Les Spomenici, monuments oubliés de l'ex-Yougoslavie
Culture

Les Spomenici, monuments oubliés de l'ex-Yougoslavie

«Spomenik» est le terme qui désigne les monuments érigés à la gloire de la révolution yougoslave durant l'ère titiste, sur l'ensemble de l'ex-territoire fédéral. On y trouve cependant une concentration plus importante en Croatie, Bosnie et Serbie. La plupart de ces monuments, à l'architecture brutaliste, célébraient la guerre patriotique des troupes yougoslaves contre l'envahisseur nazi. Ils attisent aujourd'hui un intérêt croissant.

 

Cet intérêt est catalysé par plusieurs facteurs.

 

Tout d'abord, du point de vue architectural et esthétique, les Spomenici sont d'une incontestable originalité. Ils ne correspondent pas aux critères occidentaux ou orientaux, et ils se distinguent de l'architecture totalitaire et nationaliste de l'ex-bloc de l'Est, illustrant ainsi ce que fut la Yougoslavie titiste: un «objet» à part dans le monde communiste, mais aussi dans son rôle d'État leader des non-alignés.

 

D'autre part, certains de ces monuments sont aujourd'hui à l'abandon, nichés au cœur de villages dépeuplés ou perdus dans les forêts, alors que d'autres sont encore objets de célébrations patriotiques. Les premiers dégagent une poésie singulière et la personne qui les voit, les touche ou y pénètre, accède symboliquement au statut d'initiée: elle est le témoin de l'histoire en train de fondre sous ses yeux. 

 

Les Spomenici entretenus dégagent quant à eux une puissance et une énergie «païenne» que l'on ne trouve nulle part ailleurs.

 

Enfin, il est important de savoir que ces monuments sont aujourd'hui l'enjeu d'une compétition mémorielle, exacerbée par le désordre politique, social et culturel issu de la dislocation de l'ex-Yougoslavie.

 

Selon que vous soyez croate, bosnien·ne, bosniaque, serbe ou encore slovène, il ne peut y avoir une lecture commune de ce qui doit être célébré. Une fois la guerre terminée, la paix a éclaté et il y a donc autant d'événements que de sujets de perception. 

 

Il ne s'agit pas ici et maintenant de traiter un sujet historique mais de rendre compte partiellement de la fascination qu'exerce sur certain·es d'entre nous cette architecture à la fois totalitaire, alien, et qui fait objet d'une pop culture qui dépasse le cercle des adeptes de l'urbex.

Parc commémoratif de Garavice pour les victimes du fascisme (Spomen-područje Garavice)

 

L'ensemble des sculptures qui constituent le Parc commémoratif de Garavice jouxtent la ville de Bihać en Bosnie. Elles sont visibles de la route principale située à quelques minutes de la frontière croate. Dédié aux victimes juives et serbes des Oustachis, le parc a été inauguré en 1981.

 

Ces œuvres ont été réalisées par Bogdan Bogdanović (qui est à l'origine des spomenici les plus connus de l'ex-Yougoslavie) et il est aujourd'hui négligé et à la limite de l'abandon. Le sculpteur, qui a conçu l'ensemble des œuvres présentes dans le parc de Garavice, s'est inspiré de l'iconographie antique et païenne. Ici, on est moins écrasé·e par le brutalisme qu'envoûté·e par l'atmosphère irréelle que dégagent les spomenici de Bihać.
Guillaume Origoni 

Parc commémoratif de Garavice pour les victimes du fascisme (Spomen-područje Garavice)

 

L'ensemble des sculptures qui constituent le Parc commémoratif de Garavice jouxtent la ville de Bihać en Bosnie. Elles sont visibles de la route principale située à quelques minutes de la frontière croate. Dédié aux victimes juives et serbes des Oustachis, le parc a été inauguré en 1981.

 

Ces œuvres ont été réalisées par Bogdan Bogdanović (qui est à l'origine des spomenici les plus connus de l'ex-Yougoslavie) et il est aujourd'hui négligé et à la limite de l'abandon. Le sculpteur, qui a conçu l'ensemble des œuvres présentes dans le parc de Garavice, s'est inspiré de l'iconographie antique et païenne. Ici, on est moins écrasé·e par le brutalisme qu'envoûté·e par l'atmosphère irréelle que dégagent les spomenici de Bihać.

Le monument fleur (Cvjetni spomenik) ou Stone Flower

 

On dit souvent de Jasenovac qu'il fut le Auschwitz croate. Situé dans la campagne qui confine avec la ville du même nom, le camp d'extermination de Jasenovac fut l'outil majeur de la politique génocidaire des Oustachis d'Ante Pavelić, qui furent alliés à l'Allemagne nazie. 80.000 Serbes, Juifs et Tziganes ont été exécutés à Jasenovac. Souvent à l'arme blanche afin de ne pas gaspiller les munitions disponibles.

 

Le mémorial de Jasenovac est encore un enjeu politique entre nationalistes et sociaux-démocrates (voire démocrates chrétiens) . La mémoire reste un matériau instable et fissile en ex-Yougoslavie.

 

Le Spomenik du camp d'extermination de Jasenovac baptisé «The Flower» trône depuis 1966 dans cette plaine bordée par la route nationale. Les emplacements des baraquements dans lesquels étaient concentrés les prisonniers sont signalés par des monticules de terre. Cette même terre qui les a engloutis.
Guillaume Origoni 

Le monument fleur (Cvjetni spomenik) ou Stone Flower

 

On dit souvent de Jasenovac qu'il fut le Auschwitz croate. Situé dans la campagne qui confine avec la ville du même nom, le camp d'extermination de Jasenovac fut l'outil majeur de la politique génocidaire des Oustachis d'Ante Pavelić, qui furent alliés à l'Allemagne nazie. 80.000 Serbes, Juifs et Tziganes ont été exécutés à Jasenovac. Souvent à l'arme blanche afin de ne pas gaspiller les munitions disponibles.

 

Le mémorial de Jasenovac est encore un enjeu politique entre nationalistes et sociaux-démocrates (voire démocrates chrétiens) . La mémoire reste un matériau instable et fissile en ex-Yougoslavie.

 

Le Spomenik du camp d'extermination de Jasenovac baptisé «The Flower» trône depuis 1966 dans cette plaine bordée par la route nationale. Les emplacements des baraquements dans lesquels étaient concentrés les prisonniers sont signalés par des monticules de terre. Cette même terre qui les a engloutis.

Les «U» présents sur les façades sont les emblèmes des Oustachis. Il est difficile de dire si ces inscriptions qui datent vraisemblablement de la guerre en ex-Yougoslavie sont là pour glorifier le passé anti-serbe des Croates ou pour signaler à l'armée des Serbes de la Croatie quelles sont les maisons qui devaient être frappées par l'épuration ethnique.
Guillaume Origoni 

Les «U» présents sur les façades sont les emblèmes des Oustachis. Il est difficile de dire si ces inscriptions qui datent vraisemblablement de la guerre en ex-Yougoslavie sont là pour glorifier le passé anti-serbe des Croates ou pour signaler à l'armée des Serbes de la Croatie quelles sont les maisons qui devaient être frappées par l'épuration ethnique.

Monument aux soldats du détachement Kosmaj (Споменик борцима Космајског одреда)

 

Érigé en 1971 dans le Parc de la Montagne de Kosmaj (Serbie), le Spomenik représente l'explosion d’une mine. C’est ce symbole de la guérilla, du sabotage qui rend hommage aux partisans serbes. La conception et la réalisation de «La Mine» est le fruit du travail conjoint de Vojin Stojić et Gradimir Medaković.
Guillaume Origoni 

Monument aux soldats du détachement Kosmaj (Споменик борцима Космајског одреда)

 

Érigé en 1971 dans le Parc de la Montagne de Kosmaj (Serbie), le Spomenik représente l'explosion d’une mine. C’est ce symbole de la guérilla, du sabotage qui rend hommage aux partisans serbes. La conception et la réalisation de «La Mine» est le fruit du travail conjoint de Vojin Stojić et Gradimir Medaković.

Parc commémoratif de Bubanj, «Les Trois poings de Nis» (Спомен-парк Бубањ)

 

«Les Trois poings de Nis» (Serbie) rappelle le martyr des 10.000 Juifs, Tziganes et Roms qui ont péris par la main de l'occupant nazi entre 1942 et 1944. Le complexe du camp de Bubanj, terminé en 1961, est l'oeuvre de Ivan Sabolić. Ces poings levés vers le ciel expriment le combat nécessaire face à la barbarie.

 
Guillaume Origoni 

Parc commémoratif de Bubanj, «Les Trois poings de Nis» (Спомен-парк Бубањ)

 

«Les Trois poings de Nis» (Serbie) rappelle le martyr des 10.000 Juifs, Tziganes et Roms qui ont péris par la main de l'occupant nazi entre 1942 et 1944. Le complexe du camp de Bubanj, terminé en 1961, est l'oeuvre de Ivan Sabolić. Ces poings levés vers le ciel expriment le combat nécessaire face à la barbarie.

 

Monument au Courage (Spomenik hrabrima/Споменик мужевима)

 

Ostra est en pleine campagne et fait partie d'un ensemble vaste qui intègre d'autres sites commémoratifs et célèbre les vétérans du département des partisans de Čačak.

 

Cette photo est révélatrice de la volonté de voir l'identité nationale (représentée ici par l'église orthodoxe serbe) supplanter l'utopie socialiste et unitaire de l'ex-Yougoslavie.
Guillaume Origoni 

Monument au Courage (Spomenik hrabrima/Споменик мужевима)

 

Ostra est en pleine campagne et fait partie d'un ensemble vaste qui intègre d'autres sites commémoratifs et célèbre les vétérans du département des partisans de Čačak.

 

Cette photo est révélatrice de la volonté de voir l'identité nationale (représentée ici par l'église orthodoxe serbe) supplanter l'utopie socialiste et unitaire de l'ex-Yougoslavie.

Le Monument au Courage a été achevé en 1969, au terme du travail du tamdem Miodrag Živković et Svetislav Ličina.
Guillaume Origoni 

Le Monument au Courage a été achevé en 1969, au terme du travail du tamdem Miodrag Živković et Svetislav Ličina.

Monument au soulèvement des habitant·es de Kordun et de Banija (Spomenik ustanku naroda Banije i Korduna)

 

Petrova Gora n'est pas un Spomenik comme les autres. Ce monument était destiné, avant l'effondrement de la Yougoslavie titiste, à la mémoire des Serbes qui ont combattu les Oustachis. Cela illustre bien la volonté d'unification des différentes nationalités voulue par Tito. De fait, le Spomenik de Petrova Gora, aujourd'hui vandalisé et abandonné, célébre la mémoire des Serbes en territoire croate. Le complexe fut terminé en 1981, un an après la mort du Maréchal Josip «Broz» Tito et ne résistera pas à la partition de la nation yougoslave.

 

Le bâtiment-monument de Petrova Gora a été extrêmement dégradé. Il est sujet au vandalisme et au pillage des matériaux. C'est pour ces raisons que la plus grande prudence est de mise lorsqu'il est possible d'y pénétrer.

 
Guillaume Origoni 

Monument au soulèvement des habitant·es de Kordun et de Banija (Spomenik ustanku naroda Banije i Korduna)

 

Petrova Gora n'est pas un Spomenik comme les autres. Ce monument était destiné, avant l'effondrement de la Yougoslavie titiste, à la mémoire des Serbes qui ont combattu les Oustachis. Cela illustre bien la volonté d'unification des différentes nationalités voulue par Tito. De fait, le Spomenik de Petrova Gora, aujourd'hui vandalisé et abandonné, célébre la mémoire des Serbes en territoire croate. Le complexe fut terminé en 1981, un an après la mort du Maréchal Josip «Broz» Tito et ne résistera pas à la partition de la nation yougoslave.

 

Le bâtiment-monument de Petrova Gora a été extrêmement dégradé. Il est sujet au vandalisme et au pillage des matériaux. C'est pour ces raisons que la plus grande prudence est de mise lorsqu'il est possible d'y pénétrer.

 

Le Spomenik, de taille imposante, renvoyait la lumière du soleil au sommet de la colline sur laquelle il a été bâti. Entièrement recouvert de matériaux réfléchissants, Petrova Gora se voulait l'étoile de la mémoire et de l'unité nationale.
Guillaume Origoni 

Le Spomenik, de taille imposante, renvoyait la lumière du soleil au sommet de la colline sur laquelle il a été bâti. Entièrement recouvert de matériaux réfléchissants, Petrova Gora se voulait l'étoile de la mémoire et de l'unité nationale.

Le Spomenik de Podgarić est situé dans la région de la Moslavina en Croatie. Pour y arriver, on traverse une forêt qui débouche sur un hameau qui devait être tout entier dédié à la mémoire des partisans de Tito. La guerre est passée par là et aujourd'hui, l'endroit est silencieux et très peu peuplé. Cet isolement catalyse l'étrange sensation que procure la beauté païenne du Spomenik de Podgarić.

 

Les cinq ailettes du Spomenik (trois sur la partie gauche et deux sur la partie droite) symbolisent les cinq nationalités constitutives de l'ex-Yougoslavie: slovène, croate, serbe, monténégrine et macédonienne. Plus tard, Tito fera également reconnaitre les musulmans (principalement concentrés en Bosnie-Herzégovine) comme nationalité à part entière de la Yougoslavie.

 
Guillaume Origoni 

Le Spomenik de Podgarić est situé dans la région de la Moslavina en Croatie. Pour y arriver, on traverse une forêt qui débouche sur un hameau qui devait être tout entier dédié à la mémoire des partisans de Tito. La guerre est passée par là et aujourd'hui, l'endroit est silencieux et très peu peuplé. Cet isolement catalyse l'étrange sensation que procure la beauté païenne du Spomenik de Podgarić.

 

Les cinq ailettes du Spomenik (trois sur la partie gauche et deux sur la partie droite) symbolisent les cinq nationalités constitutives de l'ex-Yougoslavie: slovène, croate, serbe, monténégrine et macédonienne. Plus tard, Tito fera également reconnaitre les musulmans (principalement concentrés en Bosnie-Herzégovine) comme nationalité à part entière de la Yougoslavie.

 

L'histoire –ou la légende– veut que le dessin de ce Spomenik ait été inspiré par l'arbre qui a abrité de ses branches la naissance la Première Brigade des partisans de Sisak. Un socle puissant au service d'un projet qui propose l'avenir radieux d'un État socialiste.
Guillaume Origoni 

L'histoire –ou la légende– veut que le dessin de ce Spomenik ait été inspiré par l'arbre qui a abrité de ses branches la naissance la Première Brigade des partisans de Sisak. Un socle puissant au service d'un projet qui propose l'avenir radieux d'un État socialiste.

Monument aux combattants tombés pour la libération du peuple (Spomenik i spomen-kosturnica borcima NOR-a)

 

Ce Spomenik est situé à Vogosca dans la banlieue de Sarajevo. Son design alien est l'oeuvre de Petar Krstić et Zlatko Ugljen. Il est dédié aux partisans qui ont combattu dans le secteur au cours de la guerre contre les forces de l'Axe. Le monument marque le lieu d'une crypte (inaccessible aujourd'hui) dans laquelle reposerait leurs restes.

 

À ce désir de mémoire s'ajoute également le souvenir des travailleurs illégaux qui ont tué le leader tchetnik Sapsu Tadic. Les Tchetniks étaient les groupes serbes, fidèles à la monarchie yougoslave, qui ont également combattus l'allemagne nazie. Ils ont grandement contribué à la victoire yougoslave mais étaient les rivaux des partisans socialistes du Maréchal Tito.

 
Guillaume Origoni 

Monument aux combattants tombés pour la libération du peuple (Spomenik i spomen-kosturnica borcima NOR-a)

 

Ce Spomenik est situé à Vogosca dans la banlieue de Sarajevo. Son design alien est l'oeuvre de Petar Krstić et Zlatko Ugljen. Il est dédié aux partisans qui ont combattu dans le secteur au cours de la guerre contre les forces de l'Axe. Le monument marque le lieu d'une crypte (inaccessible aujourd'hui) dans laquelle reposerait leurs restes.

 

À ce désir de mémoire s'ajoute également le souvenir des travailleurs illégaux qui ont tué le leader tchetnik Sapsu Tadic. Les Tchetniks étaient les groupes serbes, fidèles à la monarchie yougoslave, qui ont également combattus l'allemagne nazie. Ils ont grandement contribué à la victoire yougoslave mais étaient les rivaux des partisans socialistes du Maréchal Tito.

 

Guillaume Origoni

Guillaume Origoni Doctorant à l'Université Paris X

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