Égalités / Médias

Dame Ann Leslie, première femme journaliste de terrain dans l'histoire du Royaume-Uni

Temps de lecture : 8 min

Légende du grand reportage, elle a rencontré tous les leaders politiques importants du XXe siècle et décroché des interviews dans les pays réputés les plus fermés au monde.

Ann Leslie présente cette allure un peu déglingue, la voix grave des gens qui ont trop fumé, lourdement maquillée, et coiffée d'un brushing eighties de rigueur. | Capture d'écran via YouTube
Ann Leslie présente cette allure un peu déglingue, la voix grave des gens qui ont trop fumé, lourdement maquillée, et coiffée d'un brushing eighties de rigueur. | Capture d'écran via YouTube

Londres, c'est un peu chez moi. J'ai une histoire avec cette ville. En fait, je suis amoureuse des métropoles, j'entretiens des relations avec certaines d'entre elles, comme si c'était des amants. Istanbul en Orient, Los Angeles aux États-Unis, Hanoï en Asie… en Europe, Londres.

La période que je préfère, c'est l'ambiance de décembre, à quelques semaines de Noël. On se réchauffe dans les pubs entre deux averses ou tombées de neige. La British Library illuminée, le traditionnel sapin de Covent Garden, les meilleurs late-night shows de l'année au Ronnie Scott's, pour les féru·es de jazz.

Après un automne d'aventures tunisiennes, me voilà débarquée chez Fleur, qui fut un temps ma rédactrice en chef. Et définitivement my partner in crime. Au programme du séjour: Sir Paul McCartney sur scène, beaucoup de Christmas parties et, malgré tout, une enquête à boucler en plein Brexit.

À peine ai-je eu le temps de poser mon sac qu'Andrew, notre ami excentrique –mais qui ne l'est pas à Londres?– arrive avec l'intention d'ouvrir une bouteille de Prosecco pour commencer la soirée. Je n'ai jamais bien compris ce qu'il fait, producteur de news shows à la télévision, socialite accompli, il se vante de pouvoir contacter n'importe qui à partir de son carnet d'adresses. D'ailleurs il vient d'avoir une idée: un déjeuner avec Dame Ann Leslie. «Oh, vous lui ressemblez tellement, deux femmes, foreign correspondents bravant le danger pour parcourir le monde!»

Alors il passe le coup de fil, tombe d'abord sur un mari. «Chère Dame Ann, je souhaiterais vous présenter deux jeunes journalistes intrépides!» À vrai dire, Fleur et moi croyons qu'il nous mène en bateau. «Rendez-vous pris pour demain 13 heures avec Ann Leslie au Lemonia», un restaurant grec dans le très chic quartier de Regent's Park. Il ne bluffait pas. Même si elle n'a pas la moindre idée de qui nous sommes, elle accepte volontiers cette occasion de sortir pour de fraîches rencontres. «Est-ce que ce n'est pas charmant?», s'enthousiasme Andrew.

Un certain sens de l'histoire

C'est-à-dire que Dame Ann Leslie est une légende du grand reportage, même si ses exploits sont moins connus en France. «Dame» car elle reçut, en 2006, la distinction de Dame Commander de l'ordre de l'Empire britannique (DBE), un des plus anciens titres de chevalerie. Première femme journaliste de terrain dans l'histoire du Royaume-Uni. Son surnom? «Queen of the Frontline». Elle est réputée avoir rencontré tous les leaders politiques importants du XXe siècle, et voyagé dans plus de soixante-dix pays. Me voilà surexcitée à l'idée de passer quelques heures avec l'une des plus grandes plumes parmi les générations qui m'ont précédée.

De toute façon, une lady qui fréquente assidûment le Bar Américain du Stafford Hotel ne peut être que passionnante. J'adore ce salon, où l'on déguste les meilleurs Gin Tonic, avec une sélection de haute volée. De quoi redonner son prestige à cet alcool que les breuvages infâmes débités dans les boîtes de nuit parisiennes ne cessent d'insulter –le Gin est un sujet des plus sérieux. C'est aussi, depuis la Seconde Guerre mondiale, le repère historique d'espion·nes en tout genre, qui continuent sans doute de se croiser dans ce décor vintage et feutré, avec ses fauteuils moelleux en velours.

C'est une femme de 78 ans que nous retrouvons le lendemain, parée d'une de ces fourrures qui faisaient sa marque de fabrique en reportage. Du genre à regarder tomber le mur de Berlin emmitouflée dans le pelage d'un renard argenté: pas exactement une écolo avant l'heure. Ann Leslie présente cette allure un peu déglingue, la voix grave des gens qui ont trop fumé, lourdement maquillée, et coiffée d'un brushing eighties de rigueur; version féminine du dandy décadent.

Elle n'est pas en excellente santé, se déplace difficilement; c'est son mari qui la dépose, le très dévoué Michael Fletcher, un ancien producteur de la BBC. Le seul qui sut l'apprivoiser –elle n'accepta de se faire passer la bague au doigt qu'après un sérieux ultimatum! Mais elle a gardé sa vivacité d'esprit, son impertinence et cette gourmandise pour raconter les anecdotes croustillantes qui ont émaillé sa vie de voyages pendant plus de quarante ans. Aussi, elle parle comme elle écrit, avec cette capacité de capter l'attention: le talent des conteurs et des conteuses. Même si, comme la plupart des grandes signatures du journalisme, elle n'a cessé de dire à quel point l'exercice paraissait difficile et pesant.

Elle a surtout cette réputation de toujours se trouver au bon endroit au bon moment. L'intuition de l'événement dont on dit qu'elle distingue les grands journalistes des bons rédacteurs. C'est ainsi qu'elle regarde Nelson Mandela marcher vers la liberté en 1990, qu'elle se trouve à Moscou pour le coup d'État manqué contre Gorbatchev en 1991. À la fin de cette décennie, elle a couvert les épisodes les plus significatifs de la guerre de Bosnie.

«Je ne cherchais pas forcément le scoop, il venait à moi parce que je me trouvais là où ça se passait.»
Dame Ann Leslie

Peut-être que ce sens de l'histoire lui vient d'une enfance passée dans les Indes britanniques, où elle est née, en 1941, à Rawalpindi. Là-bas, avant de partir faire ses études à Oxford (où elle a partagé un thé avec Agatha Christie), elle a observé la partition de 1947 qui vit se créer deux États, l'Inde actuelle et le Pakistan; non sans souffrances. Un conflit larvé entre deux puissances devenues nucléaires, et qui continue d'inquiéter, au gré des provocations, des flambées de violence.

«Ce qui m'a toujours intéressée, c'est de comprendre les grandes dynamiques qui régissent le monde et la géopolitique. Je ne cherchais pas forcément le scoop, il venait à moi parce que je me trouvais là où ça se passait», nous confie-t-elle pendant notre déjeuner. Mue par cette même curiosité, elle réussit à décrocher des interviews dans les pays réputés les plus fermés: Iran, Corée du Nord, ou dans le milieu des cartels mexicains.

Répliques cinglantes, ironie courtoise

Il faut lire son reportage feuilletonné au Japon paru en avril 1987 dans le Daily Mail, dont elle était la reporter star, et où elle fit l'essentiel de sa carrière à partir de 1967 (elle y entre à 26 ans). La préoccupation de l'Occident était alors la puissance commerciale japonaise, très agressive, et qui n'importait quasiment rien, tout en inondant le reste du monde de ses produits. Elle y a passé un mois, pour comprendre la mentalité de cette société émergente –c'était encore l'époque où les journaux avaient le budget pour financer de vraies enquêtes de terrain, celles qui nécessitent du temps et de l'immersion.

Elle a même atterri, pour quelques jours, dans une école de management toute particulière. En fait un camp quasi militaire, où les cadres japonais allaient se faire suer sang et eau pour devenir de véritables soldats du patriotisme économique. Au point qu'elle en avait titré le premier épisode de sa série «Brainwashed at Japan's Hell Camp». C'est audacieux, diablement bien écrit, tout en décryptant, sans condescendance ni exotisme, les codes d'une culture qui reste, jusqu'à nos jours, mystérieuse pour les Européen·nes du Vieux Monde.

«Il leur faut du sang, mais l'humain ne les intéresse pas.»
Dame Ann Leslie

On la dit méprisante et froide. C'est vrai qu'elle n'a jamais été avare de critiques à l'encontre de ses confrères, ou du journalisme fast-food. «Moi je voyageais seule. Un carnet et un stylo, je n'avais pas une grosse logistique. Je nouais des liens avec les locaux, qui devenaient mes amis. Mais vous pouviez être sûrs qu'un correspondant débarquerait pour tenter de faire de mon contact un fixeur, profiter de ses réseaux et se faire mâcher le boulot!»

Elle s'amuse aussi souvent de son privilège de l'âge, qui lui permet d'envoyer des répliques cinglantes, avec cette ironie courtoise, dont seul·es les Anglais·es sont capables. Depuis qu'elle ne va plus sur le terrain, une dizaine d'années environ, elle intervient régulièrement comme experte sur les questions internationales pour la BBC. À ces occasions, elle se confronte aux jeunes reporters de guerre, avides de sensationnalisme plus que d'analyse, qu'elle appelle les «war dogs»: «Il leur faut du sang, mais l'humain ne les intéresse pas.»

Raconter le monde avec enthousiasme

Nous sommes en 1980. Enceinte de quatre mois, elle part dans le Bush du Zimbabwe, alors que Robert Mugabe vient de prendre le pouvoir, après des années de guérilla contre le gouvernement de Ian Smith (dans un pays qu'on avait longtemps appelé la Rhodésie du Sud au sein de l'Empire britannique). Pourchassée par la police secrète de Mugabe, elle manque de se faire descendre lors de la visite d'une ferme détenue par la milice des ZANU (Union nationale africaine du Zimbabwe). En rentrant à Harare, elle trouve les journalistes internationaux en train de faire leur direct télé depuis la terrasse de l'hôtel. Depuis, elle use de l'expression «Avon girls» –en référence à la marque de cosmétiques– pour moquer les correspondant·es qui sont capables de rendre compte d'un attentat, sans même se donner la peine d'aller sur place. Les «make-up stories».

Que dire encore de cette héroïne fantasque, qui n'a jamais eu la langue dans sa poche, et n'a cessé de promouvoir un journalisme exigeant; travail de terrain, de rigueur. Assurément qu'elle n'a jamais été féministe, même si certaines militantes voudraient bien récupérer son image pour en faire une icône. Durant notre rencontre, elle nous a confié ne rien comprendre au mouvement #MeToo. Ce n'est pas faute d'avoir essuyé les avances et parfois le harcèlement de ses confrères dans un milieu des plus machos.

«Être une femme, dans ce job, c'est un atout ma petite. Vous vous glissez partout où les hommes ne vont pas, les gens n'ont pas peur de vous.»
Dame Ann Leslie

À ce stade, il me semble amusant de souligner que Dame Ann était un canon absolu. Une bouche pulpeuse, des yeux en amandes, gaulée comme la petite sœur de Sophia Loren. Elle avait même fait de son charme une méthode sur le terrain, pour amadouer les officiers du KGB ou se glisser dans la population iranienne, couverte d'un tchador laissant voir sa beauté. «Mais aller me plaindre… être prise à pleurnicher parce que les hommes avaient des attitudes déplacées, non, non, ça vraiment c'était inconcevable. Je me suis simplement appliquée à être forte, à faire le meilleur journalisme. Et s'il fallait distribuer une ou deux gifles…» Le mythe raconte que Mohamed Ali eut droit à son aller-retour pour avoir été goujat lors d'une interview avec elle. Une autre génération, qui gérait le sexisme à sa façon.

«Être une femme, dans ce job, c'est un atout ma petite. Vous vous glissez partout où les hommes ne vont pas, les gens n'ont pas peur de vous. Et quand il s'agit de ces imbéciles d'islamistes ou de ces évangéliques rétrogrades, qui n'ont aucun respect pour les femmes, ils ne vous regardent même pas. Comment pourraient-ils savoir que vous êtes journaliste étrangère?» rit-elle.

On devrait faire lire son autobiographie à toute jeune aspirante journaliste, Killing My Own Snakes, parue il y a une dizaine d'années. C'était son tour d'honneur, après avoir arrêté les voyages, dont elle parle avec mélancolie. Plonger dans ses souvenirs permet de comprendre ce que fut la grande presse des années 1970 à la fin des années 1990, quand les rédacteurs en chef laissaient encore une belle latitude à leurs journalistes pour prendre le pouls d'un pays avant d'écrire. Qui acceptaient les récits à la première personne, et la prise de risque, malgré le danger, les menaces de kidnapping. Une époque où le grand reportage était véritablement une discipline d'aventure, de singularité, d'empathie.

Nous avons regardé Dame Ann Leslie s'éloigner au bras de son mari, venu la chercher, dans le crachin d'hiver. Et nous nous sommes dit: quel engin! Mais malgré sa nostalgie d'un temps où le journalisme était libre et ambitieux, surtout, financé comme il se doit, je veux croire qu'il est encore possible de raconter le monde avec enthousiasme. Hors des sentiers battus. Les chemins de traverse ne sont pas les plus faciles à emprunter, mais j'ai toujours fini par trouver des rédactions pour soutenir mes projets les plus décalés. Les temps ont changé. Pas la quintessence de notre métier.

«Appelez-moi quand vous êtes à Londres… Je meurs d'envie de prendre des nouvelles du monde!»

Laura-Maï Gaveriaux Grand-reporter indépendante

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