Les visages des marchés financiers, par Mark Curran
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Les visages des marchés financiers, par Mark Curran

Le concept de «marché» reste souvent abstrait. Mark Curran, photographe et maître de conférences en photographie au Dun Laoghaire Institute of Art, Design and Technology de Dublin, a voulu «mettre un visage» sur le système et montrer son fonctionnement et les individus qui y travaillent et y évoluent. 

A la suite de mois de négociations, il est parvenu à avoir accès à la bourse irlandaise de Dublin, aux centres financiers de Canary Wharf à Londres et à la bourse de marchandise d'Ethiopie à Addis-Abeba, plus jeune bourse au monde. 

Le projet artistique de Mark Curran (photographies, transcriptions d'entretiens avec divers traders, vidéos) est exposé au centre culturel irlandais de Paris jusqu'au 2 mars.


	Bethlehem, trader à l'Ethiopan Commodity Exchange, ECX, Addis-Abeba (Ethiopie), septembre 2012 | Qu’il s’agisse des photos, des écrits ou des vidéos, c'est l'idée de «montage» qui ressort de l’exposition. Elle pose la question de la subjectivité «tout est construction, cela n’a rien à voir avec la vérité. C’est une vision de la vérité», explique l'artiste. 
Mark Curran

Bethlehem, trader à l'Ethiopan Commodity Exchange, ECX, Addis-Abeba (Ethiopie), septembre 2012 | Qu’il s’agisse des photos, des écrits ou des vidéos, c'est l'idée de «montage» qui ressort de l’exposition. Elle pose la question de la subjectivité «tout est construction, cela n’a rien à voir avec la vérité. C’est une vision de la vérité», explique l'artiste. 


	Cloche, Irish Stock Exchange ISE, Dublin juillet 2012 | «J’en suis à mon quatrième projet autour du travail, en seize ans: deux en Irlande, un en Allemagne et celui-là qui est plus transnational. Tous ces projets ont été fait en films argentiques dans l’idée qu’ils aient une consistance conceptuelle. Au départ, j’avais pensé faire ce dernier projet en numérique mais je vois mes différents projets comme un cercle. Il a donc semblé logique de garder le même appareil, un hasselblad, et donc de rester en argentique même sur ce dernier projet. Je n’ai utilisé le numérique que pour les films. Je voulais que tous mes projets soient en relation les uns avec les autres et j’espère qu’un jour ils pourront être montrés ensemble parce qu’ils sont tous liés.» 
Mark Curran 

Cloche, Irish Stock Exchange ISE, Dublin juillet 2012 | «J’en suis à mon quatrième projet autour du travail, en seize ans: deux en Irlande, un en Allemagne et celui-là qui est plus transnational. Tous ces projets ont été fait en films argentiques dans l’idée qu’ils aient une consistance conceptuelle. Au départ, j’avais pensé faire ce dernier projet en numérique mais je vois mes différents projets comme un cercle. Il a donc semblé logique de garder le même appareil, un hasselblad, et donc de rester en argentique même sur ce dernier projet. Je n’ai utilisé le numérique que pour les films. Je voulais que tous mes projets soient en relation les uns avec les autres et j’espère qu’un jour ils pourront être montrés ensemble parce qu’ils sont tous liés.» 


	Matthew, banquier, Canary Wharf, Londres, mars 2013 | Les photographies et particulièrement les portraits sont centraux dans cette exposition. «Ils permettent de conter une histoire par le contact qu'ils rendent possible avec les êtres humains. Dans la vie, on passe notre temps à se regarder les uns les autres et comme le marché crée tous les aspects de nos vies, j’ai voulu montrer comment les gens travaillent dans cette sphère très particulière», poursuit Mark Curran.  
Mark Curran

Matthew, banquier, Canary Wharf, Londres, mars 2013 | Les photographies et particulièrement les portraits sont centraux dans cette exposition. «Ils permettent de conter une histoire par le contact qu'ils rendent possible avec les êtres humains. Dans la vie, on passe notre temps à se regarder les uns les autres et comme le marché crée tous les aspects de nos vies, j’ai voulu montrer comment les gens travaillent dans cette sphère très particulière», poursuit Mark Curran.  


	JP Morgan, Canary Wharf, Londres, février 2013 | «Il est très difficile pour moi de parler des portraits uniquement. L'"accès" a aussi été une part importante du projet. Avoir accès aux sites et aux gens a pris en moyenne un an et demi et pourtant j'ai eu des aides précieuses comme Helen Carey (directrice de la Limerick City Gallery of Art). Mon travail se fonde sur l’ethnographie et l’anthropologie donc l’idée, c’était de passer du temps pour construire les meilleurs contacts possibles avec les individus. On a fait les portraits ensemble (les sujets et moi), nous sommes co-auteurs. Mais à Londres, les banques ne voulaient pas me laisser entrer. Les personnes qui ont été d’accord pour contribuer l’ont fait de façon individuelle.» 
Mark Curran

JP Morgan, Canary Wharf, Londres, février 2013 | «Il est très difficile pour moi de parler des portraits uniquement. L'"accès" a aussi été une part importante du projet. Avoir accès aux sites et aux gens a pris en moyenne un an et demi et pourtant j'ai eu des aides précieuses comme Helen Carey (directrice de la Limerick City Gallery of Art). Mon travail se fonde sur l’ethnographie et l’anthropologie donc l’idée, c’était de passer du temps pour construire les meilleurs contacts possibles avec les individus. On a fait les portraits ensemble (les sujets et moi), nous sommes co-auteurs. Mais à Londres, les banques ne voulaient pas me laisser entrer. Les personnes qui ont été d’accord pour contribuer l’ont fait de façon individuelle.» 


	Taika, associée chargée des relations externes à l'Ethiopan Commodity Exchange, ECX, Addis-Abeba (Ethiopie), septembre 2012 | «Les employés du centre d'échange d'Addis-Abeba sont très optimistes car c’est le plus jeune centre d’échange du monde, il ne date que de 2008. J'ai d'abord eu une autorisation de deux jours, mais c'était trop court pour ce que je voulais faire. J'ai négocié une semaine sans équipements audio ou vidéo. Je suis resté à l’étage des traders toute la semaine de 9h00 à 18h00 pour comprendre comment cet endroit fonctionne. Petit à petit en discutant et en montrant mes anciens projets, j'ai construit une relation de confiance. Au final je suis resté presque un mois entier. A Londres, les relations avec les individus ont été différentes parce que je ne restais pas dans un site précis. La majeure partie du travail consistait à envoyer des mails pour tenter de convaincre les gens de me rencontrer dans un café pour leur montrer mes précédents travaux. Ils y réfléchissaient, revenaient vers moi, je les interviewais mais des fois cela prenait plusieurs mois, le temps qu'ils réalisent que le travail était sérieux.»
Mark Curran

Taika, associée chargée des relations externes à l'Ethiopan Commodity Exchange, ECX, Addis-Abeba (Ethiopie), septembre 2012 «Les employés du centre d'échange d'Addis-Abeba sont très optimistes car c’est le plus jeune centre d’échange du monde, il ne date que de 2008. J'ai d'abord eu une autorisation de deux jours, mais c'était trop court pour ce que je voulais faire. J'ai négocié une semaine sans équipements audio ou vidéo. Je suis resté à l’étage des traders toute la semaine de 9h00 à 18h00 pour comprendre comment cet endroit fonctionne. Petit à petit en discutant et en montrant mes anciens projets, j'ai construit une relation de confiance. Au final je suis resté presque un mois entier. A Londres, les relations avec les individus ont été différentes parce que je ne restais pas dans un site précis. La majeure partie du travail consistait à envoyer des mails pour tenter de convaincre les gens de me rencontrer dans un café pour leur montrer mes précédents travaux. Ils y réfléchissaient, revenaient vers moi, je les interviewais mais des fois cela prenait plusieurs mois, le temps qu'ils réalisent que le travail était sérieux.»


	Trading Pit, Ethopian Commodity Exchange ECX, Addis-Abeba (Ethiopie), septembre 2012 | Le travail de Mark Curran est une étude du pouvoir. «Et le pouvoir n’aime pas qu’on le regarde, qu’on l’étudie, s'amuse le photographe. Ce qui frappe dans la réalisation de ce projet, c’est la peur. Un jour, je devais interviewer un homme de la City à Londres. Il s’est excusé pour passer un coup de téléphone, il n’est jamais revenu. Il y a d’un côté une élite très riche et très puissante et de l’autre des salariés qui travaillent des heures durant pour peu d’argent. Mais la peur est centrale dans le fonctionnement de cet espace. A Londres, beaucoup voulaient bien être pris en photo mais ne voulaient pas parler, d’autres voulaient parler mais seulement de façon anonyme. Et même ceux qui ont parlé de façon anonyme ont demandé à ce que des sections soient enlevées. C’est pour cela qu’il y a des pages blanches dans les retranscriptions sur les tables de l'exposition au centre irlandais.»
Mark Curran

Trading Pit, Ethopian Commodity Exchange ECX, Addis-Abeba (Ethiopie), septembre 2012 | Le travail de Mark Curran est une étude du pouvoir. «Et le pouvoir n’aime pas qu’on le regarde, qu’on l’étudie, s'amuse le photographe. Ce qui frappe dans la réalisation de ce projet, c’est la peur. Un jour, je devais interviewer un homme de la City à Londres. Il s’est excusé pour passer un coup de téléphone, il n’est jamais revenu. Il y a d’un côté une élite très riche et très puissante et de l’autre des salariés qui travaillent des heures durant pour peu d’argent. Mais la peur est centrale dans le fonctionnement de cet espace. A Londres, beaucoup voulaient bien être pris en photo mais ne voulaient pas parler, d’autres voulaient parler mais seulement de façon anonyme. Et même ceux qui ont parlé de façon anonyme ont demandé à ce que des sections soient enlevées. C’est pour cela qu’il y a des pages blanches dans les retranscriptions sur les tables de l'exposition au centre irlandais.»


	Deutsche Börse, 2012 | Mark Curran n'a pas pu avoir accès à la Deutsche Börse de Francfort. «C’est à cause de la peur qu’un tel projet prend tant de temps à se mettre en place et c’est aussi pour ça que la Deutsche Börse m’a refusé l’accès. Pour moi, le processus de mise en place du projet est un document en lui-même. Mais d’une certaine façon "le site" n’a pas d’importance, ce sont la technologie, les échanges, les stock exchanges, les gens et leurs écrans qui sont importants.»
Mark Curran

Deutsche Börse, 2012 | Mark Curran n'a pas pu avoir accès à la Deutsche Börse de Francfort. «C’est à cause de la peur qu’un tel projet prend tant de temps à se mettre en place et c’est aussi pour ça que la Deutsche Börse m’a refusé l’accès. Pour moi, le processus de mise en place du projet est un document en lui-même. Mais d’une certaine façon "le site" n’a pas d’importance, ce sont la technologie, les échanges, les stock exchanges, les gens et leurs écrans qui sont importants.»


	The Normalisation of Deviance II - spectogram of soundscape in exhibition | L'exposition est complétée par une installation intitulée The normalisation of Deviance. Elle présente un paysage sonore et des spectrogrammes appliquant des algorithmes qui ont pour but d'identifier l'utilisation par le ministre français de l'Economie et des Finances, Pierre Moscovici, du mot «marché». «Mon frère Ken Curran a créé un algorithme qui nous a permis de repèrer chaque fois que Pierre Moscovici a prononcé les mots "le marché" ou "les marchés" dans ses discours l’année dernière: c’est ça la piste audio que vous entendez quand vous entrez dans l'exposition. Ce qu’on a voulu montrer c’est le "son contemporain du marché". Même au sein du marché, on parle du bruit du marché, de la volatilité, de sons existants du marché.»
Mark Curran

The Normalisation of Deviance II - spectogram of soundscape in exhibition | L'exposition est complétée par une installation intitulée The normalisation of Deviance. Elle présente un paysage sonore et des spectrogrammes appliquant des algorithmes qui ont pour but d'identifier l'utilisation par le ministre français de l'Economie et des Finances, Pierre Moscovici, du mot «marché». «Mon frère Ken Curran a créé un algorithme qui nous a permis de repèrer chaque fois que Pierre Moscovici a prononcé les mots "le marché" ou "les marchés" dans ses discours l’année dernière: c’est ça la piste audio que vous entendez quand vous entrez dans l'exposition. Ce qu’on a voulu montrer c’est le "son contemporain du marché". Même au sein du marché, on parle du bruit du marché, de la volatilité, de sons existants du marché.»


	«Ce qui m’intéresse dans ce projet, c’est qu’il interroge les limites des représentations photographiques. Dans cette exposition, la première chose que l’on remarque c’est le son. Et effectivement c’est un élément central, une sorte de cadre. C’est aussi le futur de toutes ces personnes qui sont représentées. Le son se rapproche de l’idée que la plupart des futurs marchés seront contrôlés par des algorithmes, ces modèles mathématiques qui utilisent des données puis les analysent. Dans le futur, la majorité des échanges se fera par les algorithmes, il n’y aura plus de traders humains. Aux Etats-Unis, il y a déjà 80% des échanges qui sont effectués par les algorithmes et les ordinateurs.»
 Mark Curran

«Ce qui m’intéresse dans ce projet, c’est qu’il interroge les limites des représentations photographiques. Dans cette exposition, la première chose que l’on remarque c’est le son. Et effectivement c’est un élément central, une sorte de cadre. C’est aussi le futur de toutes ces personnes qui sont représentées. Le son se rapproche de l’idée que la plupart des futurs marchés seront contrôlés par des algorithmes, ces modèles mathématiques qui utilisent des données puis les analysent. Dans le futur, la majorité des échanges se fera par les algorithmes, il n’y aura plus de traders humains. Aux Etats-Unis, il y a déjà 80% des échanges qui sont effectués par les algorithmes et les ordinateurs.»

Fanny Arlandis

Fanny Arlandis Journaliste à Beyrouth (Liban). Elle écrit principalement sur la photographie et le Moyen-Orient.

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