Égalités / Médias

Titaÿna, grande reporter, aventurière et libre avant tout

Temps de lecture : 8 min

Accidents d'avion, conflits avec les rédactions, interview d'Hitler… Dans les années 1930, Élisabeth Sauvy n'a laissé personne indifférent.

«Notre collaboratrice, la grande voyageuse Titaÿna...» | L'Intransigeant (Paris), 13 novembre 1934, via Wikimedia Commons
«Notre collaboratrice, la grande voyageuse Titaÿna...» | L'Intransigeant (Paris), 13 novembre 1934, via Wikimedia Commons

L'année dernière, un jour de printemps, je rejoins Patrice Franceschi dans l'arrière-salle d'un bistrot parisien. Depuis 2016, mon chemin croise parfois celui de cet ami de la cause kurde. Je rentrais du sud-est de la Turquie, où j'ai couvert la guerre urbaine entre les milices du PKK et les forces gouvernementales. Une nouvelle sale guerre, dont la population civile était l'otage; un conflit bien de notre époque.

Je savoure mes rencontres avec ce personnage hors norme. À mes yeux, il incarne l'aventure. Explorateur, aviateur, marin, officier de réserve, une vie tout en audace et sinuosités, qui l'a parfois conduit sur le front, à prendre les armes. Et puis c'est une plume, Franceschi. Un baroudeur écrivain, ce mythe littéraire qui irriguait tous mes rêves adolescents. J'ai quelques autres compagnons d'épopée de cette trempe, dont j'aime m'entourer: ils m'éloignent du journalisme pour me plonger dans le voyage. Ils me rapprochent de mon idéal.

Quand je retrouve Franceschi sur sa banquette en Skaï, mon premier livre est à peine sorti. J'y raconte mes chemins d'errance en Turquie, et quelques-unes de mes péripéties au Moyen-Orient. Il y a toujours des raisons d'être fière d'un premier livre; j'y vois surtout plein de maladresses. J'espère alors que Franceschi ne l'a pas vu passer. Mais Franceschi voit tout. Et puisque nous avons fini d'évoquer nos affaires sérieuses, il se lève d'un coup, me traîne dans la première librairie venue et demande le bouquin. Je le lui dédicace à la caisse. À cet instant, je pense être rouge carmin.

«Attends, je vais t'offrir un truc, je viens de le faire rééditer!» Allons bon, il est donc aussi directeur de collection. Titaÿna, Une femme chez les chasseurs de têtes. «Commence par la fin, ses mémoires de reporter. Tu verras… c'est une sacrée femme. Et quelle beauté!» Compris le message: gamine, t'as encore rien vécu, alors fais tes valises et prépare la suite.

J'ai mis le précieux volume de poche dans mon sac de reportage, et quelques jours plus tard, je décollai pour Diyarbakır [ville du sud-est de la Turquie, ndlr]. C'est dans l'avion que j'ai fait la rencontre de cette mystérieuse Titaÿna. Effectivement, je n'ai pas été déçue du voyage.

La coqueluche de la belle société parisienne

Élisabeth Sauvy, de son vrai nom, n'est rien de moins qu'une des rares femmes grandes reporters en France, au début du XXe siècle. Née en 1897 dans la bourgeoisie terrienne et lettrée du Roussillon, elle est aussi la grande sœur d'Alfred Sauvy, le sociologue. On ne sait pas pourquoi elle choisit de prendre ce surnom, Titaÿna. La légende dit qu'elle l'a emprunté à la mythologie catalane de son terroir. Mais cela seul révèle l'envie d'affirmer sa singularité. Un personnage qui construit sa narration pour échapper à la catégorisation dans le regard des autres. Elle ne cessera de cultiver cette impression d'être insaisissable, à peine rentrée, déjà repartie, aviatrice confirmée, bourlingueuse assumée.

«Les dessous de ma vie d'aventures», une série de sept papiers publiés dans le magazine Vu entre 1937 et 1938, sont reproduits en épilogue des articles compilés dans le bouquin que m'a offert Franceschi. Ils se lisent comme les mémoires d'une femme au crépuscule de sa vie. Elle n'avait que 40 ans, mais sa carrière de journaliste était déjà sur le déclin. Elle vécut jusqu'en 1966 une existence plus ou moins proche des cercles littéraires qui l'avaient adulée avant-guerre; existence dont les méandres n'eurent pas les accents glorieux de ses jeunes années.

Comment résumer, en quelques paragraphes, une vie aussi baroque? Toujours en flux tendu, menacée d'éparpillement, mais résolument gouvernée par une exigence impérieuse de liberté. D'autant qu'il faut parfois se méfier de ce qu'elle dit d'elle-même dans sa série rétrospective. C'est le propre du pacte autobiographique d'être asymétrique et de mauvaise foi. Elle n'en manquait pas. Autant faire le choix, moi aussi, de la subjectivité et vous la raconter à travers mes yeux.

Elle a vraiment été la coqueluche de la belle société parisienne: à la veille de la guerre, elle avait charmé Cocteau, Giono et Mac Orlan. Elle était sensuelle et charriait les fantasmes de ses contemporains. Joseph Delteil, poète mineur oublié, disait d'elle: «Vu Titaÿna; un œil de gazelle dans un corps d'avion. Elle doit faire l'amour avec les palmiers.» Ça vous pose un personnage. Il faut dire qu'avec sa coupe garçonne, son regard de braise, ses tenues androgynes et cette façon cavalière de s'imposer dans les soirées mondaines aussi bien que dans les bouges les plus improbables de Chine ou de Bagdad, elle envoyait du rêve.

Les contours du reportage d'immersion

Si elle figure en bonne place dans mon panthéon personnel, c'est parce qu'à la relecture de l'histoire, elle ne correspond pas à l'image lisse d'une héroïne drapée de vertu. Ce qui intéresse, en Titaÿna, ce sont ses rugosités et ses impertinences. Elle décroche ses premières missions en assaillant les bureaux des rédactions; du genre à se présenter tous les jours jusqu'à ce qu'on lui dise oui. C'est comme ça que j'ai vendu mon premier reportage –mais à notre époque, c'est par mails, qu'on harcèle les chefs!

Elle n'a jamais peur de partir où que ce soit, et malgré son brevet de pilote, multiplie les accidents d'avion dans des contrées reculées dont elle ne revient qu'à dos d'âne, en Ford cabossée, ou par n'importe quel moyen qui se présente à elle. Au point de suivre des gens peu recommandables, trafiquants, mafieux ou marchands d'armes; mais finalement plus romanesques que les attachés d'ambassades qu'elle est obligée de fréquenter, sans cacher son ennui. Elle attrapera je ne sais combien de maladies exotiques et se blessera un nombre incalculable de fois, sans jamais renoncer à sa destination finale.

Elle sait tellement séduire son monde que les critiques ne sont jamais bien cruelles.

On retrouve en elle tout ce qui fait l'atmosphère des Années folles: vitesse, fêtes nocturnes dans les cabarets de jazz, un goût prononcé pour les robes Poiret, la haute couture et les alcools forts. C'est aussi l'époque d'une presse grand public, parfois même putassière, faisant les grandes heures du fait-divers à faire frissonner la ménagère. Titaÿna sait mettre en scène son personnage d'amazone pour s'y faire une place. Paris-Soir fait d'elle sa reporter star et l'envoie partout où l'événement se passe. Mais ses reportages frôlent parfois le sensationnalisme au détriment de la rigueur journalistique. Ça lui est gentiment reproché; elle sait tellement séduire son monde que les critiques ne sont jamais bien cruelles.

Elle a beau dire qu'elle écrit mal, qu'elle n'a pas de talent, son style est réel et, au fil de ses articles, de plus en plus agréable. Simplicité syntaxique, rythme cadencé. Et ce vocabulaire riche avec lequel elle dessine les contours de ce qui sera une tradition: le reportage d'immersion. À la subjectivité parfois envahissante de ses débuts se substitue une empathie sincère, une capacité de rendre proche ce qui paraît lointain à son lectorat, aussi bien les routes de l'Extrême-Orient, que la précarité économique des Françaises –elle mènera l'enquête en se faisant passer pour une femme à la recherche d'un travail. Rendre proche ce qui semble loin: à mon sens, c'est la définition même du grand reportage.

Malgré cette intelligence affûtée, cette capacité physique à parcourir le monde en toutes conditions, peut-être grisée par sa popularité, elle ne cesse, à partir des années 1940, de faire les mauvais choix.

Les modèles n'ont pas à être parfaits

Le moins qu'on puisse dire est qu'elle ne bouscule pas Hitler lorsqu'elle l'interviewe en 1936, elle qui maîtrise pourtant l'irrévérence quand ça l'arrange. Et son choix du parti de la collaboration pendant l'Occupation l'oblige à s'exiler aux États-Unis après la Libération, déchue de sa nationalité. Elle aurait même commis quelques écrits antisémites, que je n'ai jamais eu sous les yeux. Je ne m'explique cet aveuglement criminel que par son goût du pouvoir et des mondanités auxquelles elle ne sait renoncer. Elle devient l'un de ces innombrables grandes plumes qui tournent mal à force d'avoir cru comprendre le monde mieux que les autres (cette série me donnera l'occasion d'en évoquer d'autres). Ses erreurs coupables expliquent peut-être qu'elle mourra dans l'indifférence générale à San Francisco, et l'oubli dans lequel elle est tombée.

Des notices biographiques la qualifient de féministe. Nulle part elle ne revendique un tel engagement, ou même un quelconque intérêt pour les luttes féministes de son temps. Si elle l'était, j'imagine que c'est au sens où je le serais moi-même: plus par attitude et dans l'action, que par affiliation idéologique.

En revanche, sa réflexion sur le journalisme et son avenir était remarquable de clairvoyance. Elle devrait rappeler quelques expériences de galères à tou·tes les pigistes du reportage.

«Je me suis donnée à mon métier avec enthousiasme et un esprit de sacrifice que je ne retrouverais pas si je devais commencer autre chose.»

Titaÿna dans «Une femme chez les chasseurs de têtes»

«Donc, après huit ans de travail acharné, pendant lesquels je n'avais ménagé ni mon temps, ni ma peine, ni mes démarches, j'avais toujours des difficultés à gagner ma vie. Je connaissais à peu près le monde entier, j'avais vécu en brousse, fait des explorations, étudié la politique des pays étrangers, rencontré la plupart des chefs qui conduisent les peuples, je parlais cinq langues […]. Le plus difficile, dans mon métier, c'est d'arriver à la stabilité. J'avais choisi la voie des grands reportages… […] Pourtant, au point de vue matériel, j'aurais dû envier le camarade qui a une place fixe dans un grand journal et sait qu'il pourra passer à la caisse à la fin de chaque mois. L'abondance de la copie (tout-le-monde-est-journaliste), la part de plus en plus grande prise par l'information dans un monde troublé, laisse peu de place au récit tel qu'on le trouvait encore dans les colonnes des quotidiens il y a quelques années.»

À l'évidence, elle n'était pas modeste. Mais dès la fin des années 1930, elle semblait anticiper l'ère des chaînes d'information en continu, la tyrannie des brèves et du breaking news.

Les modèles n'ont pas à être parfaits. Titaÿna ne cesse jamais de m'inspirer, pour sa détermination, son charisme et sa curiosité. Lorsque je me trouve en rade au bord d'une route à l'étranger, ou coincée dans un taudis sans personne alentours pour parler ma langue, épuisée, découragée; quand j'inonde les rédactions de sujets follement excitants et que les messages restent sans réponse… je relis le dernier paragraphe de ses «mémoires de reporter».

«Que vous dire encore? Ma vie continue hérissée de difficultés. Que sera demain pour chacun de nous, mais surtout pour le journaliste? Je me suis donnée à mon métier avec enthousiasme et un esprit de sacrifice que je ne retrouverais pas si je devais commencer autre chose. Je connais la terre entière, j'ai vécu des existences diverses, j'ai connu le luxe et la pauvreté… Si j'avais à résumer ma vie, elle tiendrait en quelques mots: Aventure… Incertitude… Travail…»

Puis je reprends la plume et le baluchon.

Laura-Maï Gaveriaux Grand-reporter indépendante

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