Européennes 2014France

L’impasse européenne de François Hollande

Laurent Bouvet, mis à jour le 02.06.2014 à 15 h 41

Comment un président aussi affaibli pourrait-il négocier avec des partenaires européens qui, pour les principaux d’entre eux, s’en sortent bien mieux que lui? D'autant que sa politique intérieure ne représente pas un exemple de réorientation de la politique menée à Bruxelles...

François Hollande à Bruxelles, le 27 mai 2014. REUTERS/Francois Lenoir

François Hollande à Bruxelles, le 27 mai 2014. REUTERS/Francois Lenoir

Le résultat des élections européennes ne changera pas grand-chose à l’impasse politique dans laquelle se trouve François Hollande quoi qu’il en pense et dise. Son espoir d’un nouveau rapport de force en Europe, ou du moins d’une prise de conscience de ses homologues face au score élevé des partis anti-européens, risque en effet d’être rapidement refroidi. Ce qui, compte tenu de la conviction dont il a témoigné, dans son allocution post-électorale, d’une nouvelle donne possible au niveau européen, risque, une fois de plus, de lui coûter cher politiquement. Alors même qu’il n’en n’a plus les moyens.

En écoutant le président de la République, on pouvait en effet se demander comment un responsable politique aussi affaibli qu’il l’est, notamment par le résultat de dimanche, pourrait avoir quoi que ce soit à négocier avec des partenaires européens qui, pour les principaux d’entre eux, s’en sortent bien mieux que lui. Comment pourrait-t-il obtenir plus et mieux, aujourd’hui, dans ces conditions, de la part d’Angela Merkel par exemple, que le peu qu’il a réussi à négocier en juin 2012 alors qu’il venait d’être élu, et que la chancelière allemande n’avait pas encore été, elle, réélue?

Comment expliquer, de ce strict point de vue, que le chef de l’Etat ait entamé cette nouvelle phase européenne qu’il souhaite si ardemment en s’exprimant dans des termes aussi critiques sur l’Europe

«Elle est devenue illisible, j’en suis conscient, lointaine et pour tout dire incompréhensible, même pour les Etats. Cela ne peut plus durer. L’Europe, elle doit être simple, claire, pour être efficace là où elle est attendue, et se retirer là où elle n’est pas nécessaire»?

Comment, d’ailleurs, le croire et le comprendre, lui, cet Européen de toujours, héritier en ligne directe de Mitterrand et de Delors, défenseur de tous les traités européens jusque et y compris en 2005 lorsqu’il avait entraîné le PS dans le référendum sur le Traité constitutionnel?

Une stratégie européenne illisible

Que ne s’en est-il pas rendu compte plus tôt? Et, si on le prend au mot, si on décide de le croire, alors comment justifier par ailleurs, dans le même temps, la poursuite d’une politique nationale dont la justification première n’est autre que cette «contrainte européenne» qu’il entend désormais contester? La première manière de la contester, ne serait-ce pas de l’avoir refusée en temps et en heure, ou encore de la remettre en question hic et nunc, chez soi, en montrant l’exemple sinon le chemin aux autres en Europe? Bref, François Hollande a ajouté de la confusion et de la contradiction à ses difficultés qui sont déjà considérables. On a tout simplement du mal à comprendre pourquoi.

Et ce n’est pas fini…  A peine les bulletins étaient-ils dépouillés et les urnes refermées que les premiers signes d’un business as usual à Bruxelles se manifestaient à nouveau, à rebours du storytelling des partis et de la grande majorité des médias très europhiles pendant la campagne. Ceux-ci ont en effet raconté depuis des mois aux citoyens européens qu’ils pourraient cette année, enfin, désigner grâce à leur vote, outre leurs représentants au Parlement, le futur président de la Commission européenne, et donc, ainsi, déterminer l’orientation politique de l’Union! Certains citoyens européens, un peu moins attentifs, ont pu y croire, ce qui risque bien de renforcer encore la profonde désaffection pour l’Union européenne.

Dès lundi, les principaux dirigeants des pays européens (les «chefs d’Etat et de gouvernement») ont en effet entamé, sans même avoir à se cacher, les négociations pour la désignation de la présidence de la Commission. Comme toujours dans les institutions européennes, celle-ci, ainsi que la composition de la Commission elle-même, résultera d’un compromis entre différentes forces politiques dont aucune n’a obtenu la majorité – même s’il est désormais inscrit dans les traités qu’il devra être tenu compte de la majorité qui s’est dégagée lors des élections.

Compromis lui-même entièrement, et logiquement, déterminé par un seul impératif: la poursuite de la construction de l’Union sur la base des traités qui la régissent. Loin, très loin, donc de toute réorientation ou de tout changement de la politique menée par l’UE, de tout signal du vote des citoyens européens (abstention massive et envoi d’un contingent conséquent d’opposants à cette construction au Parlement).

Au niveau national, le Parti socialiste a pleinement adopté cette double stratégie de la personnalisation et de la réorientation. Son premier secrétaire, Jean-Christophe Cambadélis, l’a martelée dans les derniers jours de la campagne:

«Si le PSE gagne, même si le PS fait 14% ou 15%, Martin Schulz revisitera les 3%, suspendra l'accord de libre-échange avec les Etats-Unis et se tournera vers une politique de croissance.»

Ce qui pose deux problèmes: d’une part l’illusion entretenue, comme on l’a dit plus haut, d’une maîtrise du processus de désignation du président de la Commission grâce au vote pour les parlementaires européens; ensuite, et surtout, celle d’une réorientation possible de la politique européenne dès lors que les sociaux-démocrates ont été battus et seront contraints au compromis avec les conservateurs à Bruxelles.

C’est ici précisément que l’on retrouve les propos du président de la République et leur caractère, a minima, incantatoire. Affirmer de manière aussi volontariste qu’il l’a fait dans son allocution que le temps est non seulement venu mais possible d’un changement en Europe, alors même que son camp vient d’être battu, et que ce sont précisément les adversaires les plus acharnés de l’orientation qu’il prône qui vont conduire les négociations et la politique européenne dans les années qui viennent, n’est ni rationnel ni raisonnable.

Un tel décalage en forme de nouvelle contradiction dans la parole présidentielle rend un peu plus illisible encore, et donc un peu moins crédible, la «stratégie» du chef de l’Etat. Or François Hollande n’a plus du tout les moyens politiques de se le permettre, et le pays non plus.

Laurent Bouvet

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