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Est-il vraiment impossible de gagner une présidentielle avec moins de 22 millions d'euros?

Aude Deraedt, mis à jour le 29.05.2014 à 17 h 34

C'est ce qu'affirme Jérôme Lavrilleux, le directeur de cabinet de Jean-François Copé. Il faut dire que ce plafond a fluctué dans le temps et n'a pas été établi sur des critères précis.

Le meeting de Sarkozy à Villepinte, le 11 mars 2012. REUTERS/Philippe Wojazer.

Le meeting de Sarkozy à Villepinte, le 11 mars 2012. REUTERS/Philippe Wojazer.

«Il est impossible de faire campagne avec 22 millions d'euros.» Tels sont les mots prononcés par Jérôme Lavrilleux, lundi 26 mai, sur BFM TV lors de sa confession à propos du financement de la campagne présidentielle 2012. Des propos qui peuvent sembler excessifs, mais le directeur de cabinet de Jean-François Copé est-il si éloigné de la vérité?

La question du plafonnement des dépenses engagées pour accéder à l'Élysée est récurrente. Déjà, lors de la dernière présidentielle, François Hollande avait été obligé de freiner ses dépenses à la fin de la campagne pour éviter de dépasser la barre des 22,5 millions d'euros (l'équivalent de 50 centimes par électeur potentiel) fixée par décret. Et ce malgré la décision des Sages de ne pas intégrer le coût des primaires au compte de campagne.

En 1995, le Conseil constitutionnel avait réajusté les comptes de campagne d'Edouard Balladur et de Jacques Chirac mais avait fixé leurs dépenses finales pile en-dessous de la barre légale –l'ancien chef de l'État, avait, selon un calcul des Sages qui avait suscité le scepticisme des médias, atteint 99,97% du plafond!

Plus on investit, moins on obtient de nouvelles voix

Il faut dire que le contrôle des comptes de campagne est né sur le tard en France et qu'aujourd'hui encore, ces comptes ne sont pas toujours des plus clairs lorsqu'ils sont épluchés par la Commission nationale des comptes de campagne (CNCCFP).

A la fin des années soixante-dix, tous nos voisins européens avaient déjà adopté des plafonds de financement des campagnes électorales, mais en France, on n'en était encore qu'au stade de l'idée. Ce n'est qu'à la fin des années 80 et au début des années 90 qu'on commence à fixer un plafond des dépenses pour la présidentielle.

«Il a été établi au pif, explique Abel François, professeur à l'université de Strasbourg et spécialiste de la question du financement des partis. A l'époque, on ne savait pas quel était le bon montant pour une campagne. Et on ne le sait toujours pas.»

La somme a d’ailleurs fluctué au fil du temps. En mars 1988, la première loi sur le financement politique la fixe à 140 millions de francs au second tour de la présidentielle (un montant qui «semble recueillir un large consensus», explique alors le ministre de l’Intérieur Charles Pasqua) puis une seconde, deux ans plus tard, à 160 millions de francs.

Un plafond qui ne sera jamais appliqué puisque, début 1995, il est ramené à 120 millions (l'équivalent d'un peu plus de 24 millions d’euros de 2014) dans, explique la majorité de l’époque, «l’expression du souci général de diminuer les dépenses électorales». En 2002, ces montants ont été convertis tel quel sans tenir compte de l’inflation, à 18,3 millions d’euros, et ont été depuis actualisés en tenant compte de la hausse des prix.

Pour le moment, «il n'existe aucun critère objectif permettant de savoir si ce plafond est suffisant ou pas», explique Abel François. «On ne sait pas à partir de quelle somme les dépenses deviennent inefficaces. Le seul critère dont nous disposons, c’est la victoire à une élection.»

À l'en croire pourtant, rien ne sert de dépenser trop en politique:

«Les premiers euros dépensés sont ceux qui rapportent le plus d’électeurs. Au fur et à mesure que l'on augmente les dépenses, le nombre de nouvelles voix diminue.»

Mais attention, cela ne veut pas dire que la radinerie est de rigueur, et ce même si «on peut toujours faire campagne avec zéro centime»:

«Le risque, en faisant des conférences dans les préaux plutôt que des meetings, c'est que l'efficacité de la campagne devienne nulle.»

Impossible de ne faire campagne que sur Internet

Pour lui, il est par exemple difficile d'imaginer une campagne exclusivement sur Internet.

«On ne peut se passer des meetings. Ce sont eux qui permettent la reprise dans les médias. Ils coûtent cher, mais ils font de belles images. Et elles sont indispensables en période de campagne.»

Fabienne Greffet, maître de conférences en sciences politiques à l'université de Lorraine, est elle aussi de cet avis. Selon cette spécialiste des campagnes 2.0, «sur internet, on touche surtout un public déjà convaincu par les positions du candidat ou du parti» et qui, s'il va sur la page d'un candidat, le fait «par choix».

«Il n'y a qu'à regarder les nombres d'abonnés aux pages Facebook des candidats, renchérit Simon Gadras, maître de conférences en sciences de l'information et de la communication à l'université Lyon 2. Ils sont relativement faibles comparés aux 26 millions d'utilisateurs actifs français du réseau social

Le professeur-chercheur ajoute que la plupart des internautes qui suivent un candidat sur les réseaux sociaux correspondent à «une sociologie particulière et sont souvent surpolitisés». Ils ne représentent donc pas l'ensemble de la population.

Par ailleurs, Fabienne Greffet estime qu'«une campagne sur Internet ne réduit pas les frais, elle en engendre de nouveaux». Le coût du site, d'une équipe de communication et de développeurs, mais aussi celui des buzz réalisés «hors ligne» sont autant de frais qui font très vite grimper la note de la campagne:

«Pour être visible sur internet, une des stratégies les plus employées en 2012 a consisté à créer des événements hors ligne pour faire le buzz. C'est le cas par exemple de l'opération porte-à-porte de François Hollande et des meetings en plein air de Jean-Luc Mélenchon.»

Les meetings, l'unique moyen de s'adresser à tous?

La télévision et la radio sont d'ailleurs beaucoup plus suivis par les Français qu'Internet, même si le budget qui lui est alloué par les équipes de campagne à augmenté ces dernières années. Leur audience, plus large, ne s'adresse pas uniquement à un type précis de citoyens. Il est donc plus intéressant pour un parti d'y diffuser les images de ses meetings et d'y annoncer le nombre de participants. Et bien évidemment, plus ce nombre est grand, plus l'impact médiatique le sera aussi.

Le souci, c'est que plus on veut accueillir du monde, plus il faut investir. «Il faut considérer le prix de la location de la salle, mobiliser les militants, faire de belles images et donc augmenter le nombre de caméras et choisir des écrans plus grands, explique Bruno Delport, président de l'association de financement de la campagne d'Eva Joly en 2012. Pour nous, ça représentait un budget allant de 25.000 euros à 100.000 euros pour un meeting. Mais si on en fait cinquante énormes, forcément, on dépasse.»

Pour lui, il est cependant «possible de mener une campagne avec 22 millions d'euros»: «Ca dépend des choix que vous faites». La plupart des meetings d'EELV ne dépassaient pas les 1.000 participants en 2012. Au Bourget, François Hollande en avait lui réuni environ 70.000. Idem pour Nicolas Sarkozy, à Villepinte.

Mais, comme le souligne Abel François, les élections sont comme «une course à l'échalote».

«Vous ne pouvez pas dépenser beaucoup moins que les autres candidats, au risque de perdre l'élection. C’est un petit jeu auquel tout le monde participe. Ne pas le reconnaître, ce serait opposer le corbeau noir aux cygnes blancs.»

A.D.

Aude Deraedt
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