France

Leçon de maintien de l'ordre dans une manif'

Temps de lecture : 2 min

Le maintien de l'ordre dans les manifestations est une des grandes fiertés de la police française qui possède un impressionant savoir-faire. Alors que les manifestations contre la réforme des retraites se multiplient, le webzine Article11.info publie une longue et passionnante interview de David Dufresne, journaliste et auteur du livre Maintien de l'ordre (Hachette Littérature, 2007).

Dufresne rappelle d'abord qu'une manifestation à la française est le plus souvent le fruit d'une «coproduction» entre police et manifestants:

«Dans le cas où l’itinéraire du cortège est préalablement déposé en préfecture, policiers et manifestants entament alors des discussions. C’est une forme de marchandage, où tout est calculé. Par exemple: si le pouvoir (la mairie, le gouvernement, un ministère, que sais-je) veut montrer que la manifestation sera un flop, et si les organisateurs confient aux policiers qu’ils n’attendent pas grand monde, la manif sera envoyée sur les grands boulevards, car les larges avenues, c’est la meilleure manière de donner une impression de vide, de raté militant. Autre exemple: la manifestation ne pourra s’approcher de “quartiers interdits” (c’est l’expression) — notamment l’Élysée ou les alentours de l’Assemblée Nationale —, sauf si cette manif est plutôt bien vue des pouvoirs en place.»

On apprend dans l'interview que la police gère beaucoup mieux qu'on ne l'imagine les dérapages en marge des manifestations, allant jusqu'à sacrifier volontairement des voitures ou des bâtiments:

«À Strasbourg, lors des manifestations du contre-sommet de l’Otan (2009), un poste de douane a été saccagé et brûlé. Il faut savoir que ce poste était à l’abandon, et promis à la démolition. La police avait ainsi prévu qu’il était possible qu’il soit attaqué et détruit par les manifestants! C’est classique, en fait: il y a souvent des éléments sacrifiés pour relâcher la pression. Ils appellent cela la “gestion patrimoniale”, qui consiste à déterminer jusqu’où la préfecture ou le ministère de l’Intérieur peuvent laisser casser des bagnoles, des lampadaires ou des vitrines. C’est une question de soupape. Lors des manifestations contre le CIP (en 1994) et avant une manif à risques, Pasqua avait annoncé: “On payera.” Du coup, les flics avaient laissé faire, l’État s’étant engagé à rembourser les assurances. Il y a ainsi des calculs de ce type réalisés en aval de la plupart des manifs, avec quasiment un chiffrage des dégâts possibles.»

David Dufresne met en garde contre la tentation récente de la police de tirer sur les manifestants à coup de flashball, un changement de doctrine historique à la symbolique inquiétante:

«Dans l’approche générale du maintien de l’ordre à la française, cette évolution — vers des techniques plus offensives — est une régression. Depuis les grandes grèves de la fin du XIXe siècle, l’idée forte était de ne plus tirer sur la foule. On y revient désormais, même s’il n’est pas question de balles réelles: mais les flashballs visent directement les gens, contrairement aux grenades lacrymogènes censées être tirées avec un angle de 45° minimum. C’est un changement très symbolique —notamment au niveau de l’imaginaire collectif. Et pas seulement. Ceci explique, par exemple, les incidents survenus à Nantes et à Montreuil, où des manifestants ont été grièvement blessés, en 2008 et 2009.»

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Photo: Lors des manifestations anti-G20 à Strasbourg en avril 2009. Eric Gaillard/REUTERS

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