Monde

Wikileaks: la mafia russe et ses liens avec Moscou

Slate.fr, mis à jour le 08.12.2010 à 15 h 08

Le 13 janvier 2010, dans ce qu’il croyait être «une réunion à huis clos», le procureur espagnol José Grinda Gonzalez a déclaré à un membre de l’ambassade américaine à Madrid que «la Russie était un Etat mafieux virtuel».  Dix mois plus tard, Wikileaks publie un câble diplomatique datant du 8 février révélant l’appel à l’aide de ce procureur révolté.

Au cours de cette rencontre à Madrid du groupe de travail américano-espagnol sur le crime organisé d'Eurasie, «la franchise du procureur Jose "Pepe" Grinda Gonzalez stupéfait son auditoire», raconte Le Monde. Il explique que la stratégie de Moscou est d’utiliser «les groupes de crimes organisés pour faire tout ce que le gouvernement russe ne peut pas faire en tant que gouvernement». Grinda Gonzalez considère aussi que la Biélorussie, la Tchétchénie et la Russie sont «des quasi Etats mafieux» et pronostique que «l’Ukraine en deviendra un» bientôt. «Pour chacun de ces Etats, on ne peut faire la différence entre les activités du gouvernement et ceux des groupes de la criminalité organisée», explique le procureur espagnol.

Grinda Gonzalez est l’une des figures majeures de la lutte espagnole anti-mafia. C’est lui qui, après dix ans de traque, a mis Zakhar Kalachov, un vor v zakone («voleur dans la loi», soit le plus haut niveau de la hiérarchie mafieuse) derrière les barreaux lors de la fructueuse opération Avispa.  Il a aussi pris part à l’opération Troïka en 2008-2009. Au total, ces deux coups de filet ont mené à l’arrestation de 60 suspects, dont quatre chefs mafieux russes qui se trouvaient en Espagne.

Quel est le rôle de Poutine?

Malgré ces succès, la partie est loin d’être gagnée. Le câble diplomatique de l’ambassade américaine rappelle qu’après l’opération Troïka, l’un des principaux inculpés –Guennadi Petrov– a subitement été remis en liberté, à la surprise générale. L’une des raisons était peut-être le «niveau de contact “dangereusement étroit” avec de hauts responsables russes», suggère l’ambassade. Ou alors, certains responsables espagnols ont cédé aux menaces... ou aux tentations. Lors de l’opération Avispa, expliquait l’ambassade américaine dans un câble datant de fin août 2008, plusieurs mafieux «ont comploté pour influencer les autorités judiciaires et policières espagnoles impliquées dans le dossier via un échange de cadeaux et de faveurs».
 
Si Grinda Gonzalez est si inquiet de la pénétration de la mafia en Espagne et en Europe, c’est principalement pour deux raisons, explique El País. D’abord, «parce qu’elle exerce un “énorme contrôle” sur des secteurs stratégiques de l’économie mondiale, comme l’aluminium». Ensuite, «la seconde préoccupation est la question sans réponse autour de l’implication de Poutine dans la mafia russe et s’il contrôle les actions de ces organisations».

«[Les] observations [de José Grinda Gonzalez] pourraient bien provoquer une réaction hostile de la part des dirigeants politiques russes et pourraient mener à une crise diplomatique sérieuse entre la Russie et l’Espagne», note The Guardian.

Pas de danger, selon le politologue Nikolaï Petrov du centre Carnégie Moscou, interviewé par la chaîne européenne Euronews. Il déclare qu’en effet, «il est difficile d’endommager l’image de la Russie dans le monde, parce qu’elle n’est déjà pas très bonne et que ces nouvelles informations n’apportent rien de nouveau». D’ailleurs, Vladimir Poutine a déclaré lors d’une interview télévisée qu’il «ne voit pas comme une catastrophe» les révélations de Wikileaks.

Peu importe donc si les câbles diplomatiques des ambassades américaines révèlent que les mafieux russes –avec la bénédiction de l’Etat russe selon Grinda Gonzalez– auraient mené des trafics d’armes avec l’Iran, la Thaïlande et les Kurdes de Turquie. Peu importe s’ils révèlent aussi que Semion Moguilevitch, grosse pointure de la mafia ukrainienne, a bénéficié «de la liberté de mouvement en Russie et d’une protection officielle» de l’Etat russe; Poutine reste imperturbable.

Photo: Le président Vladimir Poutine s'entraîne au tir lors d'une visite du nouveau quartier général de la Direction des renseignements (GRU) russes, Moscou, le 8 novembre 2006. ITAR TASS/REUTERS

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