Politique

À Marseille, le clientélisme dans le viseur

Temps de lecture : 7 min

[Épisode 2] De nouveaux collectifs rassemblant au-delà des partis traditionnels veulent en finir avec les mauvaises pratiques de la gauche comme de la droite.

«On voit bien que ce n'est plus une ville, mais un archipel d'îlots de richesse et de grande pauvreté.» | Christophe Simon / AFP
«On voit bien que ce n'est plus une ville, mais un archipel d'îlots de richesse et de grande pauvreté.» | Christophe Simon / AFP

Jean-Claude Gaudin, maire de Marseille depuis 1995, ne se présente pas pour un cinquième mandat, laissant le jeu électoral plus ouvert que jamais. Qui sera le prochain maire? Revue des candidatures et des problématiques qui rythmeront la campagne pour 2020 dans notre série, La Bataille du Vieux-Port.

«Chez nous, t'as vu, on dit pas merci.» Diego Fontaine* roule une cigarette. Ce membre de la communauté gitane vit depuis trente ans dans un petit quartier situé entre Gardanne et Marseille. On murmure de lui qu'il est le «boss», le «patron», celui que les cousins vont voir en cas de gros problèmes.

«Je connais tout le monde. Même les élus. Je rends des services, tu vois. Nous autres, on est honnêtes. Tu peux avoir confiance. C'est pas comme ces Roms dans le camps, là bas, qu'on dirait le Kosovo. On est en France depuis combien de temps? Le Moyen Âge, non? Fontaine, c'est gaulois. Tu t'appelles comment, toi?»

Guy*, dit «le curé», acquiesce en souriant. Grand, maigre, une barbe de dix jours, il doit son sobriquet au chapelet bleu fluo exhibé comme un talisman par dessus son survet'. Sa bagnole, une clio verte, est bourrée d'images pieuses: une vierge de Lourdes, la représentation du Christ et un autre chapelet, couleur marron.

«Mon oncle Diego a des réseaux, affirme-t-il. Grâce à lui, on est tous casés. Tranquille, quoi. Je travaille dans le service public. La petite, celle que tu connais, la “Mousseygue”, elle va se marier avec El Chino. Diego lui a fait avoir un appartement…»

Le «curé» parle visiblement trop. Fontaine, furax, intervient rapidement. «J'ai fait le boulot, voilà. Tu comprends, à Marseille, c'est donnant donnant. Je t'aide, tu m'aides. T'as besoin qu'on fasse des choses pour toi, des gros bras pour ta campagne, une liste bidon aux municipales, le vote de la famille…? Tu viens nous voir et on négocie. C'est ça la politique, pas vrai?»

Questions d'ordre privé

Le clientélisme fait souche depuis des décennies. Cesare Mattina, enseignant chercheur à l'université d'Aix-Marseille, a pu y consacrer un livre remarquable, Clientélismes urbains, paru en 2016. L'auteur appréhende le phénomène comme une «demande sociale de biens et de services à but privé et personnel».

Cette demande, estime encore l'universitaire dans le journal le Monde, est «très soutenue à l'égard des élus et des principaux leaders politiques; 70 % des demandes au maire concernent des questions d'ordre privé».

De quoi as tu besoin? Que puis-je faire pour tes enfants? Telles sont les questions rituelles, posées sans souci de discrétion par les candidat·es en campagne au coeur de la cité phocéenne. Les relations clientélaires sont clairement assumées. «C'est même l'ADN des pratiques politiques et socioéconomiques sur le Vieux-Port», souffle calmement Dominique Boudet, un fin connaisseur du milieu marseillais.

Notre homme exerce une activité discrète: «Je suis ghost writer. Je compose des textes, des notes et des discours pour des personnalités publiques. J'interviens surtout auprès des entreprises. Dans ce secteur, les mecs ne savent pas écrire, ni compter. Je me frappe même les business plans, imagine… Alors ils font appel à moi, de façon informelle. Un coup de main sur l'épaule: “Oh, Doumé, tu veux pas me faire la plaquette, j'ai une présentation produit demain, promis Poulet, tu vas voir, en retour, je te trouve un poste.” Tu parles…»

Bloc historique

Dominique Boudet a longtemps été au chômage. Intellectuel précaire, géant –le bougre mesure 1m95–, bouton de manchette à fleur de lys, impeccablement vêtu, il a traîné ses guêtres de misères en galères: «Contrairement à ce qu'on peut croire, le clientélisme connait pas mal d'accrocs. Il faut bien comprendre une chose: il y a les gagnants de ce genre de pratiques et puis la masse, très nombreuse, des loosers.»

Les catégories populaires, à quelques exceptions près –la famille de Diego, par exemple–, ne profitent que très modérément du clientélisme.

«Une espèce de classe moyenne fait jouer à fond le copinage et le renvoi d'ascenseur. La ville se grippe.»

Dominique Boudet

Les véritables bénéficiaires forment ce que Cesare Mattina nomme «un bloc historique» constitué de notables, d'avocats, de médecins et de chefs d'entreprises.

«C'est ce tissu qui gouverne Marseille, continue Dominique Boudet. Une espèce de classe moyenne qui fait jouer à fond le copinage et le renvoi d'ascenseur. La ville se grippe. Un mal plus profond ronge le système: le travail gratuit. Si tu pèses que dalle, on va utiliser tes compétences. Ils te feront miroiter des trucs improbables: “T'inquiète pas, tu verras, on t'embauchera.” Puis rien. Que de la bouche, des fausses promesses, du néant. Même la parole donnée s'effondre. On vit la fin d'un monde.»

De fait, l'ambiance est pégueuse. Le clientélisme met en lumière un système politique qui se crispe et sélectionne une élite de plus en plus restreinte. Ce contexte terrible délivre aux élections municipales de 2020 une saveur bien particulière. Tout paraît à reconstruire. À commencer par la gauche.

Forces de progrès

Olivia Fortin rentre à peine du Festival de Cannes. Lessivée, des rides de fatigue se devinent légèrement sous ses paupières. Cette jeune cheffe d'entreprise œuvre depuis vingt ans dans le secteur de l'événementiel. Elle vient récemment de «taffer» avec les équipes de film Once Upon a Time in Hollywood de Quentin Tarantino –rien que ça.

Mais un défi plus grand encore l'attend à Marseille: fédérer pour de bon l'ensemble des «forces de progrès». Le pari est immense: personnalités de gauche qui ne se parlent plus, mouvements et partis politiques en ruines, positionnement idéologique aussi vague que creux. Le progressisme marseillais semble inorganisé. Qu'importe: Olivia Fortin est tenace. Elle rêve, avec le collectif Mad Mars, d'une liste unique, progressiste et citoyenne pour la prochaine municipale.

«Aujourd'hui, commence-t-elle, la ville est dans un tel état de délabrement que seule une mobilisation générale de ses habitants peut la remettre sur pied. Nous avons des collectifs, des assos, des militants, des travailleurs sociaux, qui font que chaque jour, notre ville réussit tant bien que mal à tenir debout. Mais chacun œuvrait jusque-là avec ses priorités. Il nous est apparu évident que notre action devait permettre de favoriser l'union de toutes ces forces.»

Le collectif Mad Mars est né de cette ambition. Un diplôme de Science po en poche et des songes plein la tête, Olivia Fortin creuse un long sillon dans la glaise marseillaise: «On aime Marseille comme des fous, mais maintenant, on la regarde en face. On voit bien que ce n'est plus une ville, mais un archipel d'îlots de richesse et de grande pauvreté. Donc on se lève et on joint nos forces à tous ceux qui se battent depuis des années contre les inégalités.»

Place à la société civile

L'appel est en passe d'être entendu. Le 7 juin dernier, Fortin, debout sur la scène du célèbre Docks des Suds, donne le «la» au processus unitaire. La salle ne désemplit pas: 500 personnes, des odeurs de tacos, du rosé local et la présence, marquante, de responsables politiques et associatifs.

On y croise Jean Marc Coppola, l'indéboulonnable figure du Parti communiste des Bouches-du-Rhône et Benoît Payan, jeune et prometteur élu du Parti socialiste. Des militant·es de la France insoumise tapent quelques bises à des écolos en T-shirt, tandis que loin de la foule, des membres du Parti pirate, les yeux perçants, sirotent en silence un Ricard vraisemblablement trop chargé de glace.

Les partis traditionnels ne sont cependant plus en mesure d'assurer le rassemblement. Engourdis, ces derniers ont passé la main; place aux associations et à la société civile. L'heure semble avoir sonné pour Mad Mars, mais aussi pour des collectifs tels que Marseille en commun, Marseille et moi, Réinventer la gauche ou encore le Collectif du 5 novembre. C'est que l'ambition qui les réunit est parfaitement claire: en finir avec les pratiques douteuses du système politique phocéen.

Volonté de transparence

«Marseille a pendant soixante ans été abîmée autant par la droite que par la gauche, déplore Olivia Fortin. Elles ont cogéré la ville avec la même logique clientéliste qui a détruit les services publics et aggravé la fracture entre les quartiers. Si on parle du clientélisme, par exemple, cela fait longtemps que le clivage droite-gauche est dépassé.»

«Je ne supporte plus que cette ville soit gouvernée au bénéfice de quelques uns en oubliant une majorité de la population.»

Olivia Fortin, présidente du collectif Mad Mars

«Des élus comme Jean-Noël Guérini ont dit “assumer le clientélisme” au nom d'une majorité de gauche. Des élus de droite comme Jean-Claude Gaudin ont également assumé le clientélisme dans leurs recrutements, alors que leur libéralisme économique devrait les pousser à donner la même chance à chacun dans le travail.»

Lucide, le constat amène Olivia Fortin a un cri de révolte: «Je ne supporte plus que cette ville soit gouvernée au bénéfice de quelques uns en oubliant une majorité de la population, au prétexte que “ce ne sont pas des électeurs” de la mandature actuelle.»

À les entendre, Fortin et les collectifs de la ville ne sont plus en quête de postes ou de charges honorifiques –un tournant radical. Seule la volonté de transparence démocratique les animerait.

Renouvelement démocratique

Deux projets phares émergent de la boîte à idées de Mad Mars: la traçabilité du vote et les assemblées reconstituantes avec tirage au sort. «Ces deux propositions viennent d'une vision que Mad Mars cherche à construire avec d'autres collectifs, explique Olivia Fortin. Marseille ne s'en sortira pas si on ne la réassemble pas. C'est la première vocation de l'assemblée reconstituante que nous proposons. Elle pourrait réunir dans tous les quartiers des citoyens tirés au sort, des volontaires, des collectifs, des associations, des représentants des mondes économique, culturel. Mais on ne s'arrête pas là: l'assemblée doit jouir d'un pouvoir de contrôle et d'évaluation des politiques publiques. C'est par exemple créer les conditions d'une totale transparence dans les attributions des logements sociaux, des places en crèche ou des marchés publics.»

«La traçabilité du vote, ajoute la cheffe d'entreprise, est quant à elle beaucoup plus simple à mettre en œuvre. On demande la transparence qui n'existe pas au sein du système municipal marseillais. On doit savoir qui vote quoi. Donc on propose d'instaurer, tout simplement, le vote nominatif au conseil municipal. Et bien sûr, les engagements des élus doivent être énoncés clairement en début de mandat et soumis à évaluation.»

Le clientélisme marseillais résistera-t-il à la lame de fond, nouvelle «révolution de couleurs», qui semble émerger d'une partie de la société civile? Pour l'instant, les forces progressistes tentent de nouer leur rassemblement autour d'un idéal de transparence. L'exercice du pouvoir, si un jour il advient, permettra de juger sur pièces les théories et les promesses. En attendant, le bouillonnement démocratique est à son comble. La marmite phocéenne gonfle. Unité ou explosion: la gauche, à vrai dire, n'a plus vraiment le choix.

* Les noms et surnoms ont été changés.

Raphaël Rubio Écrivain

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