Partager cet article

Ma mairie n’est pas sur Internet: c’est grave?

L'étand de Berre vu du ciel via Wikimedia Commons

L'étand de Berre vu du ciel via Wikimedia Commons

Les horaires de la piscine, les menus de la cantine, obtenir des documents... Aujourd'hui, le réflexe est de chercher ces informations en ligne. Et la plupart des municipalités ont un site Internet officiel, plus ou moins bien fait. La plupart, mais pas toutes.

Avez-vous déjà cherché Berre-l'Etang sur Internet? Hormis la page Wikipedia, vous tomberez sur l'adresse http://www.berre-l-etang.fr/, qui est en fait un portail d'accès à l'intranet municipal et l'extranet «pour les professionnels»:

Pas de site Internet, pas de page Facebook, pas de compte Twitter, pas de blog, pas même la possibilité de feuilleter en ligne le magazine municipal édité quatre fois par an. Berre-l'Etang, c'est pourtant une commune plus de 13.000 habitants, située dans les Bouches-du-Rhône, à une trentaine de kilomètres de Marseille. Municipalité riche mais population pauvre, taux de chômage supérieur à la moyenne nationale, cohabitation des générations, la ville –essentiellement industrielle– est absente d'Internet.

Hérésie? Absurdité ou choix raisonné? En 2014, et alors que 80% des Français estiment que l'utilisation des technologies du numérique est «un enjeu important pour une ville»[1], une commune peut-elle encore se passer d’un site Internet pour communiquer et informer ses administrés?

Aucune obligation légale pour les communes

Légalement, oui. Les mairies ne sont pas contraintes d’éditer un site Internet, ni d’exister sur les réseaux sociaux. Leurs seules obligations: la publication en ligne des marchés publics et, selon Georges Chatillon, ancien directeur du master droit du numérique à La Sorbonne, la mise à disposition d’une adresse mail permettant de communiquer avec la mairie par voie électronique.

A Berre-l’Etang, on se contente ainsi du minimum légal: une page statique, vide, qui renvoie simplement vers les marchés publics (dans la partie «extranet»), Google, les pages jaunes et les cartes Michelin. Ce cas est plutôt rare. Parmi les 39 autres villes de même taille recensées par l’Insee, seule une, Rivière-Pilote, en Martinique, n’a pas de site Internet. Et si l’on compare Berre-l’Etang aux 93 communes de la future métropole Aix-Marseille-Provence (qui devrait voir le jour en janvier 2016), seules cinq d’entre elles sont totalement absentes du web[2] et deux affichent des pages en travaux ou sans mise à jour depuis 2008[3].

En 2010, une étude menée sur les communes françaises de moins de 100.000 habitants montrait que plus de 40% d’entre elles avaient un site Internet. 60% des communes non équipées à l’époque comptaient moins de 500 habitants. Des villages comme Dambenois (Doubs, 629 habitants), Bras-sur-Meuse (Meuse, 740 habitants) ou Longchaumois (Jura, 1.092 habitants) sont ainsi présents sur le Net.

Berre-l’Etang fait donc figure d’exception mais les sites officiels des municipalités ne sont pas toujours optimisés.

Un rapport de la Cour des comptes datant de juillet 2013 souligne le retard de la France en la matière. Si l’instance reconnaît que «plusieurs administrations ont réalisé des progrès considérables dans l’usage du numérique», elle dénonce des sites souvent conçus pour les besoins propres de l’administration et non pour les usagers ainsi qu’une offre de communication qui ne répond pas à la demande grandissante des citoyens.

L’OCDE place par ailleurs la France en bas de classement quant au taux d’utilisation des services publics en ligne par les particuliers. Alors que 70% à 80% des particuliers scandinaves utilisaient Internet en 2011 pour des contacts avec l’administration, seuls 60% des Français avaient recours à ces services. 

«En France, il y a encore cet esprit du site qui ne sert à rien, constate Franck Confino, directeur d’une agence de communication spécialisée dans la stratégie numérique des collectivités locales et auteur d’un livre sur le sujet. Le niveau est parfois très bas et certaines communes ont des sites vitrines, pas du tout tournés vers l’usager. Pour certains élus, il ne s’agit que de “plaquettes en ligne”.»

En 2010, parmi les sites des communes de moins de 100.000 habitants, seuls 18% proposaient une dimension interactive et 42% offraient des services en ligne (documents et formulaires administratifs, demande de rendez-vous avec les élus, paiement en ligne, etc.).

Consciente de son retard, la France veut faire mieux: dans un rapport présenté en septembre 2013 à la ministre de l’Egalité des territoires, Cécile Duflot, Claudy Lebreton, président de l’Assemblée des départements de France, souligne «la nécessité de s’approprier les nouvelles technologies dans la proximité» et insiste sur le fait que «la culture numérique –collaboration, ouverture, mutualisation, reconnaissance de l’initiative individuelle, etc.– doit être mise au service du développement territorial».

Les Français attendent plus de leur commune

La demande, elle, est forte. D’après l’étude Ipsos pour Microsoft, 87% des Français jugent utiles le développement et l’utilisation des technologies numériques par les municipalités, mais seuls 44% estiment que ces services sont assez utilisés par leur commune.

Dans certaines communes, le problème est financier; dans d’autres, il est humain. D’autres encore, ne sautent pas le pas par manque de connaissance ou tout simplement par choix.

A Berre-l’Etang, le maire, Serge Andréoni, 74 ans, entamant tout juste son cinquième mandat, est un homme de terrain, proche de sa population, et qui ne voit en Internet qu’un outil froid, lisse et déshumanisant. Admettant ne pas avoir suffisamment de connaissances sur le sujet, l’édile préfère ne pas commenter ce choix, laissant entendre qu’un site sera mis en ligne, un jour.

Car la municipalité a les moyens et les équipes sont en place. Les noms de domaines ont été achetés dans les années 2000, une phase de recrutement a été lancée en décembre 2013 pour qu’un «coordinateur web» se charge de la production de contenus et dans certains services, on s’étonne d’apprendre que le site n’est pas en ligne.

«Oui, nous avons un site... Ah non, en fait, il faut aller sur celui de l’Office de tourisme», s’excuse-t-on à la communication. A l’Office de tourisme, associatif, on parle d’une mairie «vieille école», loin des préocupations numériques.

«Il n’y a pas de volonté politique de lancer un site Internet. C’est dans les projets depuis longtemps mais nous n’y croyons pas trop.»

Paradoxalement, le maire de Berre-l’Etang milite pour que les infrastructures de la ville –mairie, écoles, médiathèque– soient équipées en informatique et pour que la population ait accès à Internet haut débit partout.

Du côté des spécialistes de la communication, il n’y a pas de débat. Franck Confino:

«Il faut un site Internet, point. Si on se pose cette question, on peut aussi carrément se demander s’il est utile de communiquer!»

Benjamin Teitgen, responsable de la communication de la mairie de Besançon (Doubs):

«Il faut un endroit où les gens puissent avoir une information fiable et officielle sur leur ville.»

La ville de 120.000 habitants figure parmi les bons élèves de l’Hexagone. Avec 150.000 visiteurs uniques par mois sur son site selon le responsable de la communication, elle informe quotidiennement ses administrés et offre un grand nombre de services pratiques.

Comble du luxe, la ville s’engage à répondre dans la demi-journée à toutes les questions qu’on lui pose sur Twitter (@villedebesancon), week-ends et jours fériés compris.

«Nous avons entre cinq et dix questions par jour, estime Benjamin Teitgen. Notre seule préocupation, c’est de rendre service aux habitants. La question d’être présents sur la Toile ne se pose pas, de même qu’on ne se demande pas si on doit avoir un service éducation ou voirie.»

«Internet est un service public»

Anne-Sophie Brousseau, conseillère en communication institutionnelle, analyse:

«Tout dépend des objectifs de la ville. Au-delà de pouvoir valoriser ses actions, avoir un site Internet est intéressant pour une mairie parce que c’est un service public.»

«Un site Internet est un moyen d’exister au niveau local», ajoute Guirec Maréchal, président du réseau des communes, start-up qui construit des sites pour les collectivités locales.

«On y raconte la vie de la collectivité, on connecte les gens entre eux.»

Avec un site Internet, une mairie est en quelque sorte ouverte 24 heures sur 24.

A Berre, impossible par exemple de connaître la composition du conseil municipal ou de savoir ce qui s’y passe sans se rendre directement à la mairie ou téléphoner aux heures d'ouverture (que l'on ne trouve pas sur le site Internet mais par exemple sur le site Vos-démarches). Impossible aussi, hormis donc du lundi au vendredi, de 8h30 à 12h30 et de 13h30 à 18h00, de se renseigner sur les événements à venir, de connaître les horaires de la piscine –information la plus recherchée pour la ville de Paris– ou de télécharger des formulaires.

Difficile également de savoir que la ville est classée Seveso seuil-bas pour son usine Linde France.

«Dans le même temps, en période de crise, c’est le contact humain qui est essentiel, estime Georges Chatillon, ancien directeur du master droit du numérique à La Sorbonne. La plupart des gens vivent très bien sans le numérique. Peut-être qu’il faut justement revenir à un travail de terrain, à de la présence humaine.»

Un argument balayé par Benjamin Teitgen:

«Offrir des services sur Internet ne coupe pas pour autant le lien et le contact. Ce n’est pas parce que vous offrez un maximum de services dématérialisés que les gens ne trouvent plus le chemin de la mairie. Et de toute façon, que vous le vouliez ou non, vous êtes sur Internet.»

Berre-l’Etang existe ainsi sur Facebook, où une page, créée automatiquement à partir de Wikipédia, compte plus de 1.370 «likes». «Si la ville avait sa propre page, elle pourrait très rapidement récupérer au moins 80% de ces gens-là. Pourquoi s’en priver?», s’interroge Franck Plasse, formateur au CFPJ. «Internet ne fait pas une élection», répond-on à la mairie de Berre-l’Etang. Avec cinq mandats consécutifs, et une élection dès le premier tour lors des dernières municipales (76,8%), le maire qui reçoit personnellement les habitants chaque semaine et qui assiste encore à toutes les manifestations de sa ville, semble en effet assurer sa communication.

Pourtant, selon une enquête du CSA réalisée pour Orange, BFMTV et Le Figaro, 73% des Français attendent de leur commune que les informations concernant les démarches administratives soient accessibles en ligne. Huit Français sur dix souhaitent par ailleurs que leur mairie investisse plus dans le numérique. Et ce dans toutes les régions de France, sans exception. Une commune peut-elle encore ignorer cette demande grandissante sous prétexte qu’Internet ne l’intéresse pas?

Amandine Briand

[1] Selon l’enquête Ipsos «Les Français et la ville numérique», réalisée pour le compte de Microsoft en novembre 2013. Retourner à l'article

[2] Il s'agit de Mimet (4.500 habitants), Belcodène (1.824 habitants), Lamanon (1.823 habitants), Beaurecueil (564 habitants) et Saint-Estève-Janson (356 habitants). Retourner à l'article

[3] Le site de Saint-Antonin-sur-Bayon n'est pas mis à jour depuis 2008. Celui de Plan-de-Cuques est en chantier. Retourner à l'article

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte