À Kiev, chez ceux qui restent
Monde

À Kiev, chez ceux qui restent

Partir ou rester? À Kiev, la question est sur toutes les lèvres depuis le début de l'invasion russe. Si beaucoup d'habitants de la capitale ont rejoint le flot des quelque 3,5 millions d'Ukrainiens à avoir déjà emprunté les routes de l'exil, nombreux sont celles et ceux qui ont décidé de lui tourner le dos. De gré ou de force, les Kiéviens qui restent se calfeutrent dans leur appartement, suspendus aux assauts des Russes qui tentent inlassablement de forcer le verrou de la ville. Une vie rythmée par les bombardements, l'angoisse, la rage et l'espoir de jours meilleurs.

«Les premiers jours du conflit, j'ai pensé partir à l'ouest, loin de la guerre», explique Maria, une jeune Ukrainienne de 22 ans, nichée au dernier étage d'une colocation au centre de Kiev. «Et puis, je me suis demandé: une fois que j'ai atteint la Pologne où un autre pays d'Europe, je fais quoi? Je chercherais à coup sûr à me rendre utile. Or il n'y a pas d'endroit où je peux me rendre plus utile qu'ici, depuis ma ville.» Celle qui étudiait l'histoire il y a encore quelques semaines s'est ainsi retrouvée en un rien de temps armes à la main, engagée volontaire au sein de la défense territoriale. Une responsabilité finalement trop lourde à assumer. «J'ai préféré arrêter avant de ne plus pouvoir faire demi-tour.» La jeune femme met désormais son énergie à rendre des services dans son quartier, en tentant de s'adapter à ce contexte imprévisible. «Aujourd'hui, j'essaie surtout de reprendre une vie qui n'existe plus.»
Robin Tutenges

«Les premiers jours du conflit, j'ai pensé partir à l'ouest, loin de la guerre», explique Maria, une jeune Ukrainienne de 22 ans, nichée au dernier étage d'une colocation au centre de Kiev. «Et puis, je me suis demandé: une fois que j'ai atteint la Pologne où un autre pays d'Europe, je fais quoi? Je chercherais à coup sûr à me rendre utile. Or il n'y a pas d'endroit où je peux me rendre plus utile qu'ici, depuis ma ville.» Celle qui étudiait l'histoire il y a encore quelques semaines s'est ainsi retrouvée en un rien de temps armes à la main, engagée volontaire au sein de la défense territoriale. Une responsabilité finalement trop lourde à assumer. «J'ai préféré arrêter avant de ne plus pouvoir faire demi-tour.» La jeune femme met désormais son énergie à rendre des services dans son quartier, en tentant de s'adapter à ce contexte imprévisible. «Aujourd'hui, j'essaie surtout de reprendre une vie qui n'existe plus.»

Misha n'imagine pas une seconde quitter Kiev. Trop de ses amis partis se réfugier à l'étranger lui racontent la difficulté de vivre loin de leur terre. «Ils m'appellent tous les jours, explique le vidéaste de 37 ans. Je sens qu'ils sont traumatisés, perdus. Ils ne savent pas quoi faire. J'ai l'impression que c'est presque plus facile de rester ici, en Ukraine, chez soi.» Son foyer, Misha a pourtant dû le quitter précipitamment quelques jours plus tôt, quand les combats ont commencé à ravager sa ville d'Irpin, dans la banlieue nord de la capitale. «Je n'avais plus d'eau, plus d'électricité, plus de gaz.» Réfugié au centre de Kiev, dans l'appartement vide d'un de ses amis parti pour l'Espagne, l'Ukrainien passe désormais ses nuits allongé sur un matelas à même le sol, coincé entre deux murs du couloir d'entrée. À défaut de disposer d'un abri souterrain, cette technique le protège quelque peu d'un bombardement. «Ce couloir, c'est le seul endroit où j'arrive à trouver le sommeil.»
Robin Tutenges

Misha n'imagine pas une seconde quitter Kiev. Trop de ses amis partis se réfugier à l'étranger lui racontent la difficulté de vivre loin de leur terre. «Ils m'appellent tous les jours, explique le vidéaste de 37 ans. Je sens qu'ils sont traumatisés, perdus. Ils ne savent pas quoi faire. J'ai l'impression que c'est presque plus facile de rester ici, en Ukraine, chez soi.» Son foyer, Misha a pourtant dû le quitter précipitamment quelques jours plus tôt, quand les combats ont commencé à ravager sa ville d'Irpin, dans la banlieue nord de la capitale. «Je n'avais plus d'eau, plus d'électricité, plus de gaz.» Réfugié au centre de Kiev, dans l'appartement vide d'un de ses amis parti pour l'Espagne, l'Ukrainien passe désormais ses nuits allongé sur un matelas à même le sol, coincé entre deux murs du couloir d'entrée. À défaut de disposer d'un abri souterrain, cette technique le protège quelque peu d'un bombardement. «Ce couloir, c'est le seul endroit où j'arrive à trouver le sommeil.»

Un abri anti-bombe, Mia et Eugène en ont un. Ils s'y réfugient parfois quand les sirènes résonnent dans la ville. «On y descend de moins en moins», concède le musicien de 39 ans. Le couple ukrainien a appris à vivre avec les bombardements, qui n'ont pas encore frappé leur quartier de Kiev. «Au début, j'étais effrayée, je passais mes journées à regarder les nouvelles des combats sur mon portable, je n'arrivais pas à décrocher», ajoute Mia. L'écrivaine a fini par demander à son compagnon de lui cacher son portable, avant de trouver un exutoire à ses angoisses. «Maintenant, je me détends en regardant les vidéos des mésaventures des soldats russes, qui s'embourbent avec leur tank.» Partir? Le couple y a pensé, avant de se raviser une fois qu'ils ont dû héberger chez eux le père de Mia et la mère d'Eugène. «Aujourd'hui, on a des hauts et des bas. Mais on arrive à tuer le temps. Ne serait-ce qu'en essayant de ne pas déclencher une guerre à la maison, entre nos deux chats et celui du père d'Eugène.»
Robin Tutenges

Un abri anti-bombe, Mia et Eugène en ont un. Ils s'y réfugient parfois quand les sirènes résonnent dans la ville. «On y descend de moins en moins», concède le musicien de 39 ans. Le couple ukrainien a appris à vivre avec les bombardements, qui n'ont pas encore frappé leur quartier de Kiev. «Au début, j'étais effrayée, je passais mes journées à regarder les nouvelles des combats sur mon portable, je n'arrivais pas à décrocher», ajoute Mia. L'écrivaine a fini par demander à son compagnon de lui cacher son portable, avant de trouver un exutoire à ses angoisses. «Maintenant, je me détends en regardant les vidéos des mésaventures des soldats russes, qui s'embourbent avec leur tank.» Partir? Le couple y a pensé, avant de se raviser une fois qu'ils ont dû héberger chez eux le père de Mia et la mère d'Eugène. «Aujourd'hui, on a des hauts et des bas. Mais on arrive à tuer le temps. Ne serait-ce qu'en essayant de ne pas déclencher une guerre à la maison, entre nos deux chats et celui du père d'Eugène.»

Quand les sirènes retentissent, Nataliia, elle, ne descend pas dans les profondeurs de son immeuble. «Je suis architecte, je sais reconnaître un abri mal conçu», glisse la sexagénaire. Calfeutrée dans un petit appartement d'une Khrouchtchevka, habitation phare de l'ère soviétique, Nataliia préfère écouter les informations sur son poste, assise dans son canapé. Sur son bureau, une note. «Conseils à moi-même pour rester calme: se tenir informée; se demander quel danger réel y a-t-il pour moi; continuer à faire ce que je fais d'habitude; regarder le ciel, et respirer.» Seule depuis la mort de son mari un an plus tôt, Nataliia vit entourée de ses livres. Pour rien au monde, elle ne les abandonnera. «Celui-ci, c'est moi qui l'ai écrit», sourit-elle en empoignant un imposant ouvrage sur la reconstruction de la rue Krechtchatyk à Kiev, détruite par les Soviétiques pendant la Seconde guerre. «Quand on aura gagné la guerre, il faudra à nouveau reconstruire la ville. Je veux être là pour y participer.»
Robin Tutenges

Quand les sirènes retentissent, Nataliia, elle, ne descend pas dans les profondeurs de son immeuble. «Je suis architecte, je sais reconnaître un abri mal conçu», glisse la sexagénaire. Calfeutrée dans un petit appartement d'une Khrouchtchevka, habitation phare de l'ère soviétique, Nataliia préfère écouter les informations sur son poste, assise dans son canapé. Sur son bureau, une note. «Conseils à moi-même pour rester calme: se tenir informée; se demander quel danger réel y a-t-il pour moi; continuer à faire ce que je fais d'habitude; regarder le ciel, et respirer.» Seule depuis la mort de son mari un an plus tôt, Nataliia vit entourée de ses livres. Pour rien au monde, elle ne les abandonnera. «Celui-ci, c'est moi qui l'ai écrit», sourit-elle en empoignant un imposant ouvrage sur la reconstruction de la rue Krechtchatyk à Kiev, détruite par les Soviétiques pendant la Seconde guerre. «Quand on aura gagné la guerre, il faudra à nouveau reconstruire la ville. Je veux être là pour y participer.»

Il aura fallu trois longues discussions à Boris et sa femme avant de prendre cette douloureuse décision. «J'étais obligé de rester à Kiev, mon père vient d'avoir une opération, il ne pouvait pas faire le voyage.» Qu'importe, l'homme de 53 ans, qui a un temps servi dans l'armée, peut de toute façon être appelé à tout moment pour porter à nouveau l'uniforme. Mais dans ces interminables journées à attendre depuis l'appartement de son père, où il vit désormais, Boris rumine sa tristesse. Sa femme et sa fille ont dû fuir vers l'ouest du pays, jusqu'à Lviv. Loin des bottes et des bombes. Loin de lui. «On a pris cette décision quand la guerre a commencé à arriver à Jytomyr, à une centaine de kilomètres d'ici. Notre maison est située sur la route entre cette ville et Kiev, juste à l'entrée de la capitale. La situation n'était plus tenable.» Boris ne se résout pourtant pas à vivre loin d'elles. Chaque fois qu'il raccroche le téléphone, l'homme se réfugie auprès d'une vieille peluche appartenant à sa fille. «Petite, elle la serrait fort quand elle avait peur.»
Robin Tutenges

Il aura fallu trois longues discussions à Boris et sa femme avant de prendre cette douloureuse décision. «J'étais obligé de rester à Kiev, mon père vient d'avoir une opération, il ne pouvait pas faire le voyage.» Qu'importe, l'homme de 53 ans, qui a un temps servi dans l'armée, peut de toute façon être appelé à tout moment pour porter à nouveau l'uniforme. Mais dans ces interminables journées à attendre depuis l'appartement de son père, où il vit désormais, Boris rumine sa tristesse. Sa femme et sa fille ont dû fuir vers l'ouest du pays, jusqu'à Lviv. Loin des bottes et des bombes. Loin de lui. «On a pris cette décision quand la guerre a commencé à arriver à Jytomyr, à une centaine de kilomètres d'ici. Notre maison est située sur la route entre cette ville et Kiev, juste à l'entrée de la capitale. La situation n'était plus tenable.» Boris ne se résout pourtant pas à vivre loin d'elles. Chaque fois qu'il raccroche le téléphone, l'homme se réfugie auprès d'une vieille peluche appartenant à sa fille. «Petite, elle la serrait fort quand elle avait peur.»

Tout était signé. Sacha avait enfin reçu les papiers officialisant la création de sa société de meubles, Lucky Star. Le 23 février, l'entreprise familiale est née. Le 24 février, l'invasion russe a débuté. «On a laissé tomber les meubles pour prendre les armes», explique le père de famille de 58 ans, semi-automatique en main. Avec son aîné, prénommé Sacha également, les deux hommes se sont pointés dès le premier jour du conflit au centre de recrutement de la défense territoriale de Kiev, sans succès. «Il y avait trop de monde. On a donc décidé de s'organiser à notre manière.» Père et fils ont ainsi créé un petit groupe de défense civile de quartier, où ils montrent à une trentaine de voisins comment se servir d'une arme. «Les fusils, c'est une histoire de famille chez nous», rigolent les deux Ukrainiens, en étalant leurs exploits passés au centre de tir. «On ne leur apprend pas comment tirer, mais comment tuer. On leur apprend à rendre un corps froid comme la neige», ajoute le jeune homme de 24 ans. La rage au ventre, les deux hommes bouillonnent d'impatience. Eux ne partiront jamais de leur ville, ou seulement à l'horizontal. «On est né à Kiev, on mourra à Kiev.»
Robin Tutenges

Tout était signé. Sacha avait enfin reçu les papiers officialisant la création de sa société de meubles, Lucky Star. Le 23 février, l'entreprise familiale est née. Le 24 février, l'invasion russe a débuté. «On a laissé tomber les meubles pour prendre les armes», explique le père de famille de 58 ans, semi-automatique en main. Avec son aîné, prénommé Sacha également, les deux hommes se sont pointés dès le premier jour du conflit au centre de recrutement de la défense territoriale de Kiev, sans succès. «Il y avait trop de monde. On a donc décidé de s'organiser à notre manière.» Père et fils ont ainsi créé un petit groupe de défense civile de quartier, où ils montrent à une trentaine de voisins comment se servir d'une arme. «Les fusils, c'est une histoire de famille chez nous», rigolent les deux Ukrainiens, en étalant leurs exploits passés au centre de tir. «On ne leur apprend pas comment tirer, mais comment tuer. On leur apprend à rendre un corps froid comme la neige», ajoute le jeune homme de 24 ans. La rage au ventre, les deux hommes bouillonnent d'impatience. Eux ne partiront jamais de leur ville, ou seulement à l'horizontal. «On est né à Kiev, on mourra à Kiev.»

Nicole n'aime pas quand il parle comme ça. Quand Daniel parle de la guerre. Quand il dit qu'il prendra les armes s'il le faut, qu'il se fiche des conséquences, «du moment que je ramène le plus de ces bâtards dans la tombe». La jeune Ukrainienne de 21 ans a peur des combats, des horreurs de la guerre dont elle a pour l'heure été épargnée. Daniel, lui, n'a pas eu cette chance. «Il y a sept ans, je vivais encore dans le Donbass, dans l'est de l'Ukraine, là où je suis né. Puis il y a eu la guerre dans la région.» Le jeune homme s'interrompt, puis reprend. «J'ai vu des corps mutilés, des membres arrachés, des morts. C'était traumatisant. Partir l'était tout autant, tout laisser derrière soi, ses amis, sa ville. J'avais 15 ans.» Aujourd'hui, Daniel ne veut plus jamais fuir. «J'ai grandi, je ne suis plus un enfant. Je ne partirai pas une seconde fois, ou je ne me sentirai plus jamais chez moi nulle part.» Kiev, c'est aussi là où Nicole se sent chez elle. Elle y est née, toute sa vie est ici. Et qu'importe qu'elle ait un mauvais pressentiment. Qu'importe les bombes et les armes. Elle ne partira pas non plus. Quoi qu'il arrive, le couple restera ensemble jusqu'à la fin, peu importe laquelle.
Robin Tutenges

Nicole n'aime pas quand il parle comme ça. Quand Daniel parle de la guerre. Quand il dit qu'il prendra les armes s'il le faut, qu'il se fiche des conséquences, «du moment que je ramène le plus de ces bâtards dans la tombe». La jeune Ukrainienne de 21 ans a peur des combats, des horreurs de la guerre dont elle a pour l'heure été épargnée. Daniel, lui, n'a pas eu cette chance. «Il y a sept ans, je vivais encore dans le Donbass, dans l'est de l'Ukraine, là où je suis né. Puis il y a eu la guerre dans la région.» Le jeune homme s'interrompt, puis reprend. «J'ai vu des corps mutilés, des membres arrachés, des morts. C'était traumatisant. Partir l'était tout autant, tout laisser derrière soi, ses amis, sa ville. J'avais 15 ans.» Aujourd'hui, Daniel ne veut plus jamais fuir. «J'ai grandi, je ne suis plus un enfant. Je ne partirai pas une seconde fois, ou je ne me sentirai plus jamais chez moi nulle part.» Kiev, c'est aussi là où Nicole se sent chez elle. Elle y est née, toute sa vie est ici. Et qu'importe qu'elle ait un mauvais pressentiment. Qu'importe les bombes et les armes. Elle ne partira pas non plus. Quoi qu'il arrive, le couple restera ensemble jusqu'à la fin, peu importe laquelle.

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