Européennes 2014France

France, Danemark, même combat pour l'extrême droite?

Xavier Landes, mis à jour le 29.05.2014 à 9 h 52

Le FN et le Dansk Folkeparti ont atteint un quart des voix lors des dernières européennes après avoir «piraté» l’idéal de justice sociale que la gauche a traditionnellement incarné. Ils ont très bien compris ce qui se jouait: une mauvaise répétition de la guerre des classes, mais avec le rôle principal vacant.

REUTERS/Teis Hald Jensen.

REUTERS/Teis Hald Jensen.

La France et le Danemark sont deux des pays dans lesquels l’extrême droite est arrivée en tête lors des dernières élections européennes avec un score comparable: 24,85 % pour le Front national et 26,6 % pour le Dansk Folkeparti (DF – Parti populaire danois).

Au-delà de ce point commun, autre chose réunit ces deux pays: la stratégie adoptée par le FN et le DF. En effet, ces deux partis se caractérisent par la place dévolue à l’État-providence et aux services publics. Sans complexes, ils «piratent» l’idéal de justice sociale que la gauche a traditionnellement incarné.

Et ce n’est peut-être pas un hasard s’ils sont arrivés en tête dans leur pays respectif. Cela traduit quelque chose de plus profond et inquiétant qu’un score de 25% à des élections européennes.

Une même stratégie «sociale»

DF est un parti issu d’une scission au sein du Parti du progrès. La notoriété de ce dernier est due à la personnalité de son fondateur Mogens Glistrup, professeur de droit fiscal et juriste, qui, à partir des années 1970, est entré en révolte fiscale contre l’État danois en ne payant plus ses impôts. Il a d’ailleurs été condamné à trois ans de prison plus une forte amende par la Cour Suprême en 1983.

Mais en 1995, Pia Kjærsgaard, avec d’autres politiciens, quitte le Parti du progrès pour fonder DF. Outre le fait que les dissidents étaient insatisfaits de l’atmosphère anarchique qui régnait dans le parti, la principale différence résidait dans un positionnement en faveur de l’État-providence chez les fondateurs de DF, qui tranchait avec la position libérale, voire anarchiste et antiétatiste, du Parti du Progrès.

De ce point de vue, certains commentateurs n’hésitent pas à faire de DF l’un des premiers partis d’extrême droite en Europe à avoir infléchi la stratégie socioéconomique de l’extrême droite afin d’intégrer le souci de justice sociale. L’inflexion englobe aussi l’égalité des sexes, les droits des femmes (comme celui à l’avortement), une plus grande tolérance à l’égard de l’homosexualité, etc. En bref, DF aurait été le laboratoire de l’extrême droite 2.0.

Cette stratégie «sociale» est celle que Marine Le Pen a suivie depuis son arrivée à la tête du FN en 2011. C’est frappant lorsqu’on se penche sur le programme du parti pour les élections européennes: arrêt de la libéralisation des services publics, revalorisation de certaines retraites, accès pour tous à la culture, politiques en faveur du handicap, égalité dans la santé, revalorisation des traitements des petits fonctionnaires, égalité des chances, égalité face à l’impôt, lutte contre les inégalités et le déclassement social, etc.

FN et DF en tête, tout sauf un hasard?

En sus des éléments traditionnels de l’extrême droite (souveraineté sourcilleuse, rejet de l’immigration extracommunautaire, anti-européanisme, etc.), les deux partis partagent donc un discours orienté vers la justice sociale, un État-providence fort et des services publics ambitieux. En cela, ils se positionnent comme les défenseurs du «petit peuple» contre les élites technocratiques, bruxelloises, financières, etc. Dans une situation de crise couplée à un lent accroissement des inégalités, ce discours est gagnant.

Il est d’autant plus gagnant que le porteur traditionnel de l’idéal de justice sociale –la gauche modérée– est en difficulté. Lorsqu’elle est au gouvernement (comme actuellement en France et au Danemark), elle apparaît incapable de présenter et mettre en œuvre un projet de société consistant qui puisse trancher avec ce que la droite et les conservateurs offrent. Au Danemark comme en France, les citoyens estiment que droite et gauche mènent grosso modo les mêmes politiques.

Cette «panne idéologique» a plusieurs explications. L’une d’elles tient dans la difficulté à gérer la chute du communisme. Cela pourrait paraître loin et sans influence sur la situation actuelle, mais il apparaît de plus en plus que le socialisme français et la social-démocratie danoise tiraient beaucoup de leur attractivité de l’existence du communisme en Europe. Ils incarnaient un idéal de gauche «allégé», qu'on pourrait résumer d'un «Vous ne voulez pas du forfait complet, attendez, on a quelque chose de plus digeste».

Socialisme et social-démocratie avaient aussi l’avantage de contribuer à réduire la tentation révolutionnaire. Avec la chute du communisme, un puissant argument en faveur du socialisme et de la social-démocratie a disparu. Mais, dans le même mouvement, le projet même d’une régulation conséquente de l’économie s’est trouvé décrédibilisé aux yeux de nombreux socialistes et sociaux-démocrates.

Mais la «panne idéologique» n’explique pas à elle seule le succès du FN et de DF. Cette panne idéologique s’est accompagnée d’une coupure croissante entre l’électorat traditionnel de la gauche constitué des ouvriers, petits employés et chômeurs et les partis établis. Pire, la gauche modérée a souvent fait preuve de mépris à l’égard du «petit peuple», notamment quand celui-ci a « «osé» voter en masse pour l’extrême droite. Quand ça arrive, il faut expliquer, voire éduquer les pauvres âmes en perdition (c’est-à-dire grosso modo les chômeurs et les travailleurs).

Le retour de la lutte des classes?

Les partis d’extrême droite, DF dès le milieu des années 1990 puis FN il y a quelques années, ont très bien compris ce qui se jouait: une mauvaise répétition de la guerre des classes, mais avec le rôle principal vacant. Les chiffres sur les inégalités confirment cette impression d’une distanciation énorme et croissante entre des élites profiteuses du «système» et le reste de la population.

L’incapacité de la gauche modérée à incarner l’idéal de justice sociale complète le tableau. Dans ce contexte, des prises de position comme celle de Pascal Lamy en faveur d’une diminution du salaire minimum ne font que confirmer le divorce d’avec les couches populaires.

Que cela soit en France ou au Danemark, les sondages confirment le pouvoir de séduction des partis d’extrême droite au sein des couches populaires. Le FN est régulièrement présenté comme le premier parti ouvrier de France, ce qui n’est pas une mince victoire dans un pays à la longue tradition anarcho-syndicaliste, socialiste et communiste. Il est aussi l’un des premiers partis (si ce n’est le premier pour les élections européennes) des employés ainsi que des chômeurs.

Au Danemark, le Parti social-démocrate résiste mieux chez les ouvriers et employés que le Parti socialiste, du fait de son ancrage dans les syndicats qui participent aux campagnes du parti. Malgré cela, l’érosion de l’influence des syndicats ainsi que la droitisation du parti conduit à l’affaiblissement de son ancrage populaire. Résultat des courses: DF fait souvent d’aussi bons scores parmi les travailleurs (ouvriers et employés) que les sociaux-démocrates et les devance même pour des groupes comme les retraités ou les personnes à faible niveau d’éducation [1]. En bref, l’extrême droite est la première (ou l’une des premières) représentante des classes populaires au Danemark et en France.

La victoire du FN et de DF confirme une règle de base de la démocratie: toutes les opinions (dans une certaine limite) doivent pouvoir s’exprimer et être défendues de manière consistante. La nature a en cela horreur du vide. Que le Parti socialiste français se soit rangé à l’économie de marché, qu’il soit devenu pour la plupart de ses membres libre-échangiste et favorable à la dérégulation, qu’il ait abandonné l’idée d’une fiscalité plus juste, qu’il pratique des chocs de compétitivité, soit.

Mais cela n’enlève rien au fait que l’idéal de justice sociale doit être porté par un parti, de préférence un parti qui a vocation de gouverner. Si ce n’est pas par ses défenseurs «naturels», l’idéal risque alors d’être récupéré et instrumentalisé par l’extrême droite. C’est ce qui se passe depuis quelques années en France et près de vingt ans au Danemark. La gauche modérée possède une responsabilité non négligeable dans la situation actuelle.

Le problème est que la diminution des impôts promise par Manuel Valls ne changera rien. La gauche modérée peut toujours jouer la carte de la lutte contre l’infâme, mais de moins en moins de Français considèrent l’extrême droite comme inacceptable (une des raisons étant probablement du fait de la mise en avant de l’idéal de justice sociale). Elle peut aussi faire des questions sociétales essentielles, comme le mariage pour tous, son porte-étendard. Mais cela ne suffira pas.

Toutes ces réponses sont cosmétiques. Elles ne répondent ni aux craintes ni aux attentes de l’électorat populaire: inégalités croissantes, désindustrialisation, précarisation, recul des services publics, impôts injustes (notamment du fait de niches fiscales), etc. La gauche modérée peut toujours rétorquer qu’elle doit capituler devant un principe de réalité, que toute régulation ambitieuse de l’économie est désormais impossible, que rien ne peut être fait contre l’accroissement des inégalités ou la décrépitude des services publics. Mais ce faisant, elle ouvre un boulevard de plus en plus large à l’extrême droite, ici et ailleurs.

Xavier Landes


[1] Les données (non encore disponibles) pour les élections du week-end dernier confirmeraient ce constat. L’auteur remercie Rikke Moresco Lange (Université de Copenhague) pour ces informations. Revenir à l'article

Xavier Landes
Xavier Landes (25 articles)
Professeur en éthique des affaires et développement durable à la Stockholm School of Economics de Riga
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