Européennes 2014France

Elections européennes: ce que cache l’obsession pour «la montée des populistes»

Fabien Escalona, mis à jour le 20.05.2014 à 18 h 40

Le scénario de l'élection européenne semble déjà écrit, à coup de catégories fourre-tout qui servent surtout à délégitimer des courants politiques tout simplement critiques de l’ordre existant, et cachent d'autres enjeux tout aussi intéressants.

Jean-Marie Le Pen lors du défilé du Front national, le 1er mai 2014. REUTERS/Benoît Tessier.

Jean-Marie Le Pen lors du défilé du Front national, le 1er mai 2014. REUTERS/Benoît Tessier.

L’affaire semble entendue, du moins si l’on se fie au récit médiatique dominant à propos du scrutin européen qui se tiendra en France dimanche 25 mai. Le scénario de l’élection des députés au Parlement européen serait déjà écrit: celui du «triomphe des populismes» ou de «la montée des extrêmes» (au choix), lesquels représenteraient une menace pour l’idée et la construction européennes.

Non seulement ce récit est paresseux et problématique, mais son matraquage risque malheureusement de nuire à une observation plus complète des dynamiques politiques qui caractériseront les prochaines élections européennes.

Problématique, cette grille de lecture l’est d’abord en raison des termes mêmes qu’elle mobilise: «les extrêmes» et surtout «les populistes». Leur pertinence apparaît en effet bien faible lorsqu’on cherche à savoir quelles sont les forces politiques désignées sous ces labels englobants.

Une grille de lecture problématique

Passons vite sur le terme d’«extrêmes»: compris dans son sens le plus strict, à savoir le rejet des formes de la démocratie libérale-représentative, il ne désigne en réalité qu’une part infime des mouvements qui ont des chances d’envoyer des députés au Parlement européen.

Le label «populiste», dont l’usage a bondi ces deux dernières décennies, souffre quant à lui d’être appliqué à une variété de partis ou de personnalités dont l’hétérogénéité l’emporte clairement sur l’homogénéité. La réunion du Front national (nativiste et autoritaire) et du parti de gauche radicale grec Syriza (internationaliste, anticapitaliste, féministe et écologiste) sous une même appellation laisse franchement songeur sur l’utilité de cette dernière.

Certains croient pouvoir identifier quelques traits minimaux qui permettraient tout de même de rassembler des formations aux orientations idéologiques contraires. Pourtant, certains de ces traits (jouer le peuple contre les élites, s’en remettre à un leader charismatique…) peuvent tout aussi bien se retrouver dans des partis mainstream que ne pas être présents dans ceux qui sont habituellement étiquetés comme populistes.

Ces problèmes découlent en grande partie de l’absence d’une définition stable et partagée du «populisme», mais révèlent peut-être plus simplement que l’usage du terme en dit sans doute plus sur ceux qui l’emploient que sur ceux qu’ils désignent. Ainsi, les catégories «populistes» ou «extrêmes», dont on concède parfois qu’il existe des variantes de droite et de gauche, masquent souvent un a priori négatif à l’égard de toutes les forces politiques qui sont étrangères à un «cercle de la raison» qui ne dit pas son nom. Leur emploi participe, de façon inconsciente ou non, à délégitimer des courants politiques tout simplement critiques de l’ordre existant, en mettant dans le même sac ceux qui le font dans un sens réactionnaire et ceux qui prétendent à une transformation démocratique des rapports sociaux.

Pas de raz-de-marée continental

Bien souvent, cependant, le spectre populiste est agité pour annoncer un raz-de-marée d’une famille politique en réalité plus circonscrite: celle des droites radicales (ou «extrêmes-droites mutantes»).

D’après les données de sondages collectées par le site PollWatch 2014, l’augmentation du nombre de députés de cette famille dans la prochaine législature apparaît en effet plus que probable. Elle ne se lit pas tant dans le score annoncé de l’actuel groupe nationaliste «Europe libertés démocratie» que dans celui des non-inscrits, parmi lesquels des membres du FN, du PVV (Pays-Bas), du FPÖ (Autriche) ou du Jobbik (Hongrie).

Cela dit, alors qu’une soixantaine de députés non-inscrits supplémentaires sont attendus, un peu plus de la moitié seulement devraient réellement relever de la droite radicale. Dans ce groupe hétérogène des non-inscrits figureront en effet, selon les enquêtes, des députés du Mouvement 5 étoiles en Italie, du parti espagnol de centre-droit UPyD ou du nouveau parti libéral Ano en République tchèque.

Il faut ajouter que les gains attendus des droites radicales seront concentrés sur moins de la moitié des pays membres de l’UE. La France en fait partie, mais la reconquête électorale du FN depuis le mandat de Sarkozy, bien qu’elle soit réelle, a justement nourri une fascination sans rapport avec l’implantation effective de la droite radicale sur le continent européen. Le politiste Cas Mudde a ainsi pu parler du «mythe de l’Europe de Weimar» en rappelant tout d’abord qu’un quart des pays membres de l’UE ne comptait pas de parti de droite radicale, mais aussi que, depuis l’entrée en crise en 2007, ceux-ci n’avaient augmenté leur score que dans une dizaine de pays.

Pour cette raison, la formation d’un nouveau groupe de droite radicale, capable de peser au sein du Parlement européen, n’est pas encore assurée. La première condition d’un seuil minimum de 25 députés devrait certes être remplie, mais ceux-ci doivent aussi provenir de sept pays différents de l’UE. Or, compte tenu des divisions existantes entre les différentes formations, le respect de cette seconde condition est loin d’être acquis.

Certes, l’irruption des droites radicales contemporaines sur les scènes politiques européennes répond bien à une logique de «famille politique». Une relative simultanéité de leur essor, il y a une trentaine d’années, traduit l’émergence de nouvelles divisions politiques au sein des corps sociaux, nourries par un vaste processus de globalisation des sociétés et de décomposition progressive des Etats sociaux nationaux.

Pour autant, son intégration à l’échelle européenne est très faible. Cela se remarque dans l’inexistence d’une fédération européenne de partis (dont les autres familles se sont dotées) et par les difficultés des députés de droite radicale à former des coalitions larges et durables, ainsi que par la disparité de leurs choix de vote comparé aux autres groupes politiques. Magali Balent et Corinne Deloy, dans une note de la Fondation-Schuman, y voient autant de signes de «divisions, désorganisation [et] manque de discipline», expliquant aussi l’absence d’un candidat commun pour la présidence de la Commission européenne.

D'autres enjeux

La perspective d’un tsunami populiste aux prochaines élections européennes doit donc être déconstruite. Non seulement le terme est impropre, mais s’il s’agit de parler des droites radicales et extrêmes, leur progression attendue ne doit pas être exagérée: ces forces sont loin de devenir dominantes sur tout le continent européen et manquent de cohésion. Quand bien même elles parviendraient à mieux s’organiser au Parlement européen, cela ne devrait perturber que marginalement le cours actuel de l’intégration européenne, quoi que l’on pense de ce dernier.

D’un côté, parce qu’une logique consensuelle prévaut dans cette enceinte et dans l’arène politique européenne en général, et qu’elle amènera les familles qui gouvernent l’Europe depuis cinquante ans (conservateurs, libéraux et sociaux-démocrates) à collaborer comme avant.

D’un autre côté, parce que le Parlement européen n’est qu’un des rouages d’un système institutionnel qui compte aussi le Conseil européen, dont les équilibres dépendent des élections nationales, ainsi que la Commission européenne, la Banque centrale européenne et la Cour de justice. Dans son récent ouvrage Démocratiser l’Europe, Antoine Vauchez décrit bien comment ces trois institutions «indépendantes» bénéficient d’un mandat «supra-électoral et supranational», conçu précisément pour isoler le gouvernement de l’Europe de la volonté populaire.

Au-delà, la focalisation anxiogène sur la menace populiste empêche d’attirer l’attention sur d’autres phénomènes tout aussi intéressants. Les projections réalisées du prochain Parlement européen indiquent notamment que le groupe de la gauche radicale européenne (GUE-NGL) devrait s’étoffer d’une quinzaine de sièges. Un tel gain permettrait à cette famille politique de retrouver une part de sièges égale à celle d’il y a quinze ans, de devenir le quatrième groupe parlementaire (au lieu du sixième actuellement) et de se substituer aux Verts comme deuxième groupe de la gauche. A condition de ne pas gommer les différences fondamentales entre cette famille et celle des droites radicales, dont les projets sont profondément antagonistes, leur progression simultanée signifiera bien un rétrécissement, par les deux bouts du spectre politique, de la représentativité des familles ayant le plus soutenu l’intégration européenne jusqu’ici.

Ce rétrécissement serait d’ailleurs cohérent avec la perte de vitesse, sur le long terme, des partis de gouvernement ayant accepté l’écart croissant entre, d’une part, les attentes des citoyens qu’ils sont censés représenter, et d’autre part, les multiples impératifs internationaux et communautaires auxquels ils ont souscrit. Plus leur poids sera érodé à Strasbourg et Bruxelles, plus l’incitation à une coopération étroite sera forte, contribuant au brouillage accru d’une opposition droite/gauche déjà bien peu visible au niveau européen.

Si significative qu’elle soit, la progression des forces hétérogènes contestant le système politique européen ne sera pourtant pas la seule chose à observer au prochain scrutin. Il faudra aussi être attentif aux évolutions du rapport de forces à l’intérieur du bloc historique ayant gouverné l’UE depuis ses premiers pas institutionnels. D’après les enquêtes, le groupe conservateur devrait perdre de nombreux députés et les sociaux-démocrates en regagner quelques-uns, rééquilibrant ainsi une situation de domination très nette du PPE dans la précédente législature. La responsabilité pesant sur les épaules des sociaux-démocrates n’en sera que plus forte.

Enfin, les équilibres internes au sein des groupes parlementaires devront être scrutés, dans la mesure où ces groupes reflètent mal les divisions politiques réelles vis-à-vis de l’UE et de ses politiques. Comme le rappelle le politiste Michael Holmes dans une note de la Fondation Jean-Jaurès, l’espace politique central pour les partis reste l’espace national, dans lequel se déterminent les orientations normatives et les stratégies d’alliance. Par conséquent, la provenance des députés composant les différents groupes ne sera pas anodine: il sera intéressant, par exemple, de voir si le poids relatif des députés communistes les plus orthodoxes de la gauche radicale sera entamé ou non.

Le 25 mai prochain, l’analyse des résultats des élections européennes gagnerait donc à échapper à la grille de lecture opposant un magma populiste aux partis de gouvernement pro-intégration. On lui préférera volontiers une observation des dynamiques et relations entre les différentes familles politiques, un moyen beaucoup plus sûr de découper l’espace politique et de s’y repérer. Par ailleurs, et sans vouloir décourager l’esprit civique des lecteurs de cet article, on n’oubliera pas que ce scrutin ne revêtira en fait qu’une importance relative: boudé par une majorité de citoyens, il ne sera qu’un déterminant parmi d’autres du gouvernement de l’Europe, et pas forcément le plus crucial.

Fabien Escalona

Fabien Escalona
Fabien Escalona (42 articles)
Enseignant à Sciences Po Grenoble
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