Politique / Société

À Marseille, la lutte contre le sexisme prend un tour politique

Temps de lecture : 17 min

[Épisode 7] Deux femmes sont en lice pour décrocher le fauteuil de maire. Pour Michèle Rubirola, tête de liste du Printemps marseillais, il y a urgence à protéger les femmes des violences et du sexisme.

Michèle Rubirola, tête de liste du Printemps marseillais, dispute le fauteuil de première édile à la présidente LR du Conseil départemental et de la métropole, Martine Vassal. | Gérard Julien/ AFP - MV via Wikimedia
Michèle Rubirola, tête de liste du Printemps marseillais, dispute le fauteuil de première édile à la présidente LR du Conseil départemental et de la métropole, Martine Vassal. | Gérard Julien/ AFP - MV via Wikimedia

«J'aurai préféré vous rencontrer à la mer. Simplement, je n'arrive plus à conduire.» Le regard de Maria se perd derrière la vitre. Dehors, sous une pluie épaisse, les toits gris clair de la ville semblent somnoler. «Il s'agit peut-être de quelque chose d'ordre post-traumatique, continue-t-elle. J'ai pris la voiture une fois. Pour fuir. Et depuis...»

La jeune femme, une trentaine d'années, trempe lentement son doigt dans un gobelet de café froid. Son visage, crispé, paraît encore marqué par des violences «dites psychologiques». Un petit sparadrap est collé sur sa joue gauche.

«J'ai vécu avec ce que l'on appelle un pervers narcissique. Cette expression reste galvaudée. On l'utilise souvent à tort et à travers. Il s'agit cependant d'une réalité. Je n'ai rien vu venir. À vrai dire cela me ronge.»

La «femme parfaite» est soumise

Le sentiment ressenti par Maria est terrible. Les femmes victimes de violences seraient en effet susceptibles d'être écrasées par la culpabilité. Les causes sont multiples. Elles tiennent dans l'emprise exercé par «le bourreau», la dévalorisation de soi, ou, après le départ, dans l'impression, fausse, d'avoir brisé l'unité familiale.

Maria quant à elle demeure ancrée dans une espèce d'auto-accusation. Son témoignage mobilise des souvenirs précis, où, invariablement la jeune femme se met en cause. «Je savais d'instinct que Joël détestait les vermicelles. Avec le confinement, le rayon pâtes au supermarché était pillé. Il ne restait plus que ce type de cheveux d'ange. Je les ai quand même achetées. Joël allait hurler. Mais que voulez-vous, les enfants raffolent des vermicelles.»

L'inversion de la «responsabilité» est particulièrement poignante. Maria, victime d'un «tyran», persiste à endosser l'essentiel de «la faute». Les détails de la vie quotidienne se gonflent ainsi d'une dimension tragique. Tout paraît gravissime. Y compris la cuisson de la nourriture.

«Je vivais dans une angoisse permanente, se souvient Maria. Ma hantise était de rater les spaghettis. Dans ce cas Joël était capable de balancer son plat. Je refusais de passer pour une mauvaise cuisinière. Je devais être la femme parfaite. Quelque part, j'avais intégré cette image. Je la concevais comme un devoir.»

La «femme parfaite» pour le bourreau est entièrement soumise. Sa tenue vestimentaire est contrôlée. Ses fréquentations peu à peu réduites à néant. Jusqu'à la parole, qui doit être entièrement normée.

«Je devais faire attention à chaque expression, explique Maria. Je réfléchissais plusieurs minutes avant de m'adresser à Joël. Les phrases étaient choisies avec précaution. Un seul mot pouvait déclencher une crise de colère. J'avais peur de provoquer une escalade. Et puis j'étais l'unique personne en mesure de le comprendre. Il me répétait que moi seule “sondait ses profondeurs”. Si un mot ne lui convenait pas, je n'étais plus parfaite. Je lui avais fait du mal. J'étais devenue “la méchante”.»

Privée de liberté, Maria vivait tel «un objet animé». Sans souffle, comme dans une secte, elle ne trouvait accès à son intimité qu'à de rares occasions. «Lorsque Joël recevait ses potes, précise-t-elle, j'étais assigné dans la chambre. Les gars jouaient à la console. C'est bête à dire, mais, pendant ce laps de temps, je pouvais respirer avec les gamins. Nous étions enfermés dans la suite parentale. Je considérais ces heures comme une échappatoire. Je regardais des dessins animés avec les enfants. Parfois grâce à la tablette, je pouvais m'offrir une série Netflix… J'avais enfin le droit de rêver. Lorsque je sortais le chien, j'éprouvais aussi l'impression d'être libre. Dehors, en bas de chez moi, en me cachant un peu, je téléphonais plus ou moins tranquillement à mes parents.»

«Il a fallu un déclic, ce fut le confinement»

L'existence de Maria est dès lors marquée par une banalisation extrême de la violence. L'emprise, intériorisée, pousse la jeune femme au déni. Durant plus de sept ans, Maria, affaiblie, n'est plus en état psychique de reconnaître consciemment l'évidence: l'homme qu'elle aime est un agresseur. «Il a fallu un déclic, affirme-t-elle. Un événement qui fracasse mon seuil de tolérance. Ce fut le confinement.»

Au chômage technique, Joël débute la quarantaine en donnant l'illusion «qu'il a changé». Le bourreau, les premiers jours, est travesti en chevalier blanc. L'homme promet un nouveau départ, une «lune de miel confinée». Les cauchemars, malgré tout, refont rapidement surface… «Mon compagnon aurait voulu briller durant cette période, confie Maria. Il souhaitait apparaître comme un héros. Celui qui n'avait pas peur du Covid… Au départ, il sortait faire les courses, se montrait charmant. Puis peu à peu...»

«Je suis partie d'un coup. Il était 2 heures du matin. J'étais seule, dans la voiture, avec les minots et une valise.»
Maria, victime de violences domestiques

Maria se tait. Le confinement fut une catastrophe pour des centaines de milliers de femmes. L'enquête menée par la cellule investigation de Radio France est à ce titre glaçant. Les forces de l'ordre auraient réalisé 44% d'interventions en plus pour des affaires liées à ce qui, bien pudiquement, est appelé «des différents familiaux». Un drame absolu. Surtout au regard des chiffres hors confinement. L'Agence des droits fondamentaux de l'Union européenne est d'ailleurs parfaitement claire: en Europe, 22 % des femmes sont victimes de violences physiques et/ou sexuelles de la part de leur partenaire. Le taux monte à 43 % pour les violences psychologiques.

«Il faut à tout prix en finir avec ce type de relations, murmure lentement Maria. Pour moi, tout a basculé en quelques minutes. Je ne saurais l'expliquer. Une révélation, ou plutôt un instinct de survie. En raison du confinement, j'ai peut-être perçu combien les enfants étaient en danger. Voyez-vous, il s'agit d'une chose qui vous prend aux tripes, une sorte de boule qui monte et qui explose. Je suis partie d'un coup. Il était environ 2 heures du matin. J'étais seule, dans la voiture, avec les minots et une valise. J'ai roulé interminablement...»

Objectif reconstruction

Maria vit depuis plusieurs semaines dans un endroit soigneusement tenu secret. La jeune femme, dont la personnalité fut si longtemps niée, conserve des blessures profondes.

«L'objectif, pour moi, demeure la reconstruction. Je suis sujette à des épisodes de tétanie ou à des crises de larmes. Me voilà d'ailleurs incapable de conduire. Je suis atteinte d'une véritable phobie de la voiture…. Probablement parce que je n'accepte pas mon geste.»

Fragile, Maria suit une thérapie. La jeune victime avoue d'ailleurs rêver régulièrement de Joël. Le bourreau, en songe, la retient toujours prisonnière. Son ombre est là, terrible, poursuivant sans relâche ses œuvres de destruction. Une hantise que Maria accepte de prendre à bras le corps.

«Mon psy m'interroge beaucoup à ce sujet, conclut notre témoin. Je dois me débarrasser de la présence fantomatique du tyran. Pour ce faire, il convient de renouer avec le principe de plaisir. Je ne suis pas qu'une maman ou l'ancienne proie de Joël. Je suis une femme avec des désirs et des envies. Il faut les vivre et les accepter.»

Bien évidement, Maria aura besoin de temps, de soin et d'attention. Sa guérison prendra peut-être plusieurs années. Elle sera le fruit d'une reconstruction intime. La question des violences faîtes aux femmes, et plus largement de l'égalité entre les genres, demeurent cependant une problématique d'ordre publique. Dans la cité phocéenne, par exemple, personne n'oublie le rôle joué par les femmes. Au cœur d'une ville menacée d'effondrement, ce sont elles qui tous les jours essaient tant bien que mal de maintenir le radeau à flot.

Les femmes plus exposées

Militante féministe, Caroline Gora, connaît à ce titre particulièrement bien le terrain. Cette auto-entrepreneuse a durant de longues années accompagnée des femmes victimes de violences psychologiques ou sociales. Ancienne formatrice auprès des migrant·es ou des bénéficiaires du RSA, elle porte un regard lucide sur le tissu social marseillais.

«Nous avons pu assister, dans la cité phocéenne, analyse t-elle, à l'émergence de catégories de populations, restées jusqu'ici, plus ou moins silencieuses. Celles et ceux à qui le microcosme marseillais refusait le droit au chapitre, les soignants, le personnel d'entretien, les chauffeurs routiers, les employés de grandes surfaces, les professeurs, mais aussi une foule d'entrepreneurs, ont constitué la colonne vertébrale du combat pour le relèvement de la ville. La pandémie du Covid-19 a par ailleurs contribué à rendre leur présence beaucoup plus palpables. Dans le cadre d'une société où le risque zéro n'existe plus, ces derniers sont les “les exposés”, que l'on met précisément, le plus en péril. Les risques peuvent ainsi se concevoir de façon multiple. Qu'ils soient épidémiologiques, climatiques, sanitaires, écologiques ou économiques, leurs rigueurs frappent avant tout les groupes les plus en contact avec la réalité

Pour Caroline Gora, les femmes, parmi les exposées, seraient sur-représentées. Aux risques encourus par l'ensemble de la population, s'ajouteraient pour elles les discriminations et les violences liées au genre.

«En raison du confinement, continue la militante féministe, davantage de femmes ont été confrontées à des situations intolérables: prisonnière d'un cadre autoritaire, songeant à protéger les enfants, sans moyen de transports, vivant parfois au sein de logement indigne et/ou exigu, la crise du Covid s'est transformée en véritable enfer.»

Une femme édile à Marseille

Le constat est ainsi net. Le combat pour l'égalité entre les genres devrait, avec force, s'inviter dans la campagne pour les municipales. D'ailleurs, et il s'agit d'une quasi révolution, la prochaine maire de la ville sera une femme. Michèle Rubirola, tête de liste du Printemps marseillais, dispute le fauteuil de première édile à la présidente LR du Conseil départemental et de la métropole, Martine Vassal. Véritable surprise du premier tour, Michèle Rubirola, ancienne militante EELV et se définissant comme «femme médecin» réussit en mars dernier le tour de force de terminer en tête avec 23,3% des suffrages. Une victoire «féminine» qui laisse l'intéressée relativement prudente.

Michele Rubirola (au centre) et les candidat·es du Printemps Marseillais lors de la présentation de la liste le 22 février 2020 à Marseille. | Gérard Julien / AFP

«À Marseille, comme ailleurs en France, estime Michèle Rubirola, on voit de plus en plus de femmes dans la vie politique. Pour ces élections municipales je suis contente de remarquer que les femmes sont en bonne position à Nantes, Paris, Rennes. C'est sans doute un des effets de la parité mise en place en 1999, mais l'évolution de cet équilibre est encore timide puisque moins d'un maire sur dix est une femme.»

Au yeux de la candidate du Printemps marseillais, la féminisation de la vie politique sur Marseille ne serait pour l'instant qu'un vaste trompe-l'œil. En cause, selon elle, la gestion actuelle de la métropole et du département.

«D'ailleurs, assène Michèle Rubirola, on ne respecte pas plus la loi quand on est une femme puisque Madame Vassal n'a nommé que trois femmes vice-présidentes sur vingt. Ne me dites pas que l'on ne trouve pas davantage de compétences chez les femmes élues à la métropole. La parité n'est pas synonyme d'ouverture sociale, ni même d'une meilleure prise en compte des enjeux féministes dans la ville.»

«Il y a urgence à protéger les Marseillaises»

La candidate de gauche égrène sobrement toute une série de mesures destinées à assurer la place des femmes «dans l'espace public, dans les écoles, dans les services publics». Très rapidement, la question des violences faites aux femmes, revient au centre des préoccupations.

«Le confinement a été une période qui a accru les violences faites aux femmes, avance Michèle Rubirola. Il y a donc urgence à protéger les Marseillaises au quotidien. Pour cela, nous créerons un service municipal dont le but sera d'accompagner les victimes dans le dépôt de plainte pour agression sexuelle. Les policiers municipaux seront également spécifiquement formés à la protection des femmes et des minorités dans l'espace public.»

La formation serait pour le Printemps marseillais l'une des pistes à suivre. Elle doit en revanche être un outil au service de la société civile.

«Il nous semble également impératif, précise Michèle Rubirola, d'appuyer le travail des associations qui œuvrent déjà sur le terrain, en augmentant leurs subventions. Si l'urgence va aux associations d'aides aux femmes, nous n'oublions pas qu'il y a une démarche de long terme pour favoriser la mixité comme le soutien aux associations qui favorisent des pratiques sportives mixtes par exemple. Il est en effet essentiel de donner des exemples positifs et locaux auxquels toutes les jeunes Marseillaises pourront s'identifier et qui accompagnera leur construction. De façon générale notre matrimoine doit être valorisé. Pour cela nous souhaitons des interventions scolaires plus systématiques pour lutter contre les stéréotypes de genre, et donc contre les discriminations. Par ailleurs, ajoute-t-elle, nous créerons de nouveaux foyers d'accueil, d'urgence mais aussi de moyen terme pour les femmes victimes de violence et leurs familles.»

Un devoir d'exemplarité

La question de l'égalité entre les genres, transversale, structure toute une vision des actions futures de la municipalité.

«Nous avons un devoir d'exemplarité, explique encore la candidate de gauche. Nous proposerons des formations aux personnels municipaux sur les attitudes discriminantes envers les femmes et les petites filles. Pour lutter contre la discrimination à l'embauche, nous favorisons dans les appels d'offres les entreprises qui pratiquent l'égalité homme-femme. La municipalité visera également une exemplarité dans les recrutements, mais aussi dans les salaires et dans l'évolution des carrières. Parce que malheureusement notre mairie applique actuellement une politique très peu favorable à la carrière des femmes dans les services

«Pas une minute les hommes élus pensent que l'on peut dire non. Ils sont persuadés que le pouvoir attire.»
Sophie Goy, tête de liste d'un rassemblement La République en marche-Écologiste

Quant au harcèlement de rue, malheureusement assez fréquent en Provence, Michèle Rubirola entend le prévenir. «Il faut permettre aux Marseillaises de se déplacer sans crainte, avoue-t-elle. C'est pourquoi nous mettrons en place des bus de nuit avec des arrêts à la demande. Nous devons nous sentir en sécurité.»

«Nous pouvons également agir pour lutter contre les comportements sexistes et les stéréotypes sur le long terme avec des actions d'éducation et de sensibilisation auprès des jeunes Marseillais. Tous les Marseillais sont concernés. Nous agirons donc à l'échelle de Marseille. En somme, nous souhaitons un avenir plus égalitaire à nos filles et nos garçons.»

Dominer, détruire et jouir

Ce programme suffira-t-il à rendre tangible, dans une ville comme Marseille, l'égalité entre les genres? Il est vrai, que le machisme possède, au cœur de la cité phocéenne, une assise «culturellement» inquiétante. Faire changer les comportements est un combat quotidien. En particulier au sein de la sphère politique.

Durant cette campagne municipale plusieurs têtes de listes ont essuyé des remarques sexistes scandaleuses. Tel est le cas de Sophie Goy, tête de liste d'un rassemblement La République en marche-Écologiste dans le 5e secteur de la ville (IXe et Xe arrondissement).

«Il y avait des hommes très connus sur la place de Marseille, se souvient elle, qui voulaient me faire visiter l'Assemblée nationale. Comme si j'étais en incapacité d'y aller toute seule! Bien évidement j'ai dit non. Les réactions ont été incroyables. Quelle audace! Comment, tu as refusé? À eux! Mais c'est impossible. Un crime de lèse masculinité.»

Le témoignage de Sophie Goy est sidérant. La tête de liste ne mâche pas ses mots. Son récit lève le voile sur une réalité, abjecte, de la vie politique à Marseille. «Il existe aussi des comportements d'élus qui sont incroyables, dénonce-t-elle. Lorsqu'ils ne sont pas élus, ils ne tentent pas. Une fois que c'est le cas, ils m'appellent en numéro masqué alors que je ne leur ai jamais donné mon numéro. Le pouvoir est aphrodisiaque. Ils m'invitent au resto le soir. Tout cela se réalise avec un aplomb, une confiance, une certitude de mâle dominant. Même s'ils sont vilains, ils sont sûrs de leur coup. Pas une minute ils ne pensent que l'on peut dire non. Ils sont persuadés que le pouvoir attire.»

Sophie Goy (deuxième en partant de la gauche au deuxième rang) entourée de certains membres de son équipe, le 28 février 2020. | via Facebook

La dimension machiste et fantasmatique de l'autorité se confond brutalement avec des attitudes de prédateurs. La femme, pur objet sexuel, est transformée en appât. Les pulsions archaïques ne rencontrent plus aucun obstacle. Le pouvoir révélant sa nature inconsciente: dominer, détruire et jouir. Le microcosme marseillais serait-il, de fait, tenu par des pervers cristallisant leurs frustrations sur des ambitions socialement valorisées telle que la politique ou la recherche du bien commun?

«Les postes clé sont l'apanage des hommes, notamment dans l'intercommunalité, révèle encore Sophie Goy. En réalité, lorsqu'une femme se trouve sur une liste en position éligible, on demande avec qui elle a couché. Ou alors, népotisme oblige, de qui elle est la fille. Une femme ne peut jamais avoir de talent. Un homme jeune qui réussit le devrait à ses compétences, une femme parce qu'elle est passée sous la table.»

Être femme en politique à Marseille revient à affronter son lot d'ignominies. L'image de la femme, traînée dans la boue, n'aurait dans l'esprit de certains hommes aucune sorte d'épaisseur. Incapables de s'imposer seules, les femmes ne pourraient dans ce cas qu'être que les créatures de leurs compagnons.

«Je suis présentée invariablement, s'agace Sophie Goy, non pas comme une personnalité politique indépendante mais comme la femme de Christophe Madrolle, le président de l'Union des démocrates et des écologistes. Je n'aurais donc pas de vie ou de volonté propre. Pourtant lorsque j'ai rencontré Christophe Madrolle, nous étions en guerre politique. Mon mariage date de 2015 tandis que mon premier enragement politique remonte à 2004 à l'UDF à l'occasion des Européennes. Je suis élue depuis 2008, et auparavant j'étais déléguée syndicale dans de grosses boîtes comme les télécoms ou les fonds de pensions européens. Mon engagement, je le dois à mon mérite! Pourquoi toujours faire référence à mon mari? Pourquoi ne pas inverser les choses et le présenter comme étant mon compagnon? Christophe Madrolle, le mari de Sophie Goy. J'en ai assez, je ne suis pas la “femme de”...»

La «suppléante» de Mélenchon

Nier la personnalité des femmes est l'un des traits du machisme ordinaire. La femme reste, dans l'inconscient masculiniste, cette «materia prima» anonyme, véritable «terre-mère» malléable à souhait. Elle doit dans cette perspective être animée, fécondée et façonnée par un principe actif: L'Homme, unique énergie agissante. L'idée que la femme demeure un «agent passif» perdure éternellement. Sans volonté propre, elle aurait besoin d'un sherpa, d'un gourou ou d'un homme tapis dans l'ombre. Dépourvue d' identité, elle ne serait qu'une marionnette.

Cette négation de la personnalité est d'ailleurs devenue une arme politique. Après la récente alliance, dans certains secteurs de la ville, entre la liste Debout Marseille soutenue par EELV et le Printemps marseillais, la crainte de voir la cité phocéenne basculer à gauche anime une poignée de candidat·es. Une peur du rouge s'installe, ponctuée d'affiches où l'on agite «L'Hiver de Staline» et un revival de «L'Union soviétique». Jean-luc Mélenchon lui même serait à la manœuvre.

Accusée d'être la créature du président de la France insoumise, Sophie Camard, candidate du Printemps marseillais, est arrivée en tête au soir du premier tour, avec 39% des voix, dans le premier secteur de la ville (Ier et VIIe arrondissements). Rejointe au second tour par l'écologiste Sébastien Barles, celle qui fut la suppléante de Jean-luc Mélenchon lors des dernières législatives serait, pour ses adversaires, «l'Œil de Moscou». L'intéressée se défend dans les colonnes du journal La Provence: «Je suis Sophie Camard pas Jean-Luc Melenchon, déclare-t-elle. On ne me désigne pas comme une femme politique avec un parcours mais comme la suppléante ou l'amie. Je le vis comme du sexisme.»

Jean-Luc Mélenchon et Sophie Camard. | Clément Mahoudeau / AFP

«Les femmes doivent toujours en faire plus»

Un sexisme qui pousse les femmes, malgré leurs compétences, à se surpasser sans cesse. Imposer sa personnalité dans un univers largement masculin n'est pas de tout repos. Il faut prouver en permanence sa liberté et son talent. Une exigence qui, parfois, s'avère éprouvante.

Nouriati Djembae, tête de liste Debout Marseille dans le deuxième secteur de la ville (IIe et IIIe arrondissement), vient pour ce second tour de faire alliance avec Benoit Payan (PS) du Printemps marseillais. Elle connaît, évidemment, les difficultés que rencontrent les femmes pour s'affirmer en politique: «J'ai constaté combien il était difficile de convaincre les femmes de s'engager, souligne-t-elle. Les femmes, dans mon secteur, donnent des coups de mains mais ne désirent pas, ou peu, apparaître sur les listes. La société civile ne valorise pas assez le système politique. L'attitude des hommes politiques ne les fait pas rêver..

Le pari fut néanmoins réussi pour Nouriati Djembae. «Les femmes doivent toujours en faire plus, constate-t-elle. J'admire celles qui ont du courage comme Ségolène Royale ou Michèle Obama. Il faut persévérer! Le jour du dépôt des listes, à la préfecture, se sont les femmes qui sont venues. Les hommes se sont contentés de nous accompagner.» L'irruption des femmes dans la vie politique passe, aux yeux de Nouriati Djembae, par un travail minutieux au cœur des quartiers de Marseille.

Pourtant la candidate écologiste fut elle aussi victime de remarques sexistes. Comme Sophie Goy, on la présenta comme étant «la compagne de…» En l'occurrence, il s'agit de Sébastien Barles, tête de liste de Debout Marseille sur l'ensemble de la ville. «Je me suis engagée en politique bien avant de rencontrer Sébastien Barles. Je ne comprends pas ce sexisme.»

Nouriati Djembae estime qu'il faut persévérer afin que les femmes aient droit au chapitre.

Pour Nouriati Djembae les atteintes furent d'ailleurs doubles. En sus des remarques machistes, son propre enfant fut victime d'un montage photo, qui depuis quelques jours enflamme la campagne. Le coup fut porté par Yves Moraine, le maire LR du 4e secteur de Marseille (VIe et VIIIe arrondissements). Ce dernier diffuse sur les réseaux sociaux une image polémique constituée d'un assemblage de plusieurs clichés. Au centre, Sébastien Barles se tient, en pleine manifestation contre le racisme et les violences policières, avec son enfant sur les épaules. Le petit est certes masqué, puisqu'il porte un déguisement de Spiderman, mais l'utilisation d'un enfant à des fins politiques ne passe naturellement pas. L'attaque est, de plus, renforcée par les autres icônes entourant celle de Sébastien Barles. Les miniatures mettent en scène des Blacks Blocs et autres casseurs incendiant du mobilier urbain. L'objectif du montage est clair: on y dénonce la haine «anti-flics» avant d'ajouter: «Rubirola et consorts, c'est ça! Pas de ça pour Marseille.»

Le visuel est alors remis en question par l'auteur des images lui-même. Sur Facebook, «Aurélien», tel est son pseudo, se fend d'une lettre ouverte: «Vous avez utilisé des photos dont je suis l'auteur sans autorisation de ma part, peut-on lire. Ce qui est déjà un problème en soi. En outre, vous les avez utilisées à des fins de propagande politique, véhiculant des idées que je ne partage absolument pas.» Et de conclure: «Je vous demande donc par la présente de les enlever immédiatement des réseaux sociaux comme de toutes vos publications.» Ambiance…

La campagne pour les municipales à Marseille ressemble à un véritable champs de bataille. En s'inscrivant légitimement dans le champs politique, des thèmes aussi fondamentaux que l'égalité entre les genres et les violences faites aux femmes sont devenues l'objet de stratégie parfois indécentes. Électoralisme, peur du Rouge, provocation personnelle, la lutte pour le Vieux-Port a des airs de crépuscule des Dieux.

En attendant, dans un petit village de Provence, il est 4 heures du matin. Un individu réveille le quartier et hurle sur sa compagne. On y entend des menaces. «Ressers-moi un verre, sinon je t'en mets une!» Le bourreau, aviné, gémit et se plaint de ne pas être aimé… De la vaisselle tombe par le fenêtre. Quelques minutes plus tard la police est déjà sur les lieux. Les fonctionnaires en uniforme sonnent à tous les étages, se trompent de porte et finissent enfin à faire sortir le tyran. Leurs voitures s'éloignent dans une nuit très claire. Espérons que l'aube, pour toutes les femmes, à Marseille comme ailleurs, se lève un jour enfin.

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