Les hôpitaux de Beyrouth, à bout de souffle et à court de tout
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Les hôpitaux de Beyrouth, à bout de souffle et à court de tout

La crise économique que connaît le Liban laisse un système de santé exsangue, confronté à de graves pénuries de médicaments. Immersion à l'hôpital universitaire Rafic Hariri de Beyrouth, le plus grand centre hospitalier du pays, en première ligne face à cette crise sanitaire sans précédent.

Depuis que les assurances ont cessé de couvrir les soins des patients, les cliniques privées transfèrent de nombreux malades vers les hôpitaux gouvernementaux, où les frais d'hospitalisation sont moins chers. Mais ceux-là font face à une saturation de leurs services, et ont parfois du mal à gérer l'afflux de patients.

«Il n'y a pas longtemps, on a dû mettre des patients dans les couloirs car nous étions saturés, c'est un désastre, se désole Rola Itani, infirmière en chef du service des urgences. Les patients sont tous malades, on ne peut pas dire que tel cas est plus important que tel autre. On se retrouve avec des patients qu'on ne peut pas renvoyer chez eux, pour des raisons aussi bien médicales que sociales, parce qu'ils sont sans ressources, habitent seuls ou sont sans domicile.»

À l'hôpital Rafic Hariri, de nombreux patients présentent des morbidités ou sont admis à cause d'une absence de traitement. Les cas d'épilepsie ou de congestion pulmonaire sont de plus en plus fréquents. «Ni les éthiques de soin qu'on a étudiées, ni notre culture, ni le côté humain ne peut accepter ce qu'il se passe», affirme Rola Itani. À ses côtés, Jihad Bikai, le médecin en charge des urgences renchérit: «Cet hôpital est la seule et dernière chance pour beaucoup de patients qui ne peuvent aller nulle part ailleurs.»
Département des urgences de l'hôpital universitaire Rafic Hariri de Beyrouth, le 26 juillet 2021. | Robin Tutenges

Depuis que les assurances ont cessé de couvrir les soins des patients, les cliniques privées transfèrent de nombreux malades vers les hôpitaux gouvernementaux, où les frais d'hospitalisation sont moins chers. Mais ceux-là font face à une saturation de leurs services, et ont parfois du mal à gérer l'afflux de patients.

«Il n'y a pas longtemps, on a dû mettre des patients dans les couloirs car nous étions saturés, c'est un désastre, se désole Rola Itani, infirmière en chef du service des urgences. Les patients sont tous malades, on ne peut pas dire que tel cas est plus important que tel autre. On se retrouve avec des patients qu'on ne peut pas renvoyer chez eux, pour des raisons aussi bien médicales que sociales, parce qu'ils sont sans ressources, habitent seuls ou sont sans domicile.»

À l'hôpital Rafic Hariri, de nombreux patients présentent des morbidités ou sont admis à cause d'une absence de traitement. Les cas d'épilepsie ou de congestion pulmonaire sont de plus en plus fréquents. «Ni les éthiques de soin qu'on a étudiées, ni notre culture, ni le côté humain ne peut accepter ce qu'il se passe», affirme Rola Itani. À ses côtés, Jihad Bikai, le médecin en charge des urgences renchérit: «Cet hôpital est la seule et dernière chance pour beaucoup de patients qui ne peuvent aller nulle part ailleurs.»

À certains moments de la journée, la tension monte entre les soignants et les patients. Tandis que les malades attendent leur tour sur une chaise ou un brancard placé aléatoirement dans un couloir, des familles agacées interpellent les médecins.

«À de nombreuses occasions, des docteurs ont été battus parce que des patients sont morts. Certains parents furieux cassent du matériel, qui manquera aux prochains malades. Ces situations augmentent ces derniers temps, il y a une colère collective qui monte. Il arrive aussi que des familles viennent avec une personne déjà décédée et veulent qu'on la ressuscite. C'est évidemment impossible, mais parfois, on fait semblant d'essayer, car la douleur serait trop grande autrement», confie l'infectiologue Ahmad Salman.
Département des urgences de l'hôpital universitaire Rafic Hariri de Beyrouth, le 2 août 2021. | Robin Tutenges

À certains moments de la journée, la tension monte entre les soignants et les patients. Tandis que les malades attendent leur tour sur une chaise ou un brancard placé aléatoirement dans un couloir, des familles agacées interpellent les médecins.

«À de nombreuses occasions, des docteurs ont été battus parce que des patients sont morts. Certains parents furieux cassent du matériel, qui manquera aux prochains malades. Ces situations augmentent ces derniers temps, il y a une colère collective qui monte. Il arrive aussi que des familles viennent avec une personne déjà décédée et veulent qu'on la ressuscite. C'est évidemment impossible, mais parfois, on fait semblant d'essayer, car la douleur serait trop grande autrement», confie l'infectiologue Ahmad Salman.

Les patients défilent et les drames avec. Ce jour-là, aux urgences, une trentaine de jeunes hommes en scooter s'attroupent devant l'hôpital: deux frères, disparus la veille alors qu'ils nageaient au large de Beyrouth, ont été retrouvés. Au moment où un médecin annonce leur mort, l'un de leurs amis s'effondre de douleur.

Face à ces accidents, les soignants ont de plus en plus de mal à tenir le coup. Le manque d'effectifs et la surcharge de travail n'arrangent rien: «Après avoir passé dix heures aux urgences, je rentre chez moi et je passe mon temps à répondre à des appels de l'hôpital, j'ai à peine le temps de dormir. On est tous en burn out mais on essaie de ne pas dire ce mot pour tenir. On fait de notre mieux pour continuer à faire fonctionner les urgences 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24, mais j'ai peur qu'on n'y arrive plus», soupire Jihad Bikai.
Département des urgences de l'hôpital universitaire Rafic Hariri de Beyrouth, le 26 juillet 2021. | Robin Tutenges

Les patients défilent et les drames avec. Ce jour-là, aux urgences, une trentaine de jeunes hommes en scooter s'attroupent devant l'hôpital: deux frères, disparus la veille alors qu'ils nageaient au large de Beyrouth, ont été retrouvés. Au moment où un médecin annonce leur mort, l'un de leurs amis s'effondre de douleur.

Face à ces accidents, les soignants ont de plus en plus de mal à tenir le coup. Le manque d'effectifs et la surcharge de travail n'arrangent rien: «Après avoir passé dix heures aux urgences, je rentre chez moi et je passe mon temps à répondre à des appels de l'hôpital, j'ai à peine le temps de dormir. On est tous en burn out mais on essaie de ne pas dire ce mot pour tenir. On fait de notre mieux pour continuer à faire fonctionner les urgences 7 jours sur 7 et 24 heures sur 24, mais j'ai peur qu'on n'y arrive plus», soupire Jihad Bikai.

Alors que les soignants sont exténués, effectuant parfois des services de plus de quarante-huit heures pour un salaire devenu dérisoire, beaucoup se retrouvent sans autre choix que de quitter le pays. En 2020, plus de 250 infirmières et 310 médecins ont ainsi fui le Liban.

Rien qu'à l'hôpital Rafic Hariri, quarante infirmières sont déjà parties. Un chef de service, au bord des larmes, dit se retrouver obligé de cumuler trois emplois pour s'en sortir, ne gagnant que cinq ou six dollars pour douze heures de travail. Même son de cloche chez Raida Bitar, responsable du service pharmaceutique: «Mon seul salaire n'est pas suffisant pour payer mon générateur électrique. Avant, je travaillais deux ou trois jours pour le payer. Aujourd'hui, même un mois de travail n'est pas suffisant. Un repas me coûtait trois heures de travail, désormais il me faut compter deux jours.»
Département des urgences Covid-19 de l'hôpital universitaire Rafic Hariri de Beyrouth, le 26 juillet 2021. | Robin Tutenges

Alors que les soignants sont exténués, effectuant parfois des services de plus de quarante-huit heures pour un salaire devenu dérisoire, beaucoup se retrouvent sans autre choix que de quitter le pays. En 2020, plus de 250 infirmières et 310 médecins ont ainsi fui le Liban.

Rien qu'à l'hôpital Rafic Hariri, quarante infirmières sont déjà parties. Un chef de service, au bord des larmes, dit se retrouver obligé de cumuler trois emplois pour s'en sortir, ne gagnant que cinq ou six dollars pour douze heures de travail. Même son de cloche chez Raida Bitar, responsable du service pharmaceutique: «Mon seul salaire n'est pas suffisant pour payer mon générateur électrique. Avant, je travaillais deux ou trois jours pour le payer. Aujourd'hui, même un mois de travail n'est pas suffisant. Un repas me coûtait trois heures de travail, désormais il me faut compter deux jours.»

Au service de radiologie des urgences Covid-19 se succèdent les patients. Sur l'écran, les lésions pulmonaires provoquées par le virus révèlent la gravité de certains cas. Si le nombre de patients atteints a régressé ces derniers mois, l'irruption du variant Delta suscite une forte inquiétude dans le service, qui voit le nombre de patients remonter petit à petit.

Récemment, l'oxygène a fait défaut, obligeant le chef de service, Hussein Kataya, à prendre la difficile décision de réduire le volume alloué à chaque patient: «Six personnes avaient alors besoin d'une aide respiratoire. Au bout d'une heure, le problème a pu être réglé, mais si cela avait duré plus longtemps, ç'aurait été un désastre.» En mars déjà, le Liban, confronté à une pénurie d'oxygène, avait été contraint d'en acheminer depuis la Syrie.
Département des urgences Covid-19 de l'hôpital universitaire Rafic Hariri de Beyrouth, le 26 juillet 2021. | Robin Tutenges

Au service de radiologie des urgences Covid-19 se succèdent les patients. Sur l'écran, les lésions pulmonaires provoquées par le virus révèlent la gravité de certains cas. Si le nombre de patients atteints a régressé ces derniers mois, l'irruption du variant Delta suscite une forte inquiétude dans le service, qui voit le nombre de patients remonter petit à petit.

Récemment, l'oxygène a fait défaut, obligeant le chef de service, Hussein Kataya, à prendre la difficile décision de réduire le volume alloué à chaque patient: «Six personnes avaient alors besoin d'une aide respiratoire. Au bout d'une heure, le problème a pu être réglé, mais si cela avait duré plus longtemps, ç'aurait été un désastre.» En mars déjà, le Liban, confronté à une pénurie d'oxygène, avait été contraint d'en acheminer depuis la Syrie.

Dans la pharmacie de l'hôpital Rafic Hariri, les stocks sont en flux tendu. «Les pénuries ont commencé il y a un an, et tout s'est accéléré. La situation menace désormais la vie des gens», affirme Raida Bitar. Les directives du ministère de la Santé obligeaient jusqu'à récemment les hôpitaux à acheter leurs médicaments en dollars, au taux officiel de 1.500 livres libanaises pour 1 dollar, tandis que la livre flirte avec les 20.000 au marché noir. La dévaluation de la monnaie a drastiquement réduit le budget, mettant en péril tout approvisionnement.

Cette pénurie touche également les pharmacies. «Les gens ont eu peur de manquer de médicaments dès fin 2020 et ont acheté des antibiotiques, même s'ils n'en avaient pas besoin, ce qui a précipité la pénurie, déplore Mélissa, qui travaille dans une pharmacie d'officine. En mars, on n'avait plus de stocks de Panadol: à peine cent boîtes d'antidouleurs, ce n'est pas grand-chose. On doit désormais les vendre par tablettes et on se met à diviser les traitements. Il est déjà arrivé que quelqu'un sorte une arme pour obtenir des médicaments. On nous accuse de les cacher.»
Raida Bitar, responsable du service pharmaceutique, dans la réserve de médicaments de l'hôpital universitaire Rafic Hariri de Beyrouth, le 26 juillet 2021. | Robin Tutenges

Dans la pharmacie de l'hôpital Rafic Hariri, les stocks sont en flux tendu. «Les pénuries ont commencé il y a un an, et tout s'est accéléré. La situation menace désormais la vie des gens», affirme Raida Bitar. Les directives du ministère de la Santé obligeaient jusqu'à récemment les hôpitaux à acheter leurs médicaments en dollars, au taux officiel de 1.500 livres libanaises pour 1 dollar, tandis que la livre flirte avec les 20.000 au marché noir. La dévaluation de la monnaie a drastiquement réduit le budget, mettant en péril tout approvisionnement.

Cette pénurie touche également les pharmacies. «Les gens ont eu peur de manquer de médicaments dès fin 2020 et ont acheté des antibiotiques, même s'ils n'en avaient pas besoin, ce qui a précipité la pénurie, déplore Mélissa, qui travaille dans une pharmacie d'officine. En mars, on n'avait plus de stocks de Panadol: à peine cent boîtes d'antidouleurs, ce n'est pas grand-chose. On doit désormais les vendre par tablettes et on se met à diviser les traitements. Il est déjà arrivé que quelqu'un sorte une arme pour obtenir des médicaments. On nous accuse de les cacher.»

L'hôpital manque de tout. Même l'électricité lui fait défaut: les climatiseurs ne fonctionnent que par intermittence, aggravant la plus banale des infections quand la chaleur augmente. Dans le pire des cas, ce sont les machines qui s'éteignent, pouvant mettre en péril certaines opérations. 

«Maintenant, même les lames des scalpels utilisées par les chirurgiens peuvent être de seconde main. Cela veut dire que l'opération durera plus de temps: si elle devait durer une heure auparavant, elle pourra durer une heure et demie aujourd'hui, car l'équipement avec lequel nous travaillons est moins bon. Cela va mener à plus de mortalité: plus on met de temps à opérer quelqu'un, plus il y a de risques de complications. C'est aussi un problème pour les anesthésies: parfois, on recoud une plaie sans analgésiques car on n'en a plus», se désole Ahmad Salman.
Département des urgences Covid-19 de l'hôpital universitaire Rafic Hariri de Beyrouth, le 26 juillet 2021. | Robin Tutenges

L'hôpital manque de tout. Même l'électricité lui fait défaut: les climatiseurs ne fonctionnent que par intermittence, aggravant la plus banale des infections quand la chaleur augmente. Dans le pire des cas, ce sont les machines qui s'éteignent, pouvant mettre en péril certaines opérations.

«Maintenant, même les lames des scalpels utilisées par les chirurgiens peuvent être de seconde main. Cela veut dire que l'opération durera plus de temps: si elle devait durer une heure auparavant, elle pourra durer une heure et demie aujourd'hui, car l'équipement avec lequel nous travaillons est moins bon. Cela va mener à plus de mortalité: plus on met de temps à opérer quelqu'un, plus il y a de risques de complications. C'est aussi un problème pour les anesthésies: parfois, on recoud une plaie sans analgésiques car on n'en a plus», se désole Ahmad Salman.

Alors que la population s'appauvrit de jour en jour, le système de santé libanais suit une lente agonie. Pour les plus précaires, les rares subventions accordées par l'État sont devenues insuffisantes et compromettent leur accès aux soins. Si l'on ne dispose pas encore de rapports chiffrés, la plupart des médecins s'accordent à dire que la mortalité des patients est en hausse et craignent que de plus en plus de gens ne se résignent à rester chez eux, quitte à y mourir, faute d'accompagnement.

Tant que la crise économique perdure, il reste difficile d'envisager une amélioration du système hospitalier. «La situation au Liban rend toute planification très difficile. Nous sommes forcés d'aviser au jour le jour. Dans les hôpitaux publics comme le nôtre, la bureaucratie fait que tout est plus lent, tandis que l'avantage des hôpitaux privés est qu'ils sont plus flexibles», regrette Firass Abiad, le directeur de l'hôpital Rafic Hariri.
Département des urgences Covid-19 de l'hôpital universitaire Rafic Hariri de Beyrouth, le 26 juillet 2021. | Robin Tutenges

Alors que la population s'appauvrit de jour en jour, le système de santé libanais suit une lente agonie. Pour les plus précaires, les rares subventions accordées par l'État sont devenues insuffisantes et compromettent leur accès aux soins. Si l'on ne dispose pas encore de rapports chiffrés, la plupart des médecins s'accordent à dire que la mortalité des patients est en hausse et craignent que de plus en plus de gens ne se résignent à rester chez eux, quitte à y mourir, faute d'accompagnement.

Tant que la crise économique perdure, il reste difficile d'envisager une amélioration du système hospitalier. «La situation au Liban rend toute planification très difficile. Nous sommes forcés d'aviser au jour le jour. Dans les hôpitaux publics comme le nôtre, la bureaucratie fait que tout est plus lent, tandis que l'avantage des hôpitaux privés est qu'ils sont plus flexibles», regrette Firass Abiad, le directeur de l'hôpital Rafic Hariri.

Scénario d'une catastrophe annoncée
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