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Les européennes, un scrutin lanceur d’alertes

Eric Dupin, mis à jour le 24.05.2014 à 11 h 40

C'est parce qu'elles mobilisent peu et sont considérées comme secondaires qu'elles peuvent faire émerger de nouvelle tendances comme, cette année, la probable vigueur de l'extrême droite et la faiblesse d'ensemble de la gauche.

Les élections européennes à Marseille, le 7 juin 2009. REUTERS/Jean-Paul Pélissier.

Les élections européennes à Marseille, le 7 juin 2009. REUTERS/Jean-Paul Pélissier.

À toute chose, malheur est bon. Les élections européennes ne passionnent pas les foules: en France, environ six électeurs sur dix devraient s’abstenir de se rendre aux urnes le 25 mai, si l’on en croit les estimations des instituts de sondages. Pour autant, ce scrutin mérite l’attention.

Par une sorte de paradoxe, le faible enjeu associé, en France, à l’élection du Parlement européen lui donne quelques vertus prédictives. Le fameux «vote utile», qui autorise les grands partis à rabattre les électeurs sur leurs candidats lors des scrutins décisifs, ne joue plus en cette occasion. Le vote n’y est pas non plus influencé par le poids des notabilités comme c’est le cas pour des élections locales. Libérée de ces contraintes, la France qui vote peut faire émerger de nouvelles tendances.

Mutations politiques

L’histoire des élections européennes en France montre qu’elles ont parfois révélé de véritables mutations politiques. Ce fut le cas en 1984 lorsqu’elles ont fait émerger le Front national (11% des suffrages exprimés) qui avait spectaculairement égalé un PCF (11,2%) dont le déclin s’accélérait. Le parti de Jean-Marie Le Pen était certes sorti de sa marginalité lors des élections municipales de 1983, mais ce sont bien les européennes qui lui ont offert son premier succès national.

En 1989, ce sont les écologistes qui ont profité de la rampe de lancement européenne. Avec 10,6% des suffrages exprimés, la liste des Verts conduite par Antoine Waechter talonnait celle du Front national. L’écologie politique pesait enfin sur l’échiquier politique. Avec des hauts et des bas, elle ne quittera pas la scène par la suite, tout comme l’extrême droite.

Cinq ans plus tard, c’est le courant souverainiste qui faisait son entrée dans la cour des grands, la liste conduite par Philippe de Villiers recueillant 12,3% des suffrages exprimés aux élections européennes de 1994. Là encore, ce surgissement ne restera pas sans lendemain. Le courant «anti-européen» se manifestera de manière récurrente tout en s’incarnant dans des figures diverses. En 1999, il soufflera les voiles de Charles Pasqua tandis qu’il profitera plutôt au Mouvement pour la France de Villiers en 2004 et 2009.

Le FN, champion du souverainisme

Le cru 2014 des élections européennes annoncera-t-il un paysage politique nouveau? Remarquons tout d’abord que ce scrutin ne révèle pas systématiquement des bouleversements durables. La relative gratuité du vote européen se traduit aussi par des bouffées électorales de peu de conséquences.

Les 12% de voix rassemblées par Bernard Tapie en 1994 n’ont pas eu de suites. La méchante claque subie en 1999 par le RPR, alors emmené par Nicolas Sarkozy, ne l’a pas empêché de remporter l’élection présidentielle trois ans plus tard. Le succès des socialistes en 2004 n’annonçait pas leur reconquête de l’Elysée en 2007.

Ces réserves étant posées, le scrutin du 25 mai s’annonce tout de même révélateur d’au moins deux tendances lourdes de la période. Le succès prévisible du FN tient pour beaucoup à sa capacité à cristalliser à son profit le courant souverainiste et les sentiments anti-européens d’une large fraction de l’électorat. La concurrence des listes Debout la République de Nicolas Dupont-Aignan (1,5 à 3% des intentions de vote) demeure modeste.

L’élection européenne n’est pas celle qui est le plus favorable à l’extrême droite, loin s’en faut. Les sympathisants du FN figurent parmi ceux qui ont le moins l’intention d’aller voter. L’abstentionnisme aux européennes touche prioritairement l’électorat populaire, celui-là même qui est le plus enclin à soutenir le parti lepéniste.

C’est dire le sens qu’aurait la performance électorale que laissent présager les enquêtes d’intentions de vote. Le FN est donné en tête par cinq instituts sur six devant l’UMP, avec des scores oscillant de 22 à 24% des suffrages potentiels. Un tel résultat lui permettrait de doubler son meilleur résultat historique à ce type de scrutin: 11,7% des voix en 1989. Rappelons encore que le FN n’avait obtenu que 6,3% des suffrages il y a cinq ans.

La gauche plus faible que jamais

L’autre grand enseignement qui se dessine concerne la faiblesse de la gauche. Les listes de ce camp (de l’extrême gauche à EELV) ne totalisent que 36,5% à 38,5% des intentions de vote. Le score annoncé du PS est médiocre (16% à 17,5%) mais encore supérieur à son pire résultat (14,5% en 1994).

C’est bien l’influence électorale de l’ensemble de la gauche qui s’annonce exceptionnellement réduite. Du jamais vu pour un scrutin européen où elle a toujours rassemblé plus de 40% des suffrages.

Son plus mauvais résultat avait été enregistré en 1984 avec 42,4% des voix. La gauche n’a certes été majoritaire à ce scrutin qu’une seule fois, en 1979. Mais le total de ses voix a oscillé aux alentours de 44 à 45% lors des cinq dernières élections européennes.

Ce décrochage historique de la gauche serait lourd de conséquences pour l’avenir. Gauche radicale et écologistes ne sont que très partiellement capables de profiter du rejet du parti au pouvoir. L’échec de celui-ci risquerait ainsi de rejaillir sur l’ensemble de ce camp. Et de placer le PS en position très délicate dans le «tripartisme» qui l’oppose désormais à la fois à l’UMP et au FN.

Éric Dupin

Eric Dupin
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Journaliste
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