Européennes 2014France

Européennes: quatre raisons pour lesquelles les électeurs vont bouder le PS

Laurent Bouvet, mis à jour le 21.05.2014 à 14 h 01

Le Parti socialiste a voté tous les traités européens et applique en France une politique d'austérité et une économie de l'offre. Comment croire qu'il orienterait une autre politique au niveau européen s'il gagnait les élections le 25 mai?

Des syndicalistes manifestent le 1er mai 2014 à Marseille. REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Des syndicalistes manifestent le 1er mai 2014 à Marseille. REUTERS/Jean-Paul Pelissier

Le premier secrétaire du Parti socialiste, Jean-Christophe Cambadélis, a décidé pendant cette dernière semaine de campagne pour les élections européennes, de marteler un argument qu’au PS et au gouvernement on semble estimer décisif:

«Si le PSE gagne, même si le PS fait 14% ou 15%, Martin Schulz revisitera les 3%, suspendra l'accord de libre-échange avec les Etats-Unis et se tournera vers une politique de croissance.»

Il n’est pourtant pas certain, pour dire le moins, que cela décide l’électeur à aller voter pour les listes socialistes dimanche prochain. Pour quatre raisons au moins.

Electeur échaudé craint le vote socialiste

Premièrement parce que les affirmations contenues dans cette phrase tiennent davantage de la méthode Coué que d’une quelconque réalité du fonctionnement de l’Union européenne. Outre que ce sont les gouvernements des pays membres de l’UE qui désignent le président de la Commission européenne et non le Parlement européen, la personnalité et le parcours politique d’un Martin Schulz issu du SPD –parti de Gerhard Schröder et en coalition avec Angela Merkel– n’offrent aucune garantie de l’application du programme décrit par le chef des socialistes français.

Ensuite parce qu’une telle déclaration ne fait finalement que rendre plus apparent encore le décalage entre les paroles du PS et ses actes en matière européenne depuis des années: volontarisme et détermination au changement dans le discours; impuissance et résignation, au mieux, dans l’action.

Comment en effet convaincre l’électeur qu’un parti qui applique l’austérité budgétaire et revendique même désormais une politique de l’offre au niveau national, elles-mêmes conséquences directes des choix européens qu’il a approuvés depuis près de 30 ans –notamment au travers du vote de tous les traités…– pourrait désormais vouloir changer de politique dès lors qu’il serait au pouvoir à Bruxelles?

Les électeurs ont d’ailleurs la mémoire longue, et les précédents d’une «Europe rose» (i.e. sous domination socialiste et sociale-démocrate) au tournant des années 1990-2000 qui n’a pas infléchi la politique européenne, au contraire, ou du vote «oui» de la majorité du PS au référendum sur le Traité constitutionnel de 2005 ont laissé de profondes traces politiques. Or pourquoi «cette fois-ci» les socialistes français et européens agiraient-ils différemment? Qu’est-ce qui le démontre et le garantit? Est-ce que les deux premières années de présidence de François Hollande ont apporté en la matière un seul élément nouveau?

Us et abus de la «contrainte européenne»

Troisièmement, parce que l’idée que la politique menée par le PS au pouvoir l’est sous une «contrainte européenne» (pacte de stabilité, 3% de déficit budgétaire, euro fort, libre-échange…) qu’il ne rêve que de pouvoir défaire est une pure illusion politique. De deux manières au moins.

D’un côté, cette «contrainte européenne» sert d’alibi à ceux qui sont convaincus du bien-fondé (idéologique ou pratique peu importe ici) de la politique sociale-libérale qu’ils poursuivent impertubablement, crise ou non, tant à Paris qu’à Bruxelles.

De l’autre, la perspective de desserrer voire de lever cette «contrainte» n’est finalement qu’un outil de mobilisation et de maintien de l’unité d’un parti profondément divisé fracturé sur la question européenne et la politique économique à mener. L’objectif d’une autre politique européenne restant dès lors toujours lointain ou indéfiniment repoussé puisque ses conditions de réalisation ne sont jamais réunies. Le cercle vicieux de l’alibi, de l’impuissance et de l’espoir sans cesse maintenu est ainsi bouclé.

Le paradoxe européen du socialisme français

Quatrièmement, et de manière bien plus structurelle encore, parce qu’il y a un paradoxe fondamental qui sous-tend l’ensemble de l’attitude socialiste vis-à-vis de la construction européenne telle qu’elle s’est déroulée depuis des décennies. Le PS, comme nombre de ses homologues européens, a en effet approuvé, soutenu et défendu un processus institutionnel et les changements profonds qu’il a entraînés alors même qu’ils sont contraires aux présupposés historiques et idéologiques qu’il ne cesse par ailleurs d’afficher.

En lieu et place du «compromis social-démocrate» entre capital et travail, de la régulation du marché par la puissance publique et de l’Etat-providence, on retrouve en effet dans la construction européenne les principes mêmes d’une «free-market economy under the rule of procedural law», c’est-à-dire une conception libérale de l’économie et de la régulation d’inspiration anglo-saxonne.

Il est tout aussi difficile, même à l’observateur le plus indulgent, de qualifier la gouvernance européenne (on ne peut même pas parler de gouvernement!) de démocratique tant le rôle même du Parlement européen et la responsabilité politique de la Commission européenne devant lui sont limités. Quant à l’attachement proclamé du PS à la République, la construction, voulue à toute force par les «Pères fondateurs» européens, d’un espace «post-national» est non seulement son antithèse philosophique et politique mais encore un instrument redoutable au service de la destruction, par le haut (fédéralisme) et par le bas (régionalisme) de l’idée même de souveraineté, nationale et populaire, qui lui est consubstantielle.

Le décalage devient un gouffre, pour les électeurs, bien sûr, qui ne comprennent plus ni les choix du PS ni même le sens d’une telle construction européenne mais aussi pour le parti lui-même, ses élus, ses dirigeants, ses militants qui sont incapables et d’expliquer et de défendre un tel paradoxe devant leurs concitoyens.

Le PS fera donc, à nouveau, et pour toutes ces raisons, un mauvais score le 25 mai. Ce ne sera certes pas une première mais ce sera cette fois-ci un signe, de plus, de l’étouffement électoral du parti puisque ces élections européennes s’inscrivent dans un cycle de recul historique pour lui, entre les municipales passées et les scrutins à venir.

Laurent Bouvet

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