croire qu’ils peuvent se payer plein de choses qu’ils ne devraient pas pouvoir.»

Conclusion de Lewis:

«L’aspect le plus déprimant du rapport de la commission est sa tentative de blâmer des vrais êtres humains. [...] Réfléchissez: si tout le monde à Wall Street est coupable, comment quelqu’un peut-il l’être? [...] La commission s’est montrée incapable de comprendre que les rares hommes capables de diriger une grande société de Wall Street se concentrent sur l’ensemble du tableau. Et dans ce tableau, du point de vue de leurs entreprises et de leurs bénéfices potentiels, la soi-disante crise financière était un hoquet. Ils l’ont déjà oubliée, et ils supposent que cela sera bientôt votre cas.»

Photo: un panneau de signalisation «Wall Street». Sachab via Flickr CC License by.

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