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Martha Gellhorn, la reporter qui racontait la guerre comme un voyage

Temps de lecture : 8 min

Avec un talent narratif certain et son ton sarcastique, elle a couvert les plus grands conflits de son temps. Même son mari, Ernest Hemingway, n'est jamais parvenu à l'éclipser.

Martha Gellhorn, en 1941, durant la guerre sino-japonaise. À droite, Ernest Hemingway. | Via Wikipedia Commons
Martha Gellhorn, en 1941, durant la guerre sino-japonaise. À droite, Ernest Hemingway. | Via Wikipedia Commons

Ce n'était pas forcément une excellente idée de partir en taxi partagé depuis Erbil pour rejoindre la base militaire de Q-West sur la route de Mossoul. Mais c'est ainsi que j'opère, d'habitude.

Je ne me déplace presque jamais en voiture privée, les transports collectifs sont bien plus amusants, louages, services, cars, trains… En théorie.

Je ne sais pas pourquoi, d'ailleurs, j'en suis restée à cette idée arrêtée, puisque je n'ai cessé d'accumuler accidents, problèmes d'aiguillage, retards aux check-points, compagnies inopinées. J'ai rencontré des trafiquants d'héroïne, des miliciens du Hezbollah et même un pirate, dans le sud de la Tunisie. C'était un transporteur de contrebande entre la Libye et la Sicile; mais avec une éthique, «jamais de migrants!».

L'aller s'était plutôt bien passé. Je suis arrivée au check-point de Qayyarah avec une très grosse heure d'avance sur le planning. J'ai embobiné le bidasse irakien qui tenait les listes de journalistes accrédités.

Un vrai premier problème s'est posé lorsqu'à la fin de cette longue négociation, j'ai réalisé que le taxi partagé était parti depuis longtemps. Je n'avais aucun moyen de parcourir les derniers kilomètres jusqu'à la base; alors qu'après ce poste de commandement, j'entrais clairement en zone grise. Pas une ligne de front, mais un secteur instable.

«T'es venue seule? T'as pas de voiture?! Il est où ton fixeur? Tu devais y aller comment, là-bas?» Quand j'ai répondu «en stop», j'ai noté l'air exaspéré du troufion. Je pouvais deviner son dialogue intérieur. «La journaliste française, elle va nous causer des emmerdes. S'il lui arrive quoi que ce soit sur la route, ça va être pour notre pomme.»

Un voyage infernal

On m'a fait attendre à côté d'un préfabriqué. Puis un bus tout déglingué est arrivé. Ali, soldat chiite originaire de Sadr City, fan de l'iconographie religieuse de la Vierge Marie (il avait des écussons à son effigie cousue sur son pare-balle), était chargé de m'escorter. Et comme tous les blindés étaient de sortie, il s'était débrouillé avec un véhicule civil, rescapé du temps où Mossoul n'était pas encore occupée par les djihadistes.

Ali était du genre grand gaillard rieur, amateur de bon de hip-hop. Nous avons roulé à fond le caisson avec A Tribe Called Quest pour B.O., pendant qu'il se disputait sur WhatsApp avec sa petite copine –elle trouvait qu'il était trop souvent absent. «Mais chérie, c'est la guerre, tu sais. Quand nous serons mariés, je te ferai des massages de pieds. Et le dîner.»

Il s'est garé devant l'entrée de la base en faisant plus de bruit que le départ d'une roquette Katioucha avec ses amortisseurs. Il m'a serrée dans ses bras comme si nous avions fait les tranchées ensemble, m'a donné son numéro en cas de besoin, sous le regard ébahi du Sergent qui m'attendait. Nous étions à l'heure. Et la ponctualité, chez l'armée US, ça ne rigole pas.

La visite de la base s'est bien passée, deux heures plus tard, on me reconduisait vers la sortie. J'ai fait sonner le téléphone d'Ali… et là, rien. Aucune réponse. «Vous rentrez comment?» J'ai rassuré le Sergent. Je suis partie avec mon sac à dos, décidée à tenter le stop.

Avant de réaliser – très vite, un ou deux kilomètres plus loin – que la route n'était fréquentée que par des miliciens du Hachd al-Chaabi, soit des mercenaires un brin fanatiques, et que personne ne contrôlait à l'époque. Ou des partisans de Daech. Logique, à bien y réfléchir. Demi-tour.

Un soldat de l'armée régulière a fini par me repérer et me signaler qu'un media center se trouvait à l'entrée de la base, dans l'un des compounds réservés aux unités irakiennes. Merveilleuse nouvelle!

Sauf qu'en fait de media center: une tente militaire avec des lits de camps et des biscuits, pour héberger les journalistes lors des offensives. Il n'y avait pas de confrère, juste une dizaine d'autres soldats en permission, ravis de m'accueillir pour la nuit. Selon eux, 17h c'était déjà bien tard pour espérer prendre la route.

J'ai rarement ressenti une telle envie, viscérale, de dégager. Par n'importe quel moyen. Tout ce que je pouvais faire, c'était attendre qu'un ravitailleur parte pour Erbil chercher des vivres et à chaque fois que je demandais au Commandant irakien qui passait parfois, quand cela arriverait, il me répondait: «Bientôt, ce soir. Ou demain. Inch'Allah.» Je retournais sur mon lit de camp, sous le regard gourmand des grivetons.

Une ironie acide

Je crois que c'est exactement ce que Martha Gellhorn aurait appelé «a horror journey».

On la dit correspondante de guerre, elle était tellement plus que ça. Une plume caustique, une aventurière audacieuse, une romancière aussi; agencée comme un missile longue portée, avec l'insolence de Lauren Bacall et la beauté diaphane de Veronica Lake.

Elle fut, enfin, la troisième épouse d'Ernest Hemingway, de 1940 à 1945. Et l'une des rares femmes à l'avoir largué, même si la version officielle raconte parfois l'inverse. Il était déjà quadragénaire, peu séduisant, pas encore Prix Pullitzer. Mais déjà faiblard au lit, d'après les confessions tardives de Martha, qui n'était pas d'une fidélité exemplaire.

Entre eux, ce fut plutôt l'histoire d'une équipe. Deux journalistes talentueux sur les traces des conflits agitant l'époque, notamment pendant la Guerre d'Espagne, qu'ils couvrirent ensemble.

Clairement, Martha était une peste. Mais d'une intelligence supérieure.

Correspondante de presse, certes; mais ses livres sont des bijoux d'écriture. Mon préféré est le fameux Travels with Myself and Another: A Memoir, paru en 1978. Cinq récits de reportages cauchemardesques, qui nous plongent dans les coulisses de certains de ses meilleurs papiers.

Sur la guerre sino-japonaise, en quête des U-Boats nazis dans les Caraïbes, auprès des opposants russes sous le régime soviétique... Tous les clichés du voyage comme épopée, romantique, romanesque, sont démontés avec une ironie acide, et parfois même, une certaine méchanceté.

Clairement, Martha était une peste. Mais d'une intelligence supérieure. Ses écrits avaient un accent de vérité dont ses confrères étaient rarement capables. Préoccupés qu'ils étaient à broder leur propre légende.

En réalité, le voyage, c'est souvent long. Ennuyeux, ponctué de moments d'attente où l'on ne contrôle pas grand-chose. Les transports sont inconfortables, on se fatigue, on pue, on dort à peine, on mange mal. Pour peu que l'on se déplace avec Hemingway, on se trimballe avec le pire râleur que la terre ait porté –comme si les contingences extérieures ne suffisaient pas à rêver de rentrer chez soi!


Avec Martha Gellhorn, le regard sur la violence n'est jamais narcissique, ni voyeuriste. On ne se dit pas: «Quel courage, quelle héroïne, d'être allée là-bas, et de nous le raconter»; comme trop souvent avec le reportage de guerre.

Elle arrive toujours à destination miraculeusement. En dépit, ou peut-être grâce à son caractère insupportable. Surtout quand il n'y a pas un seul alcool convenable dans les parages. Toute sa vie, elle a eu une descente digne d'un camionneur kosovar.

Moi-même, quand il m'arrive d'être bloquée dans un bout du monde très conservateur, sans parler la langue du coin, avec une connexion Internet m'interdisant tout accès à Netflix, je bous intérieurement de n'avoir pas quelques verres à m'envoyer pour faire passer le temps.

Le compagnon réticent

Le récit de son départ pour la Chine avec le compagnon réticent, U.C., the Unwilling Companion est un régal de sarcasmes et de talent narratif.

Elle et Hemingway embarquent pour une première étape à Honolulu, et croisent à travers le Pacifique. L'enfer! Un océan retors qui les rend malades, alors qu'ils s'attendaient à siroter des cocktails en tenue chic sur le pont du navire.

La scène du débarquement est à hurler de rire: on leur enfile une flanquée de couronnes de fleurs autour du cou, U.C. passant par toutes les couleurs, de la rage, à l'ennui, et à la faim. On les embarque dans un hôtel tenu par un certain Bill. Tout s'arrange presque, si ce n'est qu'à Hawaï «l'hospitalité est une malédiction».

Jamais seuls, les voilà gavés de plats divers et pas vraiment digestes, bringueballés ici et là, jusqu'à ce dîner horripilant chez des personnes blanches, vivant dans un quartier bunkerisé, racistes au dernier degré, riches à vomir. Ceux-là aussi, je les ai connus.

Au Qatar, nombreux sont les subalternes de bureau occidentaux à se prendre pour des colons en terre indigène, parce que leur salaire est dix fois ce qu'il serait en Europe. Malgré la nanny à demeure, la grosse voiture et la piscine sur le toit de la résidence climatisée, ils ne sont que les valets de leur patron·ne. Une personne originaire du Quatar, plus ou moins mystérieuse, qui peut les congédier en un coup de fil.

Quelques temps après le passage de Martha Gellhorn à Honolulu, l'attaque de l'empire japonais sur Pearl Harbor fit 3.300 morts, soldats et civil·es. La fin de l'arrogance américaine à Hawaï.

Elle a couvert presque tous les conflits majeurs de son temps; et elle l'a fait mieux que les autres. Toujours lucide, quitte à froisser les généraux du Pentagone par ses récits sans concession. Vietnam, Panama, Salvador, Balkans: après la Seconde guerre mondiale, elle a donné ses lettres de noblesse à The Atlantic, où elle fut grande reporter pendant près de trente ans.

L'anecdote que je préfère est celle du Débarquement de Normandie. Hemingway fut odieux, prêt à prendre la place de sa femme pour assurer la sienne sur l'embarcation de presse. Elle partit de son côté, tout en lançant la procédure de divorce. Mais elle ne put s'en tenir là. Elle entreprit de flirter avec un officier des services de santé, et c'est ainsi qu'elle assista au D-Day depuis un navire-infirmerie, seule femme à couvrir cette bataille historique. U.C., quant à lui, ne fut pas autorisé à rejoindre la terre, car le commandement britannique l'avait jugé… trop «précieux».

Atteinte d'un cancer à 89 ans, elle choisit de se donner la mort, en 1998. Comme elle ne faisait jamais rien comme tout le monde, elle ne s'est pas tailladé les veines ou absorbé une trop grande quantité d'anxiolytiques. Elle ingéra du cyanure dans son domicile de Londres, comme Alan Turing. J'imagine, avec un grand verre de scotch.

Encore de la barque et de la marche

Vietnam du Nord, novembre 2015.

Je me retrouve sur une frêle moto à devoir parcourir une cinquantaine de kilomètres sous une pluie battante. La météo locale avait annoncé le grand calme: je suis en pleine tempête. J'ai froid, je suis trempée, je ne sais pas quelle distance il me reste à parcourir jusqu'à la Pagode des parfums, perchée sur la montagne de Hương Sơn. J'ai envie de pleurer.

En fait, je voudrais jeter ma Honda, me rouler par terre, et attendre là que quelqu'un vienne me chercher. Personne ne viendra. Ce n'était pas comme ça que j'avais imaginé mon retour à la liberté, six mois après un accident qui faillit me coûter la vie. Je pense à Martha et à ses voyages cauchemardesques qui m'ont tant fait rire en les lisant. Au plaisir qu'elle a pris en les racontant.

Alors je continue de rouler en me disant que je finirai par arriver. J'arrive. Je n'avais juste pas eu conscience, qu'après cela, je devrai faire encore une heure de barque, grimper plusieurs centaines de marches sur une roche aride, pour finir tout en haut, à la porte du temple tant convoité… puis refaire tout le chemin inverse.


De retour à Hanoï, je prends une bière dans un de ces comptoirs de rue. Vraiment, personne ne pourrait se saouler la gueule avec de la Saigon. Mais je suis tellement épuisée qu'une seule me suffit. Ma vue se trouble, je repars en titubant jusqu'à l'auberge de famille où je loge. Je m'écroule sur mon lit, et je dors 24 heures.

Martha aurait adoré ça.

Laura-Maï Gaveriaux Grand-reporter indépendante

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