Coupe du monde: cette France qui n'a pas regardé la finale
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Coupe du monde: cette France qui n'a pas regardé la finale

Les drapeaux bleu-blanc-rouge fleurissent à chaque coin de rue. Les chaînes d’information en parlent à longueur de journées. Impossible d’éviter cet événement: ce 15 juillet 2018, la France s’apprête à marquer l’histoire en ramenant au pays, vingt ans après 1998, la Coupe du monde de football. Dimanche, plus d’un milliard de personnes dans le monde ont suivi la victoire de la France. Pas elles ni eux. Ces Français et Françaises ont vécu ce jour-là comme n’importe quel autre dimanche. Pendant que plus de vingt millions de leurs compatriotes étaient tenus en haleine devant un téléviseur, elles et ils profitaient de leur fin de week-end au cinéma ou dans un parc. L’auteur de cet article, il faut le dire, n’a pas non plus cherché à regarder cette finale. Ce n’est pas que la fête lui déplaît –comment ne pas se réjouir quand tout un pays s’unit derrière le même drapeau? Les personnes rencontrées pendant ces deux heures ont décidé de leur plein gré de ne pas vivre ce moment d’histoire. Leur donner la parole, c’est commencer à comprendre celles et ceux qui, tous les quatre ans, ne vibrent pas devant le football... pour des raisons bien différentes.

Sofian Aissaoui
«Pour moi, c’est un dimanche comme un autre.» Comme à son habitude, Claudine, 67 ans, passe par le bassin de la Villette pour rentrer du sport. Il est bientôt 17 heures, l’heure du début de la finale. Elle avance à contre-sens de tous les supporters qui filent vers les bars, drapeaux à la main. «J’adore faire du sport, raconte-t-elle. Mais quand il s’agit de le regarder, c’est une autre histoire.» Claudine vient d’une famille de sportifs, mais elle n’est «pas trop sports collectifs». D’ailleurs, quand on lui parle de la victoire d'il y a vingt ans, sa réponse est étonnante: «Je ne sais même plus où j’étais, en 1998!» Elle l’assure, elle ne regardera pas le match. «Chacun son truc!»

Sofian Aissaoui

Sofian Aissaoui
Pour d’autres, la fraîcheur des salles de cinéma fera l’affaire. «Il fait chaud et j’aime le cinéma. C’est donc ici que je préfère être.» David a 33 ans. Ce dimanche, il a préféré échapper à la ferveur populaire en se réfugiant dans les salles obscures. «Je n’aime pas le foot, et je ne vais pas prétendre m’y intéresser parce que tout le monde s’y met. Tout le monde s’étonne que je ne sois pas devant la finale. Plusieurs fois, on m’a dit: “Mais c’est le Mondial, quand même!”. Tout ça me dépasse complètement, à vrai dire. C’est une sorte de panurgisme... Je trouve cela un peu consternant de se dire que parmi la variété de choses qui se passent dans le monde, c’est le football qui intéresse à ce point. Là, je vais regarder un premier film, et je crois même que j’irai en voir un deuxième!» À la place de la finale France-Croatie, David regardera la comédie française de Quentin Dupieux, Au Poste!.

Sofian Aissaoui

Sofian Aissaoui
Quelques sièges derrière David, François-Marie et Colette se tiennent la main, donnant l’impression d’être un jeune couple en train de flirter. Ils ont respectivement 68 et 80 ans et sont là pour «être tranquilles». Le couple habite quai de Jemmappes. «On est pas loin du Point Éphémère, il y a une foule pas possible! On écoutera le résultat, on sera joyeux ou pas, et on passera à autre chose. On n’est pas anti-foot pour autant. C’est une belle fête, un beau sport, mais aujourd’hui, on préfère le calme!»

Sofian Aissaoui

Sofian Aissaoui
S’il y a bien un jour où les parcs parisiens sont pleins, c’est le dimanche. Sauf aujourd’hui. Guy, 60 ans, joue un air de Louis Armstrong sous un arbre. Plusieurs fois par semaine, il se rend dans le parc des Buttes Chaumont, au nord-est de Paris. Et rien ne change ce dimanche. «Dès qu’il y a du soleil, je suis là. Et aujourd’hui, comme il y a beaucoup moins de monde que d’habitude, je vais pouvoir chanter sans gêner personne!» L’idée de regarder le match ne lui a même pas traversé l’esprit. «Ça ne m’intéresse pas. On donne du pain et des jeux, et le peuple est content. J’aime jouer moi aussi, mais de la guitare.» 

Sofian Aissaoui

Sofian Aissaoui
Un peu plus loin, Anthony et Denis profitent aussi du soleil en écoutant Childish Gambino. «D’habitude, un dimanche en plein été, c’est noir de monde, ici. Là, on a l’espace pour nous! On espérait que ce soit calme.» Dans un rire, ils racontent leur dernière fois au Stade de France: «C’était hier, pour le concert de Beyoncé!».

Sofian Aissaoui

Sofian Aissaoui
Loin d’exécrer le foot, les deux amis entrevoient les effets positifs de la compétition sur le moral des Français et Françaises: «Évidemment, on est contents pour toutes les retombées économiques que ça peut avoir, et aussi pour l’effet “post-happiness”. Si on gagne, on sortira la perruque bleu-blanc-rouge et on boira quelques verres de plus!»

Sofian Aissaoui

Sofian Aissaoui
Plus au sud de Paris, sur les quais, certains ont préféré faire connaître à tous leur désamour du football. Sur la péniche Marcounet, la soirée est intitulée «Rien à foot». Ici, la promesse est faite de ne pas diffuser le match. Aucun écran, donc. On swingue à côté des drapeaux français, comme pour narguer les amateurs de foot, les yeux rivés sur le match quelques mètres plus loin.

Sofian Aissaoui

Sofian Aissaoui
Philippe et Francine sont venus pour éviter le match. C’est la mi-temps, et ils s’amusent à deviner quel pourrait être le score de la France. «Vus les cris que l'on a entendus, ça doit faire 2-0 pour la France.» Raté: la France mène 2 à 1. À vrai dire, ils n’en ont absolument rien à faire du football. «C'est un non événement! On est venus ici pour la musique, et pour taquiner un peu ceux qui aiment le football, c’est vrai.» Philippe se souvient de la Coupe du monde 1998; il était de passage au Chili. «C’était extraordinaire. Je faisais de la randonnée dans le pays. Je me suis retrouvé dans un tout petit village au moment de la finale France-Brésil. Il n'y avait pas un chat dans les rues. J’ai poussé la porte d’un troquet dans le village, imaginant qu’il n’y aurait personne. Et là, je me suis retrouvé face à une foule de supporters, tous derrière le Brésil. C’était plein à craquer! Là, je me suis quand même dit: “Oh merde!”.» 

Sofian Aissaoui

Sofian Aissaoui

Sofian Aissaoui Journaliste pour France Télévisions et pour la presse écrite

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