Beyrouth, ville poussière
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Beyrouth, ville poussière

La capitale du Liban portait déjà plusieurs strates de son histoire sur ses façades, nombreuses à garder les traces de la guerre civile. À présent, les immeubles en ruines sont aussi ceux qui ont été ébranlés par l'explosion du port, survenue le 4 août 2020. Près d'un an plus tard, le bilan du chantier de reconstruction de Beyrouth n'est pas très reluisant: de nombreux quartiers restent encombrés de gravats, multiples sont les immeubles qui demeurent inhabitables, et, si l'État brille encore, c'est par son inaction.

En plein centre de Mar Mikhael, à une centaine de mètres du port, la station essence du quartier n'a presque pas bougé depuis l'explosion. Sa structure fébrile et ses câbles bringuebalants défigurent la rue d'Arménie, où les Beyrouthins se rassemblent le soir. Avec Mar Mikhael, qui était le cœur festif de la capitale, les quartiers les plus touchés ont été Gemmayzeh et la Karantina, mais aussi Achrafieh et Bourj Hammoud. Par revers, les quartiers ouest ont été relativement épargnés, du moins d’un point de vue matériel.
Quartier de Mar Mikhael, le 20 juillet 2021. | Robin Tutenges

En plein centre de Mar Mikhael, à une centaine de mètres du port, la station essence du quartier n'a presque pas bougé depuis l'explosion. Sa structure fébrile et ses câbles bringuebalants défigurent la rue d'Arménie, où les Beyrouthins se rassemblent le soir. Avec Mar Mikhael, qui était le cœur festif de la capitale, les quartiers les plus touchés ont été Gemmayzeh et la Karantina, mais aussi Achrafieh et Bourj Hammoud. Par revers, les quartiers ouest ont été relativement épargnés, du moins d’un point de vue matériel.

Quelques minutes après l'explosion, beaucoup de Beyrouthins sont partis à la hâte, laissant derrière eux leurs affaires. Un an plus tard, les bâtisses vides contiennent encore ces souvenirs éparpillés, comme des traces de vies suspendues. Au total, plus de 60.000 bâtiments, comprenant bureaux et habitations, ont été affectés par l'explosion du port de Beyrouth, laissant près de 300.000 personnes sans domicile au lendemain du 4 août. Encore aujourd'hui, de nombreux Libanais font des allers-retours entre Beyrouth et la montagne, où ils se retirent dans leur maison familiale.
Quartier de Furn Al Hayek, le 21 juillet 2021. | Robin Tutenges

Quelques minutes après l'explosion, beaucoup de Beyrouthins sont partis à la hâte, laissant derrière eux leurs affaires. Un an plus tard, les bâtisses vides contiennent encore ces souvenirs éparpillés, comme des traces de vies suspendues. Au total, plus de 60.000 bâtiments, comprenant bureaux et habitations, ont été affectés par l'explosion du port de Beyrouth, laissant près de 300.000 personnes sans domicile au lendemain du 4 août. Encore aujourd'hui, de nombreux Libanais font des allers-retours entre Beyrouth et la montagne, où ils se retirent dans leur maison familiale.

Bien avant la catastrophe de 2020, la couleur ocre jaune caractéristique des bâtiments de la capitale se délavait sur des murs décrépits. Pour Mona Fawaz, professeure d'urbanisme à l'université américaine de Beyrouth, «l'explosion n'a été qu'un accélérateur. L'urbanisation désordonnée, les vieilles maisons délabrées, les structures abandonnées, le démantèlement du contrôle des loyers, etc., étaient des éléments typiques de l'urbanisation de la ville, que l'explosion a fait ressortir. Lorsque les ONG sont venues réparer le bâti, elles ont découvert qu'elles devaient réparer des dommages datant de cinquante à soixante ans, c'est-à-dire d'avant la guerre civile. Cela est dû à la négligence de l'État, au manque d'entretien, aux pratiques spéculatives qui ont guidé le développement urbain, et à d'autres forces qui ont conduit à la détérioration de la ville, de son tissu et de ses institutions.»
Quartier de Mar Mitr, le 11 juillet 2021. | Robin Tutenges

Bien avant la catastrophe de 2020, la couleur ocre jaune caractéristique des bâtiments de la capitale se délavait sur des murs décrépits. Pour Mona Fawaz, professeure d'urbanisme à l'université américaine de Beyrouth, «l'explosion n'a été qu'un accélérateur. L'urbanisation désordonnée, les vieilles maisons délabrées, les structures abandonnées, le démantèlement du contrôle des loyers, etc., étaient des éléments typiques de l'urbanisation de la ville, que l'explosion a fait ressortir. Lorsque les ONG sont venues réparer le bâti, elles ont découvert qu'elles devaient réparer des dommages datant de cinquante à soixante ans, c'est-à-dire d'avant la guerre civile. Cela est dû à la négligence de l'État, au manque d'entretien, aux pratiques spéculatives qui ont guidé le développement urbain, et à d'autres forces qui ont conduit à la détérioration de la ville, de son tissu et de ses institutions.»

De lourds cadenas sont accrochés aux portes des habitations en ruines attendant d'être reconstruites, tandis que des bâches vertes et blanches recouvrent les murs de Beyrouth. Un vaste chantier de réhabilitation des quartiers détruits a été lancé par plusieurs ONG, mais faute de moyens, de nombreuses zones restent encore à l'abandon.
Quartier de Achrafieh, le 21 juillet 2021. | Robin Tutenges

De lourds cadenas sont accrochés aux portes des habitations en ruines attendant d'être reconstruites, tandis que des bâches vertes et blanches recouvrent les murs de Beyrouth. Un vaste chantier de réhabilitation des quartiers détruits a été lancé par plusieurs ONG, mais faute de moyens, de nombreuses zones restent encore à l'abandon.

Cet ancien restaurant vietnamien de la rue Gouraud, qui avait autrefois pignon sur rue, est désormais à l'abandon. La crise économique, sociale et politique que connaît le Liban depuis 2019 et qui ne cesse de s'aggraver, est le premier obstacle à la reconstruction de la capitale. Alors que les pénuries se multiplient dans tous les secteurs et que la livre libanaise connaît une hyperinflation galopante, le pays ne dispose pas des ressources financières nécessaires à une reconstruction raisonnée. «Il est impossible de parler de plans directeurs, d'opportunités de réparation, de visions plus larges: la situation est propice aux actions improvisées et aux mouvements tactiques, et une bonne coordination pourrait parvenir à canaliser les efforts pour créer un relatif mouvement d'ensemble, mais les grandes visions allant du haut vers le bas n'ont pas leur place en ce moment», commente Mona Fawaz.
Quartier de Mar Nicolas, le 24 juillet 2021. | Robin Tutenges

Cet ancien restaurant vietnamien de la rue Gouraud, qui avait autrefois pignon sur rue, est désormais à l'abandon. La crise économique, sociale et politique que connaît le Liban depuis 2019 et qui ne cesse de s'aggraver, est le premier obstacle à la reconstruction de la capitale. Alors que les pénuries se multiplient dans tous les secteurs et que la livre libanaise connaît une hyperinflation galopante, le pays ne dispose pas des ressources financières nécessaires à une reconstruction raisonnée. «Il est impossible de parler de plans directeurs, d'opportunités de réparation, de visions plus larges: la situation est propice aux actions improvisées et aux mouvements tactiques, et une bonne coordination pourrait parvenir à canaliser les efforts pour créer un relatif mouvement d'ensemble, mais les grandes visions allant du haut vers le bas n'ont pas leur place en ce moment», commente Mona Fawaz.

En déambulant dans les rues de Beyrouth, on ne cesse de croiser les traces laissées par l'explosion. Les morceaux de verre brisé jonchent encore certaines habitations délaissées, les échafaudages inondent les rues près du port, et les volets roulants des boutiques sont souvent gondolés, rappelant le puissant souffle qui a déferlé sur la ville.
Quartier de Gemmayzeh, le 15 juillet 2021. | Robin Tutenges

En déambulant dans les rues de Beyrouth, on ne cesse de croiser les traces laissées par l'explosion. Les morceaux de verre brisé jonchent encore certaines habitations délaissées, les échafaudages inondent les rues près du port, et les volets roulants des boutiques sont souvent gondolés, rappelant le puissant souffle qui a déferlé sur la ville.

L'immeuble où vivent Élodie et sa grand-mère, situé à quelques encâblures du port, a été ravagé par l'explosion. Privées d'électricité et d'eau, les deux Libanaises ont trouvé refuge chez des membres de leur famille. «Quelques militaires sont passés voir les dégâts, mais le gouvernement ne nous a pas contactées. C'est l'ONG Offre Joie qui s'est occupée de toute la reconstruction. Les travaux ont duré neuf mois, avec une pause en décembre à cause du Covid. Ça fait très peur de revenir chez soi au début. Je ne voulais pas rentrer à la base, je n'appartenais plus à cet espace. Mais de voir que des gens étaient venus chez moi m'aider, ça m'a donné beaucoup de force. Aujourd'hui, même si l'appartement est reconstruit, on est toujours en chantier, d'une autre manière, ne serait-ce que par le bruit des travaux que l'on entend au quotidien.»
Quartier de la Karantina, le 12 juillet 2021. | Robin Tutenges

L'immeuble où vivent Élodie et sa grand-mère, situé à quelques encâblures du port, a été ravagé par l'explosion. Privées d'électricité et d'eau, les deux Libanaises ont trouvé refuge chez des membres de leur famille. «Quelques militaires sont passés voir les dégâts, mais le gouvernement ne nous a pas contactées. C'est l'ONG Offre Joie qui s'est occupée de toute la reconstruction. Les travaux ont duré neuf mois, avec une pause en décembre à cause du Covid. Ça fait très peur de revenir chez soi au début. Je ne voulais pas rentrer à la base, je n'appartenais plus à cet espace. Mais de voir que des gens étaient venus chez moi m'aider, ça m'a donné beaucoup de force. Aujourd'hui, même si l'appartement est reconstruit, on est toujours en chantier, d'une autre manière, ne serait-ce que par le bruit des travaux que l'on entend au quotidien.»

Au lendemain de l'explosion, ce sont les Beyrouthins qui sont descendus dans les rues pour enlever les décombres et chercher les corps, tandis que l'armée est longtemps restée immobile. Depuis, le gouvernement n'a pas lancé de véritable plan de reconstruction: cette dernière demeure largement prise en charge par des ONG, locales et internationales. «Le cadre de l'aide humanitaire qui était en place pour soutenir les réfugiés syriens au Liban a été transposé aux zones touchées par l'explosion de Beyrouth. Des “zones cibles” ont été délimitées, afin d'être chacune prise en charge par une ONG», explique Mona Fawaz. Ici, des travailleurs syriens employés par Offre Joie s'activent à reconstruire la caserne de pompiers de la Karantina.
Quartier de la Karantina, le 13 juillet 2021. | Robin Tutenges

Au lendemain de l'explosion, ce sont les Beyrouthins qui sont descendus dans les rues pour enlever les décombres et chercher les corps, tandis que l'armée est longtemps restée immobile. Depuis, le gouvernement n'a pas lancé de véritable plan de reconstruction: cette dernière demeure largement prise en charge par des ONG, locales et internationales. «Le cadre de l'aide humanitaire qui était en place pour soutenir les réfugiés syriens au Liban a été transposé aux zones touchées par l'explosion de Beyrouth. Des “zones cibles” ont été délimitées, afin d'être chacune prise en charge par une ONG», explique Mona Fawaz. Ici, des travailleurs syriens employés par Offre Joie s'activent à reconstruire la caserne de pompiers de la Karantina.

La catastrophe a aussi mis en péril de nombreux bâtiments du patrimoine libanais. «Le tissu urbain, avec les fameuses trois arcades de l'architecture libanaise, a été très endommagé. Heureusement, certaines ont été restaurées par la société civile. Ces trois arcades sont un symbole très fort dans lequel tous les Libanais peuvent se retrouver. À toutes les époques, cette forme a été réécrite et transformée par les différents courants architecturaux. Elle marque une identité libanaise trans-confessionnelle très importante, à la fois urbaine et rurale, c'est un symbole presque aussi puissant que le cèdre», explique Camille Ammoun, écrivain et politologue, professeur d'économie politique spécialisé en urbanisme à l'université Saint-Joseph de Beyrouth. Sur près de 640 bâtiments patrimoniaux détruits, 40% ont été rénovés ou sont en cours de rénovation.
Quartier de Furn El Hayek, le 21 juillet 2021. | Robin Tutenges

La catastrophe a aussi mis en péril de nombreux bâtiments du patrimoine libanais. «Le tissu urbain, avec les fameuses trois arcades de l'architecture libanaise, a été très endommagé. Heureusement, certaines ont été restaurées par la société civile. Ces trois arcades sont un symbole très fort dans lequel tous les Libanais peuvent se retrouver. À toutes les époques, cette forme a été réécrite et transformée par les différents courants architecturaux. Elle marque une identité libanaise trans-confessionnelle très importante, à la fois urbaine et rurale, c'est un symbole presque aussi puissant que le cèdre», explique Camille Ammoun, écrivain et politologue, professeur d'économie politique spécialisé en urbanisme à l'université Saint-Joseph de Beyrouth. Sur près de 640 bâtiments patrimoniaux détruits, 40% ont été rénovés ou sont en cours de rénovation.

Un an après, les décombres font toujours partie de la vie quotidienne des Beyrouthins. Le long du port, des enfants se réapproprient les espaces vides, ces forteresses en ruines, sous l'œil de gardiens engourdis qui surveillent les entrées des bâtiments menaçant de s'effondrer.
Quartier de Gemmayzeh, le 11 juillet 2021. | Robin Tutenges

Un an après, les décombres font toujours partie de la vie quotidienne des Beyrouthins. Le long du port, des enfants se réapproprient les espaces vides, ces forteresses en ruines, sous l'œil de gardiens engourdis qui surveillent les entrées des bâtiments menaçant de s'effondrer.

Beyrouth avait déjà connu un processus de destruction de son centre-ville par le passé. «En 1975, le centre-ville avait été détruit par la guerre, mais pas rasé. C'est en 1990 qu'il a été rasé par son entreprise de reconstruction, Solidere [une compagnie gérée par l'ancien Premier ministre Rafiq Hariri, ndlr], ce qui est assez ironique, remarque Camille Ammoun. Un autre processus qui a défait la ville est celui du capitalisme immobilier, qui détruit des bâtiments anciens pour construire des bâtiments de luxe. Mais, après l'explosion, des activistes sont parvenus à faire passer une loi pour empêcher les promoteurs immobiliers de venir acheter massivement les immeubles détruits et s'approprier les quartiers.»
Quartier de Mar Mikhael, le 19 juillet 2021. | Robin Tutenges

Beyrouth avait déjà connu un processus de destruction de son centre-ville par le passé. «En 1975, le centre-ville avait été détruit par la guerre, mais pas rasé. C'est en 1990 qu'il a été rasé par son entreprise de reconstruction, Solidere [une compagnie gérée par l'ancien Premier ministre Rafiq Hariri, ndlr], ce qui est assez ironique, remarque Camille Ammoun. Un autre processus qui a défait la ville est celui du capitalisme immobilier, qui détruit des bâtiments anciens pour construire des bâtiments de luxe. Mais, après l'explosion, des activistes sont parvenus à faire passer une loi pour empêcher les promoteurs immobiliers de venir acheter massivement les immeubles détruits et s'approprier les quartiers.»

Sur les plus de 6.500 blessés de l'explosion, environ 1.000 étaient des enfants, d'après l'Unicef. Il devient de plus en plus difficile pour les habitants du Liban d'imaginer un avenir au pays pour ces derniers, et beaucoup cherchent à partir à la première occasion qui se présentera, pour retrouver une sécurité politique et financière.
Quartier d'Al Marfa'a, le 22 juillet 2021. | Robin Tutenges

Sur les plus de 6.500 blessés de l'explosion, environ 1.000 étaient des enfants, d'après l'Unicef. Il devient de plus en plus difficile pour les habitants du Liban d'imaginer un avenir au pays pour ces derniers, et beaucoup cherchent à partir à la première occasion qui se présentera, pour retrouver une sécurité politique et financière.

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