Dimanche soir, le FN ne sera pas «le premier parti de France»

Marine Le Pen, le 1er mai 2014. REUTERS/Benoît Tessier.

Marine Le Pen, le 1er mai 2014. REUTERS/Benoît Tessier.

Voici sept arguments qui invalident cet élément de langage du parti frontiste, même s'il arrive en tête aux européennes.

Les premières estimations sont tombées à 20h. Elles donnent le Front national à 25% devant l'UMP et le PS. Cela fait de lui le vainqueur de l'élection, mais pas le premier parti de France, comme Jean-Baptiste Daoulas vous l'expliquait plus tôt.

C’est le nouveau refrain des dirigeants frontistes. A chaque coup d’éclat électoral –comme lors de la cantonale partielle de Brignoles en 2013–, le FN se pose en «premier parti de France». Et comme l’élément de langage est percutant, il est abondamment repris par la presse, avec plus ou moins de points d’interrogation.

Mais cette fois-ci, un cap symbolique pourrait être franchi aux européennes. Pour la première fois, les sondages donnent le Front en tête à une consultation nationale. Le FN serait-t-il donc vraiment devenu le premier parti de France?

Par l’absurde, il est déjà possible de répondre non à cette question. Dire d’un parti qu’il est le premier n’a pas de sens: tout est affaire de point de vue. Est-ce que l’on prend en compte sa date de création, son nombre d’élus, son budget, son score à une élection donnée, la cote de popularité de ses dirigeants? Mais quel que soit le le critère retenu, le FN n’est toujours pas, et ne sera toujours pas dimanche soir, la formation la plus puissante du pays. Pour sept raisons.

1. En nombre d’adhérents, c’est l’UMP

Les chiffres sont têtus. Ce n’est pas avec les 75.000 adhérents revendiqués sur son site (probablement dix mille de moins en réalité) que le FN est en mesure de concurrencer ses rivaux.

Les rangs de l’UMP ont beau avoir fondu depuis le sommet des 300.000 militants encartés au moment de la victoire de Nicolas Sarkozy en 2007, le parti de la droite et du centre est toujours leader sur ce créneau, avec officiellement 205.000 adhérents en août 2013. Un argument que son président Jean-François Copé ne manque jamais de mettre à profit pour affirmer que l’UMP est «le premier parti de France».

Le PS est légèrement distancé. Lors de son dernier congrès, en octobre 2012, 173.486 militants à jour de leur cotisation ont été autorisés à voter, si l’on en croit un listing publié à l’époque.

En comparaison, les effectifs militants du Front national sont environ deux fois moins importants que ceux du Parti communiste, historiquement mieux implanté, qui annonçait encore plus de 130.000 adhérents en 2012.

2. En nombre d’élus, avantage PS et UMP

Dans un pays où le gouvernement est théoriquement responsable devant le Parlement, comme la France, le nombre de députés d'un parti est un bon critère pour déterminer lequel est le premier.

Or, le FN-Rassemblement Bleu Marine ne compte que deux membres à l’Assemblée nationale, Gilbert Collard et Marion Maréchal-Le Pen. Même en raisonnant en voix –le mode de scrutin lui étant défavorable–, le FN ne s'est classé que troisième aux dernières législatives, avec 13,6% des voix au premier tour.

«Dire que le Front National est devenu le premier parti de France –si toutefois il arrive en tête aux élections européennes– s’inscrit dans une rhétorique très importante pour le FN», explique Bruno Cautrès, chercheur au Cevipof. «Il s’agit de mettre en exergue l’écart plus important qu’auparavant entre son image de parti banni n’ayant quasiment pas de députés et le suffrage populaire.»

En comparaison, le groupe socialiste dispose de la majorité absolue, 198 députés siègent sous la bannière UMP et 28 dans le groupe UDI. Il y a six fois moins de députés frontistes que de députés radicaux de gauche. Et même si des surprises ne sont pas exclues aux sénatoriales prévues à l’automne, le Sénat ne compte pas un seul élu FN sur ses bancs.

Pour obtenir un statut de parlementaire, les Le Pen père et fille en sont réduits à fréquenter le Parlement européen, où le scrutin proportionnel leur est plus favorable. Même chose pour les autres ténors du parti comme Bruno Gollnisch et le nouveau venu Florian Philippot, tête de liste dans la région Est.

Au niveau local, la gauche détient encore 21 régions sur 22 en métropole, et sa débâcle aux élections municipales n’a pas profité en priorité au FN, mais à l’UMP et à ses alliés. Malgré sa percée médiatisée, le Front ne détient que 11 mairies sur les 36.681 communes que compte la France.

3. La participation aux européennes est trop faible

Avec une bonne dose de mauvaise foi, de nombreux socialistes, comme s’ils cherchaient déjà à minimiser leur défaite annoncée au soir du 25 mai, mettent en avant l'argument comme quoi le score du FN en voix sera inférieur à celui du premier tour de la présidentielle 2012.

Avec un taux d’abstention de seulement 20,53%, Marine Le Pen avait alors rassemblé sur son nom 17,9% des 36.584.399 votants, soit 6.421.426 voix. Dans l’hypothèse où, comme en 2009, l’abstention avoisine les 60% dimanche, un score de 25% pour le FN ne représenterait que 10% des 44,6 millions d’inscrits au 1er mars 2014 (d’après l’Insee), soit environ 4,46 millions de voix.

En valeur absolue, ce serait donc environ 2 millions de voix de moins que celles recueillies par Marine Le Pen en avril 2012. «Lorsque plus d’un électeur sur deux, voire deux électeurs sur trois, ne vont pas voter, cela n’a pas de sens de parler d’un "premier parti de France”», assène sur Le Lab le politologue et ancien eurodéputé PS Olivier Duhamel.

«Il faut distinguer cette arithmétique électorale, qui permet de nuancer le discours des partis sur eux-mêmes, de la dimension purement politique», nuance Bruno Cautrès:

«En l’espace de deux ans, Marine Le Pen est arrivée en troisième position au premier tour de l’élection présidentielle, le FN a augmenté de façon significative le nombre de mairies qu’il dirige, son leader a une image qui progresse dans l’opinion, même si elle demeure négative. Si en plus, il obtient le plus fort pourcentage de suffrages exprimés aux élections européennes, politiquement on ne pourra pas dire qu’il ne se passe rien.»

«Il y aurait un effet pervers à lui dénier cette position de première puissance électorale aux élections européennes», renchérit le politologue Pascal Perrineau, spécialiste de l’extrême-droite au Cevipof. «Il l’a acquise au suffrage universel direct, à la loyale.» Sans oublier que, si le FN perd 2 millions de voix entre 2012 et 2014, la chute est encore plus vertigineuse pour le PS.

4. Les européennes ne sont pas la présidentielle

«On sait qu’il y a toujours une imprudence à projeter les rapports de force aux élections européennes sur les autres types de scrutin», explique Pascal Perrineau. «Les élections européennes ont des spécificités, ce sont des élections peu mobilisatrices, à la proportionnelle, de second ordre. La seule appréciation pertinente est de dire: attention, ne faisons pas parler les abstentionnistes.»

La participation aux européennes n’a cessé de s’écrouler au cours des dernières décennies, mais les Français restent assidus pour la présidentielle. Avec à peine 40 % de participation attendus dimanche, dans un scrutin proportionnel à un tour, après une campagne courte qui n’a pas intéressé les Français, il est donc impossible de tirer des conclusions sur les prochaines échéances nationales. Comme le rappelle Olivier Duhamel:

«Les écologistes ont obtenu 16% aux européennes de 2009 et leur candidate 2% à la présidentielle de 2012. Les socialistes 16% aux mêmes européennes et près de 29% au 1er tour de l’élection présidentielle, qu’ils ont gagnée.»

5. Le FN reste incapable de rassembler

Quand bien même il pèserait vraiment 25 % de l’électorat, le FN ne serait toujours pas en mesure de prendre le pouvoir. «La spécificité du Front national est qu’il ne peut participer à aucune coalition gouvernementale ou même régionale. Il a contre lui des formations très diverses mais que rassemble un point commun: la volonté de ne pas gouverner avec lui. C’est une position d’impuissance», explique Jean-Yves Camus, chercheur associé à l’Iris:

«On est un grand parti quand on a la capacité de traduire son programme par des décisions politiques. Or, la posture à laquelle sera réduite le FN au Parlement européen est celle de l’opposition marginalisée, de même que les deux députés frontistes au Parlement français sont très seuls.»

Malgré quelques écarts observés ponctuellement aux dernières élections législatives et municipales, les digues entre le FN et la droite républicaine n’ont pas cédé. La recomposition du paysage politique français qui permettrait au Front de conclure des alliances pour accéder au pouvoir n’est donc pas encore à l’ordre du jour.

6. Des idées toujours minoritaires

Le dernier baromètre d'image du Front national réalisé par TNS Sofres pour Le Monde, France Info et Canal+ en février 2014 montre que 34% des Français «adhèrent aux idées du Front national». Ce chiffre n’était que de 22% en 2011, année de la prise de pouvoir de Marine Le Pen au FN.

Le Front marque des points sur le terrain idéologique mais, paradoxalement, les Français continuent de le juger sévèrement sur sa capacité à exercer le pouvoir. Ils sont 54% à estimer qu’il s’agit «seulement d’un parti qui a vocation à rassembler les votes d’opposition». Le FN est encore durablement coincé sous un plafond de verre.

7. Les ressources financières du FN sont limitées

En politique comme ailleurs, l’argent est le nerf de la guerre. Or, la moitié des subventions publiques allouées aux partis est distribuée en fonction du nombre de parlementaires de chaque formation. A ce compte là, le FN est désavantagé par rapport à des partis beaucoup moins populaires dans l’opinion mais qui ont passé des accords avec le PS et l’UMP pour former un groupe parlementaire.

L’autre moitié du financement public des partis est répartie en fonction du nombre de voix recueillies au premier tour des élections législatives, où le FN ne réédite jamais ses scores de la présidentielle –avec 4,5 % des voix au premier tour, celles de 2007 avaient même durablement affaibli les finances du Front. «Les législatives 2012 ont permis au parti de sortir de l’ornière dans laquelle il est tombé aux présidentielles et législatives de 2007», commente Jean-Yves Camus. «Mais leur bénéfice financier n’a pas été utilisable comme il aurait pu l’être s’il n’y avait pas eu le désastre de 2007. En clair, cela a servi surtout à boucher les trous.»

Le Front a donc moins de possibilités que le PS et l’UMP pour engager des permanents, entretenir des locaux ou engager des dépenses de communication. «Le FN fait beaucoup avec peu. Pouvoir présenter 597 listes aux élections municipales, de ce point de vue là, est déjà considérable», analyse Jean-Yves Camus. Un succès aux élections européennes n’y changera pas grand chose.

Il existe malgré tout un domaine dans lequel le Front national est incontestablement le premier parti: sur Facebook. Le parti de Marine Le Pen engrange plus de 156.000 abonnés à sa page, soit plus du double de celles du PS et de l’UMP.

Jean-Baptiste Daoulas

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