Européennes 2014France

Voilà à quoi aurait dû ressembler la campagne européenne

Eric Le Boucher, mis à jour le 25.05.2014 à 11 h 57

Encore une fois, les faux sujets ont dominé et les débats de fond, les pistes, pourtant bien réelles, d'une relance de la grande idée européenne, ont été négligés.

Le Parlement européen à Strasbourg. REUTERS/Vincent Kessler

Le Parlement européen à Strasbourg. REUTERS/Vincent Kessler

Les politiques, comme des lapins paralysés dans les phares, de même que certains médias en mal d'une polémique par jour, ont focalisé la campagne européenne sur tous les faux sujets lancés par les fronts, de gauche et national: abandonner l'euro, mettre les Roms dehors, se replier au coin de la nation. Le résultat des urnes ne devra étonner personne.

La campagne aurait dû partir dans le sens de la raison: mesurer les mérites de l'Union, bien diagnostiquer ses échecs et dire comment la relancer. Contrairement à ce qu'on entend, il y a énormément d'options et de projets sur la table concernant l'économie, les institutions, la politique. Mais il eût fallu en préalable combattre avec des faits cette caricature première de «l'échec de l'Europe».

On ne saurait trop recommander à ce sujet le livre de Jean-Dominique Giuliani, président de la Fondation Robert-Schuman. Il rappelle que l'Europe offre une qualité de vie inégalée, des prestations sociales exceptionnelles, un régime de droits très étendus, un niveau d'éducation perfectible mais très haut.

Les quatorze pays les moins inégalitaires du monde sont en Europe. Tout n'est certes pas dû à l'Union, mais tous les Vingt-Huit ont en commun ce même «modèle» de liberté et de solidarité. Autour, il y a des empires, Etats-Unis, Chine, Russie, qui sont très différents. Comment ne pas penser qu'une défense commune de nos valeurs communes sera plus forte qu'un repli sur soi?

Le pourquoi de la crise des dettes, de la faible croissance et des 27 millions de chômeurs dans l'UE est bien établi. La faute est d'avoir construit un fédéralisme monétaire tout en maintenant un souverainisme budgétaire et économique, comme le résume très bien Jean-Louis Bourlanges. Le processus historique d'intégration «toujours plus grande» a été abandonné dramatiquement par les eurosceptiques arrivés au pouvoir au milieu des années 1990: Chirac, Jospin, Schröder, Berlusconi.

Quelle relance de l'Europe?

Commençons par l'économie. Le diagnostic est encore débattu, mais, au fond, un consensus se dessine majoritairement:

  • 1. Trop d'austérité tue, mais l'austérité est le seul moyen disponible pour forcer les pays à des réformes structurelles.
  • 2. Il faut de nouvelles politiques de croissance en Europe, comme une reprise du Marché unique dans les services, des investissements d'infrastructures financés par des eurobonds, des coordinations fortes dans la fiscalité, l'énergie, les transports, un budget commun plus élevé qui permettent des «transferts» (sans en dire le nom pour ne pas effrayer les Allemands), comme un Erasmus pour l'apprentissage des jeunes. Un deal de confiance peut être passé entre les Germains et les Latins: si vous faites les réformes structurelles de compétitivité qu'on juge indispensables, alors nous pouvons accepter votre «Europe de la croissance». Que les pays respectent leur part du deal, à commencer par la France et ses réformes, est à voir. Mais ce projet de nouvelle politique économique est sur la table, Michel Barnier l'explicite en détail; il eût fallu en débattre dans la campagne.

Les institutions. Là aussi, un consensus s'est dégagé pour bâtir deux Europe. L'une «anglaise» autour d'un grand marché à vingt-huit, puis davantage. L'autre «de type fédéral» autour de la zone euro, où s'appliquera la relance économique dont il est question ci-dessus. A cela doit s'ajouter, comme le pointe avec raison Elisabeth Guigou, une sérieuse consolidation de la «démocratie» autour d'une forte implication des parlements nationaux et d'une collaboration avec celui de Strasbourg.

La politique. Nicolas Sarkozy s'est lancé à pieds joints pour proposer «une grande zone économique franco-allemande» qui permettrait aux deux pays de «prendre le leadership» de la zone euro. Pas sûr, d'abord, que les autres capitales apprécient ce vocabulaire et, ensuite, l'ancien président reste dans une Europe intergouvernementale où la Commission ne pèse rien.

Pascal Lamy sait lui aussi que l'Europe dépend de l'axe franco-allemand, mais il va plus loin vers un objectif de vraie fusion des deux pays en 2045, ce qui laisse le temps de préparer les peuples. En revanche, il veut redonner à la Commission tous ses pouvoirs comme avec Delors.

Il est bien dommage que Nicolas Sarkozy intervienne aux derniers jours de la campagne, que François Hollande se soit contenté d'un minimum, nous sommes là pourtant dans des choix considérables qui méritaient un débat de raison.

Il eût fallu, surtout, lors de cette campagne, parler du fond, de la foi européenne perdue, des valeurs devenues confuses. L'Europe de la paix doit laisser place à l'Europe phare d'un nouvel humanisme du XXIe siècle.

«L'Europe doit civiliser la mondialisation», dit Pascal Lamy. Elle incarne une forme non pas archaïque, mais «très moderne» de coopération entre pays différents, explique Jean-Dominique Giuliani. «Elle doit renouer avec le progrès», dit Louis Gallois. «L'Europe laboratoire d'une nouvelle démocratie sans volonté hégémonique», décrit Philippe Herzog dans un grand livre où l'économie, pour être «européenne», est appelée à rejoindre la culture et la philosophie.

Cette Europe-là, cette belle Europe, eût sans doute recueilli beaucoup de suffrages. Mais les lapins ont eu peur, ils auront le sort réservé aux lapins.

Eric Le Boucher

Cet article est également paru dans Les Échos.

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Cofondateur de Slate.fr
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