Sexe, tolérance et Europe des 28: pourquoi l’élection européenne n’est pas l’Eurovision

C’est une élection européenne, pas une fête de l’Europe. Et Conchita Wurst n’est pas Martin Schulz. A en juger par les campagnes qui incitent à aller voter le 25 mai, la distinction ne va pas de soi.

L'Europe, c’est la paix. L’Europe, c’est sexy. L’Europe, c’est la fin des frontières et la diversité des cultures mêlées à la joie d’être ensemble...

Pourquoi les opérations de com qui veulent inciter les citoyens européens à voter tombent-elles à ce point à côté de la plaque? Pourquoi on a parfois l’impression que le concours ringard et niais de l’Eurovision se prolonge au-delà du sacre de Conchita Wurst?

Jugez plutôt. Ces dernières semaines, l’Europe a enfanté de quelques campagnes spontanées de citoyens, associations, réseaux, think tank et autres collectifs, dont la bonne volonté est manifeste mais la naïveté, parfois désarmante:

La campagne «Europe is sexy» du groupe des Jeunes européens, dont l’affiche d’une jeune fille au lit avec deux garçons et semblant hésiter entre les deux, est censée établir un parallèle entre la culture du plan cul et le choix du bulletin à glisser dans l’urne le 25 mai. 

Ou comme l’interprète d’une manière plus poétique Coralie Delaume, auteure d'un essai critique sur la construction européenne, Europe, les Etats désunis, sur La Croix: «La plupart d’entre nous aura immédiatement compris que l’abstention, c’est mal. Et au passage, que l’abstinence c’est mal aussi….»

Le site Europe is sexy. Après tout, pourquoi pas?

Les goodies d’Europe Ecologie les Verts, en particulier leur série de préservatifs floqués de leur logo ou des lunettes d’Eva Joly, le tout porté par un slogan à contresens, «Donnons vie à l’Europe».

La campagne Rock the Eurovote, avec son line up d’artistes nous vendant les bienfaits de l’UE en vidéos. Quelques citations extraites de ces séquences:

«Pour moi l’Europe, c’est la paix», Dany Boon.

«L’Europe est une région du monde où on peut circuler librement, tranquillement, en toute sécurité et où règne la paix», Nagui.

«Je suis convaincu que notre richesse vient de tous ces mélanges et de cette diversité», Nagui (suite).

La campagne «Je veux l’Europe», variante de la précédente mais avec au casting Axel Khan, Cédric Villani, Michel Leeb, Bernard Guetta, d’autres gens connus moins connus et des vrais gens qui ont fait Erasmus (pas de campagne de pub pour l'Europe digne de ce nom sans Erasmus!)

Le personnage de Voteman imaginé par le parlement danois qui, à défaut de convaincre les abstentionnistes, se distingue par son humour décalé et sa relative honnêteté sur les enjeux du vote du 25 mai. Assoiffé de sexe et de violence, le personnage de Voteman, un voyou hypermusclé, est aussi obsédé par le vote aux européennes, raconte le dessin animé posté par le parlement. Depuis qu’il a oublié de voter, il s’est rendu compte qu’il n’avait pas d’influence sur la régulation des émissions de CO2, la composition des jouets des enfants et la proportion de cannelle réglementaire dans ses gâteaux à la cannelle. Depuis il force tout le monde à voter!

Ce qui est triste, c'est que cette campagne, sans doute la seule à toucher son public cible, a dû être retirée le lendemain de sa publication sur Internet, après avoir provoqué un tollé.

Pourquoi ça ne va pas?

Premier problème, on l’a dit, c’est ringard.

On a l’impression d’être replongé dans le «grand cauchemar des années 80», pour reprendre le sous-titre de l’essai de François Cusset, La décennie, lorsque les bons sentiments du charity business et la morale de la tolérance remplacent peu à peu les oppositions politiques, que l'intégration à un grand marché de consommateurs devient l'horizon indépassable et où l'agenda médiatique est rythmé par les grandes festivités annonçant «la fin de l’histoire»: chute du mur de Berlin et bicentenaire de la révolution française en tête.

Deuxième problème, ce n’est pas convaincant en soi: qu’une chanteuse d’opéra, un scientifique de haut niveau ou un business man dont les carrières se déploient à l’international se sentent appartenir à un réseau européen et que l’Europe fasse partie de leur quotidien concret n’a rien d’étonnant et ne fait finalement qu’éloigner un peu plus l’électeur lambda d’une réalité qui n’est pas la sienne, même s'il n'a pas d'a priori négatif vis-à-vis de l'intégration européenne.

Petit trois. Après que les artistes invités nous ont expliqué que l’Europe c’était la paix, la tolérance et la destruction des frontières, les clips nous encouragent généralement à voter –c’est le but. Mais sans nous donner d’indication. Cela n’a pas de sens: si vous votez pour un parti souverainiste, qu’il soit assimilé à la droite ou à la gauche, vous voterez en faveur d’une consolidation ou d’une reconstruction de certaines barrières (douanières, sociales, culturelles, fiscales, etc.).

Quatrième faille, la principale: ils partent du principe selon lequel le désamour pour l’Europe est une question de préjugés, et que nul préjugé ne saurait être balayé par une belle campagne de pédagogie ou un recours à des femmes nues.

Cette certitude dans le bien-fondé de la construction européenne et de ses bienfaits –il suffit d’en parler pour convaincre les électeurs– se retrouve dans la pétition pour que le débat entre les candidats à la Commission européenne soit diffusé sur France 2 –ce qui en soit, n’était pas une mauvaise idée. La pétition s’intitule «Plus d'Europe à la télé, c'est moins de populisme dans les urnes!» Ce serait bien la première fois qu’on se féliciterait de l’effet des médias audiovisuels sur le recul du «populisme»... D’habitude, c’est plutôt grâce à la télé qu’ils sont accusés de progresser.

Christer Sjögren, chanteur suédois, se traîne péniblement aux demi-finales des présélections nationales de l'Eurovision en 2004 avec "I love Europe".

Rendre l’Europe sexy est devenu un projet en soi à mesure que l'abstention augmentait en Europe. Chaque nouveau pic d'abstention semble devoir être suivi d'une nouvelle campagne encore plus sexy. On danse pour l’Europe, on chante pour elle, on lui récite des poèmes, on se met nu pour elle. Devra-t-on bientôt coucher pour elle?

Parlement européen: participation et abstention, 1979-2009. Deux graphiques et un commentaire. Par Pierre VERLUISE. Source: La revue géopolitique

Après tout, il s’agit d’une élection, pas d’une fête de l’Europe. D’ailleurs Nagui, décidément très inspiré dans le clip Rock the Eurovote, se prend à rêver:

«Aimant la musique et profitant de la diversité culturelle de tous les pays européens, ce serait peut-être bien qu’il y ait une date symbolique dans l’histoire de l’Europe, qui soit la date d’un immense festival qui pourrait d’ailleurs se déplacer de pays en pays chaque année, et qui réunirait toutes les musiques, toutes les cultures, toutes les sensibilités et toutes les langues aussi […]».

Un peu comme... l'Eurovision?

Mise à jour du 19 mai à 14h20: il s'agit de Conchita Wurst, et non «Wurtz» comme il était écrit dans la première version de l'article. Nos excuses aux amateurs de l'Eurovision.