Le Nord vu du ciel (autrement)

Depuis près de dix ans, Jérémie Lenoir observe les évolutions de nos «paysages contemporains»: ces lieux dans lesquels nous vivons, nous circulons, nous travaillons, ceux que nous construisons, nous démolissons et que nous transformons. «En observant ce paysage, et par extension ces images, c’est nous-même, c’est notre évolution, c’est notre identité future que nous regardons, explique le photographe. Le sujet est infini, avec des ramifications très profondes et une portée humaniste.» 

 

Il a récemment mené un projet le long de l'axe Arras-Anvers et s'est intéressé aux enjeux de l’extension urbaine et de la reconversion du patrimoine industriel. Il fait ses images depuis un petit avion, toujours à la même hauteur et à la même altitude pour confronter le réel des sujets et l’abstraction de ses compositions influencées par la peinture expressionniste abstraite de Newman, Soulages, Mondrian, Rothko, Malevitch ou Tàpies. Son livre NORD a été publié chez Light Motiv.

Stockage, Harnes, 2014 | Jérémie Lenoir

 

«Le projet NORD est né en 2014 de la rencontre avec un mécène lillois, le Crédit du Nord. J’avais déjà réalisé un premier projet il y a près de dix ans sur le bassin minier et, à l’époque, je m’étais intéressé aux traces laissées sur le sol par les machines dans les carrières et les mines. Ça me tenait à cœur d’y revenir car c’est une région passionnante où l’on peut observer des phénomènes de reconversion du patrimoine industriel ou de gentrification avec une ampleur unique en France.»

Stockage, Harnes, 2014 | Jérémie Lenoir

 

«Le projet NORD est né en 2014 de la rencontre avec un mécène lillois, le Crédit du Nord. J’avais déjà réalisé un premier projet il y a près de dix ans sur le bassin minier et, à l’époque, je m’étais intéressé aux traces laissées sur le sol par les machines dans les carrières et les mines. Ça me tenait à cœur d’y revenir car c’est une région passionnante où l’on peut observer des phénomènes de reconversion du patrimoine industriel ou de gentrification avec une ampleur unique en France.»

Recyclage, Valenciennes, 2014 | Jérémie Lenoir

 

«Mes projets débutent toujours par une phase documentaire de trois à six mois qui me permet d’établir une thématique propre au territoire étudié et de sélectionner les lieux que je vais ensuite photographier. Je consulte plus particulièrement la presse locale et les documents édités par les CCI ou les agglos. Ils m’aident à appréhender les dynamiques à l’œuvre dans les territoires. Pour NORD, je savais que la reconversion du patrimoine industriel serait mon fil directeur mais je n’avais pas imaginé que ces questions auraient un impact presque plus important dans le territoire de l’Eurométropole lilloise que dans le bassin minier. C’est aussi lors de cette étape préparatoire qu’il m’a semblé pertinent d’étendre ma zone d’étude aux Flandres qui étaient elles aussi confrontées à des enjeux similaires mais dans un contexte économique et géographique différent.»

Recyclage, Valenciennes, 2014 | Jérémie Lenoir

 

«Mes projets débutent toujours par une phase documentaire de trois à six mois qui me permet d’établir une thématique propre au territoire étudié et de sélectionner les lieux que je vais ensuite photographier. Je consulte plus particulièrement la presse locale et les documents édités par les CCI ou les agglos. Ils m’aident à appréhender les dynamiques à l’œuvre dans les territoires. Pour NORD, je savais que la reconversion du patrimoine industriel serait mon fil directeur mais je n’avais pas imaginé que ces questions auraient un impact presque plus important dans le territoire de l’Eurométropole lilloise que dans le bassin minier. C’est aussi lors de cette étape préparatoire qu’il m’a semblé pertinent d’étendre ma zone d’étude aux Flandres qui étaient elles aussi confrontées à des enjeux similaires mais dans un contexte économique et géographique différent.»

Stockage, Waregem, 2014 | Jérémie Lenoir

 

«Une fois qu’une quarantaine de lieux est choisie (des lieux que je n’ai encore jamais vus ou sur lesquels je ne me suis jamais rendu), je pars les survoler dans des petits avions. Je reviens une dizaine de fois sur chacun d’eux pendant au moins deux ans pour en suivre l’évolution et pour affiner mes cadrages. Et contrairement à ce qu’on pourrait penser, les vols en avion sont peu onéreux, ils me coûtent nettement moins cher que d’imprimer les photos pour les exposer ensuite par exemple.»

Stockage, Waregem, 2014 | Jérémie Lenoir

 

«Une fois qu’une quarantaine de lieux est choisie (des lieux que je n’ai encore jamais vus ou sur lesquels je ne me suis jamais rendu), je pars les survoler dans des petits avions. Je reviens une dizaine de fois sur chacun d’eux pendant au moins deux ans pour en suivre l’évolution et pour affiner mes cadrages. Et contrairement à ce qu’on pourrait penser, les vols en avion sont peu onéreux, ils me coûtent nettement moins cher que d’imprimer les photos pour les exposer ensuite par exemple.»

Chantier, Sin-le-Noble, 2015 | Jérémie Lenoir

 

«Je m’impose un protocole de prise de vues précis. D’abord, je me tiens à ma liste d’espaces sélectionnés, pour être sûr que chaque image ait un sens, une cohérence par rapport à ma thématique. Ensuite, je réalise mes photos toujours à la même altitude (450m) et avec une même focale pour obtenir la même échelle entre chaque paysages. Enfin, je fais toujours mes shootings autour de midi, quand la lumière ne peut pas être utilisée de façon esthétisante mais qu’au contraire elle écrase les reliefs et les couleurs. Tout cela m’aide à construire des images abstraites tout en conservant, presque paradoxalement, une approche du paysage très objective.»

Chantier, Sin-le-Noble, 2015 | Jérémie Lenoir

 

«Je m’impose un protocole de prise de vues précis. D’abord, je me tiens à ma liste d’espaces sélectionnés, pour être sûr que chaque image ait un sens, une cohérence par rapport à ma thématique. Ensuite, je réalise mes photos toujours à la même altitude (450m) et avec une même focale pour obtenir la même échelle entre chaque paysages. Enfin, je fais toujours mes shootings autour de midi, quand la lumière ne peut pas être utilisée de façon esthétisante mais qu’au contraire elle écrase les reliefs et les couleurs. Tout cela m’aide à construire des images abstraites tout en conservant, presque paradoxalement, une approche du paysage très objective.»

Chantier, Vendin-le-Vieil, 2015 | Jérémie Lenoir

 

«Je voulais proposer une approche différente que celle documentaire qu’on trouve communément sur ces thématiques et sur les pratiques de photographie aérienne. Montrer très directement la beauté des espaces naturels à sauvegarder côte à côte avec la monstruosité de territoires ravagés par la réalité de l’économie de marché me semble relever d’un positionnement moralisateur et culpabilisant. Le spectateur, qui n’est d’ailleurs ironiquement pas responsable, n’a que très peu de libre arbitre ou de liberté de pensée par rapport à ce type d’images. De plus, cela ne laisse aucune place à l’œuvre elle-même, qui se retrouve prisonnière du message qu’elle a pour objectif de transmettre et qui se voit donc être comprise, assimilée et consommée instantanément. Et comme nous sommes inondés de ce genre d’images, je suis très sceptique sur leur capacité à faire bouger les choses.»

Chantier, Vendin-le-Vieil, 2015 | Jérémie Lenoir

 

«Je voulais proposer une approche différente que celle documentaire qu’on trouve communément sur ces thématiques et sur les pratiques de photographie aérienne. Montrer très directement la beauté des espaces naturels à sauvegarder côte à côte avec la monstruosité de territoires ravagés par la réalité de l’économie de marché me semble relever d’un positionnement moralisateur et culpabilisant. Le spectateur, qui n’est d’ailleurs ironiquement pas responsable, n’a que très peu de libre arbitre ou de liberté de pensée par rapport à ce type d’images. De plus, cela ne laisse aucune place à l’œuvre elle-même, qui se retrouve prisonnière du message qu’elle a pour objectif de transmettre et qui se voit donc être comprise, assimilée et consommée instantanément. Et comme nous sommes inondés de ce genre d’images, je suis très sceptique sur leur capacité à faire bouger les choses.»

Carrière, Fline-lez-Râches, 2015 | Jérémie Lenoir

 

«Aller, à l’inverse, dans l’abstraction, permet un dialogue très différent avec le public. Rien n’est imposé ici car rien n’est immédiatement identifiable. Chacun peut avoir sa propre lecture de l’image, chacun peut se construire sa propre vision du paysage. On peut y voir des maquettes imaginaires, des architectures peintes, et rester dans une approche très onirique. Et tant mieux si on pense qu’il ne s’agit pas d’une photo ou que le sujet n’est pas un paysage, le voyage est total... On peut aussi prendre le temps de décrypter l’image et d’accéder soi-même à la compréhension de ce qu’on observe. Le message qui en découle est alors d’autant plus fort qu’il nous appartient entièrement. Même si j’ai ma propre opinion sur l’évolution de notre monde, je n’ai pas l’ambition de la transmettre ou de véhiculer dans mes photos un message prédéfini. Je me contente de suggérer les choses, de donner des pistes notamment par le choix des espaces représentés. Le principal, c’est que mes images soient suffisamment autonomes pour éveiller l’imaginaire, pour susciter un dialogue, des interrogations. Ce qui en découle après ne m’appartient plus.»

Carrière, Fline-lez-Râches, 2015 | Jérémie Lenoir

 

«Aller, à l’inverse, dans l’abstraction, permet un dialogue très différent avec le public. Rien n’est imposé ici car rien n’est immédiatement identifiable. Chacun peut avoir sa propre lecture de l’image, chacun peut se construire sa propre vision du paysage. On peut y voir des maquettes imaginaires, des architectures peintes, et rester dans une approche très onirique. Et tant mieux si on pense qu’il ne s’agit pas d’une photo ou que le sujet n’est pas un paysage, le voyage est total... On peut aussi prendre le temps de décrypter l’image et d’accéder soi-même à la compréhension de ce qu’on observe. Le message qui en découle est alors d’autant plus fort qu’il nous appartient entièrement. Même si j’ai ma propre opinion sur l’évolution de notre monde, je n’ai pas l’ambition de la transmettre ou de véhiculer dans mes photos un message prédéfini. Je me contente de suggérer les choses, de donner des pistes notamment par le choix des espaces représentés. Le principal, c’est que mes images soient suffisamment autonomes pour éveiller l’imaginaire, pour susciter un dialogue, des interrogations. Ce qui en découle après ne m’appartient plus.»

Stockage, Villeneuve d’Ascq, 2015 | Jérémie Lenoir

 

«Enfin, conceptuellement, le rôle de l’abstraction dans mon travail de photographe et dans mon étude du paysage est central. En plus de me permettre d’exprimer les influences dont je parlais tout à l’heure, l’abstraction permet de questionner le medium photographique dans sa capacité à reproduire le réel: dans mes images on ne peut souvent pas savoir s’il s’agit de photographie, ni de paysage, alors que pourtant rien n’est ajouté, supprimé ou retouché! Et puis l’abstraction interroge aussi la capacité des paysages eux-mêmes à produire du sens et à s’inscrire à un principe d’identité.»

Stockage, Villeneuve d’Ascq, 2015 | Jérémie Lenoir

 

«Enfin, conceptuellement, le rôle de l’abstraction dans mon travail de photographe et dans mon étude du paysage est central. En plus de me permettre d’exprimer les influences dont je parlais tout à l’heure, l’abstraction permet de questionner le medium photographique dans sa capacité à reproduire le réel: dans mes images on ne peut souvent pas savoir s’il s’agit de photographie, ni de paysage, alors que pourtant rien n’est ajouté, supprimé ou retouché! Et puis l’abstraction interroge aussi la capacité des paysages eux-mêmes à produire du sens et à s’inscrire à un principe d’identité.»

Plate-forme, Anvers, 2015 | Jérémie Lenoir

 

«L’homme est l’essence même de ces paysages et tout ce qu’on y voit est le fruit son activité et de sa propre projection dans le futur: les traces des machines, les fondations des bâtiments, l’exploitation du sol, les surfaces de stockage, etc. Photographier ces espaces lorsqu’il n’y a personne me permet d’abord que l’image soit plus abstraite, car avec du monde dans le champ on saisirait plus rapidement l’échelle et le sens de ce qu’on regarde. Mais surtout, l’absence de l’homme accentue l’aspect déshumanisé de ces nouveaux lieux et souligne ainsi un paradoxe de nos sociétés modernes qui s’introduit dans le paysage: c’est que les espaces que nous construisons aujourd’hui, notamment dans les périphéries de nos villes, ont bien souvent pour objectif premier de réunir le maximum de personnes dans des espaces où nous venons pour être seuls. Les gratte-ciels et les halls d’attente, les parkings et les grandes surfaces, l’autoroute, le métro ou le TGV. De quoi questionner ainsi la capacité des paysages contemporains à produire du vivre ensemble.»

Plate-forme, Anvers, 2015 | Jérémie Lenoir

 

«L’homme est l’essence même de ces paysages et tout ce qu’on y voit est le fruit son activité et de sa propre projection dans le futur: les traces des machines, les fondations des bâtiments, l’exploitation du sol, les surfaces de stockage, etc. Photographier ces espaces lorsqu’il n’y a personne me permet d’abord que l’image soit plus abstraite, car avec du monde dans le champ on saisirait plus rapidement l’échelle et le sens de ce qu’on regarde. Mais surtout, l’absence de l’homme accentue l’aspect déshumanisé de ces nouveaux lieux et souligne ainsi un paradoxe de nos sociétés modernes qui s’introduit dans le paysage: c’est que les espaces que nous construisons aujourd’hui, notamment dans les périphéries de nos villes, ont bien souvent pour objectif premier de réunir le maximum de personnes dans des espaces où nous venons pour être seuls. Les gratte-ciels et les halls d’attente, les parkings et les grandes surfaces, l’autoroute, le métro ou le TGV. De quoi questionner ainsi la capacité des paysages contemporains à produire du vivre ensemble.»

Toiture, Puurs, 2015 | Jérémie Lenoir

 

«J’ai le sentiment que les paysages qu’on "regarde en tant que paysages" appartiennent de plus en plus à un fantasme publicitaire. À de très rares exceptions, tout espace est aujourd’hui contrôlé et s’intègre donc à une stratégie humaine (qui peut aussi être la conservation touristique ou la protection). Les autres paysages, ceux que je montre dans mes images, ils sont partout autour de nous, ils nous entourent et nous passons à côté d’eux chaque jour. Mais pourtant on ne les voit pas, on ne les regarde pas vraiment, tout au mieux existent-ils dans un décor urbain fonctionnel et désentimentalisé. Sitôt construits, c’est comme s’ils s’intégraient à un amoncellement difforme et désordonné d’espaces "utiles" mais qui n’ont pas vocation, selon nos critères, à être des "paysages" proprement dits.»

Toiture, Puurs, 2015 | Jérémie Lenoir

 

«J’ai le sentiment que les paysages qu’on "regarde en tant que paysages" appartiennent de plus en plus à un fantasme publicitaire. À de très rares exceptions, tout espace est aujourd’hui contrôlé et s’intègre donc à une stratégie humaine (qui peut aussi être la conservation touristique ou la protection). Les autres paysages, ceux que je montre dans mes images, ils sont partout autour de nous, ils nous entourent et nous passons à côté d’eux chaque jour. Mais pourtant on ne les voit pas, on ne les regarde pas vraiment, tout au mieux existent-ils dans un décor urbain fonctionnel et désentimentalisé. Sitôt construits, c’est comme s’ils s’intégraient à un amoncellement difforme et désordonné d’espaces "utiles" mais qui n’ont pas vocation, selon nos critères, à être des "paysages" proprement dits.»

Toiture, Croix, 2014 | Jérémie Lenoir

 

«Dans son Anthopologie de la nature, Philippe Descola nous explique "qu’on ne voit un paysage réel que parce que l’on a appris à regarder un paysage dépeint". Le défi de mon travail est donc de montrer, de dépeindre ces espaces rejetés sur lesquels nous mettons des œillères alors qu’ils occupent une place considérable sur nos sols et dans nos vies. Et l’abstraction que je propose est une tentative, un subterfuge pour pouvoir enfin les regarder et les estimer comme des "paysages réels". Je crois que tout est une question de regard. C’est une étape de conscience, une véritable introspection qui est à mon sens indispensable pour peut-être, plus tard, pouvoir transformer ou modifier notre exigence d’aménagement du territoire.»

Toiture, Croix, 2014 | Jérémie Lenoir

 

«Dans son Anthopologie de la nature, Philippe Descola nous explique "qu’on ne voit un paysage réel que parce que l’on a appris à regarder un paysage dépeint". Le défi de mon travail est donc de montrer, de dépeindre ces espaces rejetés sur lesquels nous mettons des œillères alors qu’ils occupent une place considérable sur nos sols et dans nos vies. Et l’abstraction que je propose est une tentative, un subterfuge pour pouvoir enfin les regarder et les estimer comme des "paysages réels". Je crois que tout est une question de regard. C’est une étape de conscience, une véritable introspection qui est à mon sens indispensable pour peut-être, plus tard, pouvoir transformer ou modifier notre exigence d’aménagement du territoire.»

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