«Beyrouth est triste»: un an après l'explosion, la lente cicatrisation
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«Beyrouth est triste»: un an après l'explosion, la lente cicatrisation

Il y a un an, Slate recueillait les témoignages à chaud de plusieurs victimes de l'explosion du port de Beyrouth. Un an plus tard, à l'approche de la commémoration du 4 août, elles sont nombreuses à avoir perdu tout espoir de changement. Alors qu'une crise économique sans précédent a coulé le pays, les habitants de la capitale libanaise n'ont toujours pas pu faire le deuil de leurs proches, et beaucoup souffrent de stress post-traumatique. Celles et ceux qui parviennent à obtenir un visa pour l'étranger ne rêvent plus désormais que de reconstruire leur vie ailleurs, quand les autres restent coincés dans un pays qui se décompose chaque jour un peu plus.

Un mois après l'explosion, le 10 septembre, un second incendie s'est déclenché au port. Mélanie faisait passer les examens de fin d'année aux étudiants de l'Académie libanaise des Beaux-Arts, à Sin el Fil, quand le ciel s'est noirci: «Tout d'un coup, je vois une fumée noire qui s'élève derrière. Là, on évacue l'immeuble, c'est la panique, le stress qui revient. Je suis montée en voiture avec un collègue, et je lui ai dit: “S'il arrive quelque chose, laisse-moi où je suis, je n'ai pas envie de revivre ça. Si quelque chose se passe, je préfère mourir.” Ce jour-là, je me suis dit que j'avais besoin de sortir du pays. J'ai pris l'avion pour Paris afin d'y rester deux semaines. Le lendemain de mon arrivée, un avion a traversé le mur du son. Je me promenais, et là, j'entends un énorme “boum”, alors que pour moi, c'était l'endroit où je pouvais être le plus en sécurité. Avec du recul, je vois que mon état psychologique n'est pas du tout linéaire. Un jour, je peux aller très bien, un autre, j'en arrive au point où je n'ai pas envie de vivre.»
Mélanie Dagher, dans son ancien quartier de Mar Mikhael, le 17 juillet 2021. | Robin Tutenges

Un mois après l'explosion, le 10 septembre, un second incendie s'est déclenché au port. Mélanie faisait passer les examens de fin d'année aux étudiants de l'Académie libanaise des Beaux-Arts, à Sin el Fil, quand le ciel s'est noirci: «Tout d'un coup, je vois une fumée noire qui s'élève derrière. Là, on évacue l'immeuble, c'est la panique, le stress qui revient. Je suis montée en voiture avec un collègue, et je lui ai dit: “S'il arrive quelque chose, laisse-moi où je suis, je n'ai pas envie de revivre ça. Si quelque chose se passe, je préfère mourir.” Ce jour-là, je me suis dit que j'avais besoin de sortir du pays. J'ai pris l'avion pour Paris afin d'y rester deux semaines. Le lendemain de mon arrivée, un avion a traversé le mur du son. Je me promenais, et là, j'entends un énorme “boum”, alors que pour moi, c'était l'endroit où je pouvais être le plus en sécurité. Avec du recul, je vois que mon état psychologique n'est pas du tout linéaire. Un jour, je peux aller très bien, un autre, j'en arrive au point où je n'ai pas envie de vivre.»

Rainier n'aurait pas dû être à Beyrouth le jour de l'explosion. Un concours de circonstances a fait qu'à 18h06, il jouait les prolongations d'une partie de ping-pong dans une salle à quelques mètres du port. Ses membres ont été déchiquetés par les bris de verre, lui valant au moins 857 points de suture –après quoi, les médecins ont arrêté de compter. «J'ai fait une vidéo pour mes enfants et ma femme, parce que je sentais que je commençais à avoir froid. Le van dans lequel j'étais n'arrivait plus à avancer à cause des débris… J'ai dit ce que j'avais à dire, je me suis excusé du mal que j'ai fait. À l'arrière, on a trouvé un drapeau libanais pour me couvrir.» Finalement, c'est en arrivant à l'hôpital Serhal, à une quinzaine de kilomètres du port, que Rainier pourra être pris en charge et secouru, après avoir perdu 2,5 litres de sang. Alors qu'il évoque Alexandra Naggear, l'enfant de 3 ans décédée des suites de l'explosion, ses yeux rougissent: «La colère que j'ai n'est pas liée au fait que j'ai passé six ou sept mois à faire de la rééducation: des gens sont morts, une ville a été détruite. Il ne faut pas être devin, ni Einstein, pour comprendre à qui était le nitrate, et comment il a été stocké; maintenant, ce dont on a besoin, c'est de connaître la vérité du point de vue juridique. La justice nous remet en paix avec nous-même. Mais aujourd'hui, on le sent, Beyrouth est triste, les gens sont tristes. Croire une seconde que le gouvernement est susceptible de changer sa politique parce que Macron est venu, c'est avoir un poteau électrique dans l'œil. Il a donné espoir au gouvernement de se refaire. Aujourd'hui, la rue s'est calmée, la révolution s'est calmée, on fait du sur-place.»
Rainier Jreissati, dans son appartement en face du port, le 22 juillet 2021. | Robin Tutenges

Rainier n'aurait pas dû être à Beyrouth le jour de l'explosion. Un concours de circonstances a fait qu'à 18h06, il jouait les prolongations d'une partie de ping-pong dans une salle à quelques mètres du port. Ses membres ont été déchiquetés par les bris de verre, lui valant au moins 857 points de suture –après quoi, les médecins ont arrêté de compter. «J'ai fait une vidéo pour mes enfants et ma femme, parce que je sentais que je commençais à avoir froid. Le van dans lequel j'étais n'arrivait plus à avancer à cause des débris… J'ai dit ce que j'avais à dire, je me suis excusé du mal que j'ai fait. À l'arrière, on a trouvé un drapeau libanais pour me couvrir.» Finalement, c'est en arrivant à l'hôpital Serhal, à une quinzaine de kilomètres du port, que Rainier pourra être pris en charge et secouru, après avoir perdu 2,5 litres de sang. Alors qu'il évoque Alexandra Naggear, l'enfant de 3 ans décédée des suites de l'explosion, ses yeux rougissent: «La colère que j'ai n'est pas liée au fait que j'ai passé six ou sept mois à faire de la rééducation: des gens sont morts, une ville a été détruite. Il ne faut pas être devin, ni Einstein, pour comprendre à qui était le nitrate, et comment il a été stocké; maintenant, ce dont on a besoin, c'est de connaître la vérité du point de vue juridique. La justice nous remet en paix avec nous-même. Mais aujourd'hui, on le sent, Beyrouth est triste, les gens sont tristes. Croire une seconde que le gouvernement est susceptible de changer sa politique parce que Macron est venu, c'est avoir un poteau électrique dans l'œil. Il a donné espoir au gouvernement de se refaire. Aujourd'hui, la rue s'est calmée, la révolution s'est calmée, on fait du sur-place.»

Le premier appel que Jennifer a passé juste après l'explosion était à sa grand-mère, qui habite à Achrafieh: «Elle m'a dit qu'une bombe était tombée chez elle, tout l'immeuble a cru cela. J'ai marché sur des vitres, j'ai marché sur des bouts de doigts, j'avançais comme un bulldozer juste pour sauver ma grand-mère. Il y avait de la fumée dans l'immeuble, et je l'ai vue qui hurlait, qui hurlait dans tous les sens, elle était en transe. J'ai enlevé les morceaux de verre qui étaient sur elle, j'ai mis de l'eau sur son visage pour la calmer, mais elle n'arrêtait pas de hurler. La télé avait explosé et elle voulait voir ce qui s'était passé. Mon grand-père, qui est sourd, a ressenti les vibrations. Il a vu les effets de l'explosion, mais n'a rien entendu. Une sœur religieuse lui donnait la communion à ce moment-là. Les vitres, plutôt que de tomber sur lui, ont explosé vers l'extérieur. Pour lui, c'est un miracle. Il a eu des blessures et le mur s'est ouvert, mais ça coûte une fortune à réparer, donc on l'a laissé comme ça. Jusqu'à aujourd'hui, ma grand-mère pleure parfois sans raison.»
Jennifer el Hage, chez sa grand-mère dans le quartier d’Achrafieh, le 14 juilet 2021. | Robin Tutenges

Le premier appel que Jennifer a passé juste après l'explosion était à sa grand-mère, qui habite à Achrafieh: «Elle m'a dit qu'une bombe était tombée chez elle, tout l'immeuble a cru cela. J'ai marché sur des vitres, j'ai marché sur des bouts de doigts, j'avançais comme un bulldozer juste pour sauver ma grand-mère. Il y avait de la fumée dans l'immeuble, et je l'ai vue qui hurlait, qui hurlait dans tous les sens, elle était en transe. J'ai enlevé les morceaux de verre qui étaient sur elle, j'ai mis de l'eau sur son visage pour la calmer, mais elle n'arrêtait pas de hurler. La télé avait explosé et elle voulait voir ce qui s'était passé. Mon grand-père, qui est sourd, a ressenti les vibrations. Il a vu les effets de l'explosion, mais n'a rien entendu. Une sœur religieuse lui donnait la communion à ce moment-là. Les vitres, plutôt que de tomber sur lui, ont explosé vers l'extérieur. Pour lui, c'est un miracle. Il a eu des blessures et le mur s'est ouvert, mais ça coûte une fortune à réparer, donc on l'a laissé comme ça. Jusqu'à aujourd'hui, ma grand-mère pleure parfois sans raison.»

Après l'explosion, qui a fait voler en éclats son appartement à la Karantina, Antoine est resté sidéré plus d'un mois et demi. «J'étais sous le choc, traumatisé. On me parlait, mais je ne répondais pas. Je me déplaçais comme un robot. Je n'avais plus aucune émotion.» Alors que ses blessures étaient à peine cicatrisées, il a dû quitter la ville faute de logement, avec sa sœur de 65 ans et sa mère de 97 ans, pour se réfugier à Jounieh. «Aujourd'hui, on vit tous les trois dans une seule pièce pour 2 millions de livres libanaises par mois. Ma sœur ne peut plus travailler, et ma retraite est de 1,4 million de livres, à peine 60 dollars. Des bienfaiteurs prennent en charge une partie de notre loyer, et une bonne sœur nous donne de quoi manger. L'État n'est pas venu nous aider, et c'est l'ONG Offre Joie qui s'occupe de la reconstruction de mon appartement. Quand j'y suis retourné et que les travaux avaient commencé, j'étais très heureux. Ce qui m'a fait le plus de bien, c'est d'entendre les cloches de l'église du quartier sonner. Malgré tout, la joie a disparu ici. Si je reviens chez moi, c'est surtout pour avoir un toit. La joie, elle, est perdue.»
Antoine Khoureiry, dans son appartement en travaux à la Karantina, le 27 juillet 2021. | Robin Tutenges

Après l'explosion, qui a fait voler en éclats son appartement à la Karantina, Antoine est resté sidéré plus d'un mois et demi. «J'étais sous le choc, traumatisé. On me parlait, mais je ne répondais pas. Je me déplaçais comme un robot. Je n'avais plus aucune émotion.» Alors que ses blessures étaient à peine cicatrisées, il a dû quitter la ville faute de logement, avec sa sœur de 65 ans et sa mère de 97 ans, pour se réfugier à Jounieh. «Aujourd'hui, on vit tous les trois dans une seule pièce pour 2 millions de livres libanaises par mois. Ma sœur ne peut plus travailler, et ma retraite est de 1,4 million de livres, à peine 60 dollars. Des bienfaiteurs prennent en charge une partie de notre loyer, et une bonne sœur nous donne de quoi manger. L'État n'est pas venu nous aider, et c'est l'ONG Offre Joie qui s'occupe de la reconstruction de mon appartement. Quand j'y suis retourné et que les travaux avaient commencé, j'étais très heureux. Ce qui m'a fait le plus de bien, c'est d'entendre les cloches de l'église du quartier sonner. Malgré tout, la joie a disparu ici. Si je reviens chez moi, c'est surtout pour avoir un toit. La joie, elle, est perdue.»

Pour Nayla, qui était chez elle avec ses enfants le 4 août, l'explosion a laissé des traces durables dans la vie quotidienne: «J'arrive mal à dissocier l'explosion de cette horrible crise socio-économique. Je remarque un sentiment très pesant quand je sors de Beyrouth: dès que je retourne dans la ville, je rentre dans quelque chose d'opaque. C'est palpable. L'explosion est un symptôme de nos drames. Pendant longtemps, le bruit du verre brisé rythmait nos pas quand on marchait dans la rue. À Noël, j'ai découvert des morceaux de verre dans les décorations. On en retrouve encore partout, en ouvrant une armoire, dans le canapé, derrière un livre… J'ai vécu la guerre, dont des petits épisodes avec les enfants, mais ça n'a jamais été comme ça. Quelque chose s'est figé dans le temps. Ce trauma dépasse tous les autres, et il reste. J'encourage maintenant mes filles à partir, car je ne leur vois pas d'avenir ici.»
Nayla Zreik Fahed, dans son appartement à Monot, le 15 juillet 2021. | Robin Tutenges

Pour Nayla, qui était chez elle avec ses enfants le 4 août, l'explosion a laissé des traces durables dans la vie quotidienne: «J'arrive mal à dissocier l'explosion de cette horrible crise socio-économique. Je remarque un sentiment très pesant quand je sors de Beyrouth: dès que je retourne dans la ville, je rentre dans quelque chose d'opaque. C'est palpable. L'explosion est un symptôme de nos drames. Pendant longtemps, le bruit du verre brisé rythmait nos pas quand on marchait dans la rue. À Noël, j'ai découvert des morceaux de verre dans les décorations. On en retrouve encore partout, en ouvrant une armoire, dans le canapé, derrière un livre… J'ai vécu la guerre, dont des petits épisodes avec les enfants, mais ça n'a jamais été comme ça. Quelque chose s'est figé dans le temps. Ce trauma dépasse tous les autres, et il reste. J'encourage maintenant mes filles à partir, car je ne leur vois pas d'avenir ici.»

Syrien réfugié au Liban depuis 2013, Mustafa a vu la situation se dégrader peu à peu ces dernières années. Il a perdu son emploi juste avant l'explosion, et a depuis fait face à des discriminations croissantes: «La situation nous tue, c'est un désastre. C'est devenu impossible pour n'importe qui de trouver un travail ou de se faire de l'argent. Mais pour moi, il y a encore plus d'obstacles: dès que l'on apprend ma nationalité, on ne veut pas m'employer. Chaque jour, je me réveille et je me demande comment je vais réussir à traverser la journée, barrer ce jour sur le calendrier, et passer au suivant. On se demande sans cesse s'ils vont couper l'électricité le matin, l'après-midi, le soir... Aujourd'hui, il n'y avait pas d'eau chez ma mère. C'est épuisant. Je vis dans le déni de la situation, et en même temps, j'ai de l'espoir. Je me dis que même si demain sera pire qu'aujourd'hui, on va se battre, et que quelque chose de bien adviendra. Ça m'aide à tenir.»
Mustafa, dans le quartier de Msaytbeh, le 18 juillet 2021. | Robin Tutenges 

Syrien réfugié au Liban depuis 2013, Mustafa a vu la situation se dégrader peu à peu ces dernières années. Il a perdu son emploi juste avant l'explosion, et a depuis fait face à des discriminations croissantes: «La situation nous tue, c'est un désastre. C'est devenu impossible pour n'importe qui de trouver un travail ou de se faire de l'argent. Mais pour moi, il y a encore plus d'obstacles: dès que l'on apprend ma nationalité, on ne veut pas m'employer. Chaque jour, je me réveille et je me demande comment je vais réussir à traverser la journée, barrer ce jour sur le calendrier, et passer au suivant. On se demande sans cesse s'ils vont couper l'électricité le matin, l'après-midi, le soir... Aujourd'hui, il n'y avait pas d'eau chez ma mère. C'est épuisant. Je vis dans le déni de la situation, et en même temps, j'ai de l'espoir. Je me dis que même si demain sera pire qu'aujourd'hui, on va se battre, et que quelque chose de bien adviendra. Ça m'aide à tenir.»

Salma s'apprêtait à se rendre avec son époux à l'hôpital Roum, pour une opération liée à son cancer, quand l'explosion a dévasté leur maison, située à la Karantina: «On s'est relevés, on a regardé la maison, tout était complètement détruit. La porte n'était même plus là. Le toit aurait dû s'effondrer, mais la Vierge et Jésus ont mis leurs mains pour l'empêcher de s'écrouler. Sinon, on serait morts. Je dors très peu depuis l'explosion, une ou deux heures, pas plus. Mon mari est malade et on ne trouve plus aucun médicament. Dieu merci, j'ai fait ma chimiothérapie il y a un an: imagine si j'avais dû la faire cette année!» À Beyrouth, les quartiers chrétiens ont été les plus touchés par l'explosion.
Salma, dans le quartier de la Karantina, le 19 juillet 2021. | Robin Tutenges 

Salma s'apprêtait à se rendre avec son époux à l'hôpital Roum, pour une opération liée à son cancer, quand l'explosion a dévasté leur maison, située à la Karantina: «On s'est relevés, on a regardé la maison, tout était complètement détruit. La porte n'était même plus là. Le toit aurait dû s'effondrer, mais la Vierge et Jésus ont mis leurs mains pour l'empêcher de s'écrouler. Sinon, on serait morts. Je dors très peu depuis l'explosion, une ou deux heures, pas plus. Mon mari est malade et on ne trouve plus aucun médicament. Dieu merci, j'ai fait ma chimiothérapie il y a un an: imagine si j'avais dû la faire cette année!» À Beyrouth, les quartiers chrétiens ont été les plus touchés par l'explosion.

L'épicerie d'Elias, qui borde la rue d'Arménie, a été dévastée par l'explosion. Aujourd'hui encore, il peine à retrouver l'équilibre: «Tout a été détruit. On a beaucoup de verre: la vitrine est en verre, les bouteilles sont en verre, tout a explosé. Mon père a été blessé à la tête, et mon frère ne pouvait plus rien entendre pendant plusieurs semaines. Ça nous a pris trois mois pour tout reconstruire. Six mois après l'explosion, l'État nous a donné l'équivalent de 1.000 dollars, mais on en avait au moins pour 30.000 dollars de travaux. Nous avons moins de stock qu'avant, parce que nous n'avons plus d'argent pour le renouveler: les locaux ne sont pas revenus, on n'a que des expats ou des touristes. On doit changer les prix tous les deux jours, voire plusieurs fois par jour pour les cigarettes, à cause de la dévaluation. Il y a six ou sept mois, ça énervait beaucoup les clients; maintenant, ils se disent tous “fuck it”. Ils se sont habitués.»
Elias Saab, dans l'épicerie familiale à Mar Mikhael, le 9 juillet 2021. | Robin Tutenges 

L'épicerie d'Elias, qui borde la rue d'Arménie, a été dévastée par l'explosion. Aujourd'hui encore, il peine à retrouver l'équilibre: «Tout a été détruit. On a beaucoup de verre: la vitrine est en verre, les bouteilles sont en verre, tout a explosé. Mon père a été blessé à la tête, et mon frère ne pouvait plus rien entendre pendant plusieurs semaines. Ça nous a pris trois mois pour tout reconstruire. Six mois après l'explosion, l'État nous a donné l'équivalent de 1.000 dollars, mais on en avait au moins pour 30.000 dollars de travaux. Nous avons moins de stock qu'avant, parce que nous n'avons plus d'argent pour le renouveler: les locaux ne sont pas revenus, on n'a que des expats ou des touristes. On doit changer les prix tous les deux jours, voire plusieurs fois par jour pour les cigarettes, à cause de la dévaluation. Il y a six ou sept mois, ça énervait beaucoup les clients; maintenant, ils se disent tous “fuck it”. Ils se sont habitués.»

Cela va faire un an que Joseph a perdu sa mère. Au moment où l'incendie précédant l'explosion s'est déclaré, Minerva, qui habitait rue Fouad Boutros, à quelques centaines de mètres du port, a essayé de l'appeler, lui laissant un message vocal sur WhatsApp pour le prévenir qu'il ne fallait pas s'inquiéter, et qu'elle allait se réfugier dans le corridor –l'endroit le plus sûr de l'appartement pendant la guerre. Elle aura survécu huit jours, avant de s'éteindre le 12 août 2020, à l'âge de 69 ans. «Elle était absente de la liste de 191 victimes publiée par le ministère de la Santé. Du jour où je l'ai perdue, c'est devenu un autre combat: je ne sais pas pourquoi, mais je sentais que c'était important que l'on se souvienne d'elle, en tant que victime, même si ce n'est évidemment pas quelque chose dont on retire de la fierté.» Depuis lors, Joseph n'a cessé de courir les administrations pour obtenir justice et réparation. À ce jour, les indemnités promises n'ont toujours pas été versées, et il se débat encore avec le monstre bureaucratique pour faire reconnaître sa situation. «On n'a pas pu vivre dans cette maison depuis un an. Ma sœur y habitait avec ma mère, elle reviendra quand on aura fini les travaux. Je suis en train de repeindre les murs en bleu et en turquoise, car ce sont les couleurs de ma mère. C'est ce qu'elle portait quand j'ai déjeuné avec elle pour la dernière fois. Chacun de nous a des façons différentes de se battre. Pour moi, reconstruire la maison de ma mère comme ça en est une. Pour qu'une révolution ait lieu, on doit changer les individus, faire en sorte qu'ils reprennent leurs droits, et qu'ils aillent voter, pour dire aux corrompus qu'ils n'ont pas besoin d'eux. Je ne pense pas que l'on doive être résilients, on doit se montrer plus agressifs. L'idée de résilience est stupide. Elle signifie que l'on doit s'adapter, mais on ne veut plus s'adapter. On est en train de perdre notre pays. L'impact de l'explosion n'était pas l'affaire de quelques secondes, il a déjà duré un an, et il dure encore.»
Joseph Chartouni, dans l'appartement de sa mère à Mar Mikhael, le 24 juillet 2021. | Robin Tutenges 

Cela va faire un an que Joseph a perdu sa mère. Au moment où l'incendie précédant l'explosion s'est déclaré, Minerva, qui habitait rue Fouad Boutros, à quelques centaines de mètres du port, a essayé de l'appeler, lui laissant un message vocal sur WhatsApp pour le prévenir qu'il ne fallait pas s'inquiéter, et qu'elle allait se réfugier dans le corridor –l'endroit le plus sûr de l'appartement pendant la guerre. Elle aura survécu huit jours, avant de s'éteindre le 12 août 2020, à l'âge de 69 ans. «Elle était absente de la liste de 191 victimes publiée par le ministère de la Santé. Du jour où je l'ai perdue, c'est devenu un autre combat: je ne sais pas pourquoi, mais je sentais que c'était important que l'on se souvienne d'elle, en tant que victime, même si ce n'est évidemment pas quelque chose dont on retire de la fierté.» Depuis lors, Joseph n'a cessé de courir les administrations pour obtenir justice et réparation. À ce jour, les indemnités promises n'ont toujours pas été versées, et il se débat encore avec le monstre bureaucratique pour faire reconnaître sa situation. «On n'a pas pu vivre dans cette maison depuis un an. Ma sœur y habitait avec ma mère, elle reviendra quand on aura fini les travaux. Je suis en train de repeindre les murs en bleu et en turquoise, car ce sont les couleurs de ma mère. C'est ce qu'elle portait quand j'ai déjeuné avec elle pour la dernière fois. Chacun de nous a des façons différentes de se battre. Pour moi, reconstruire la maison de ma mère comme ça en est une. Pour qu'une révolution ait lieu, on doit changer les individus, faire en sorte qu'ils reprennent leurs droits, et qu'ils aillent voter, pour dire aux corrompus qu'ils n'ont pas besoin d'eux. Je ne pense pas que l'on doive être résilients, on doit se montrer plus agressifs. L'idée de résilience est stupide. Elle signifie que l'on doit s'adapter, mais on ne veut plus s'adapter. On est en train de perdre notre pays. L'impact de l'explosion n'était pas l'affaire de quelques secondes, il a déjà duré un an, et il dure encore.»

Une semaine dans le monde en 7 photos, du 11 au 17 septembre 2021
Grand Format

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Scénario d'une catastrophe annoncée
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