Si vous croyez que vous allez élire le président de la Commission européenne, vous allez être déçu

Martin Schulz et Jean-Claude Juncker en mars 2011. REUTERS/Alex Domanski

Martin Schulz et Jean-Claude Juncker en mars 2011. REUTERS/Alex Domanski

L’argument massue du PS est bidon.

Vous n’en pouvez plus de l’austérité? Attention à ne pas vous «tromper de colère», conjure Jean-Christophe Cambadélis. Le «problème», ce n’est pas la courageuse politique menée à Paris, c’est l’odieuse mainmise des conservateurs sur l’Europe, explique doctement le premier secrétaire de PS.

Par chance, la solution est d’une simplicité biblique. Il suffit de voter socialiste le 25 mai pour que la gauche devienne majoritaire au Parlement européen. Le PSE propulsera alors son candidat, Martin Schulz, à la présidence de la Commission européenne et l’on pourra enfin «en terminer avec cette politique d’austérité qui mine les peuples».

Cet axe de campagne des socialistes français pour le prochain scrutin a le mérite de se greffer sur le réflexe à pointer Bruxelles comme origine de tous nos maux. Mais il a l’inconvénient de traiter avec la plus grande légèreté les dures réalités européennes, qu’elles soient politiques ou institutionnelles.

Un vote indicatif

Il est exact que le renouvellement du Parlement européen de mai 2014 prend un sens nouveau depuis la mise en oeuvre du traité de Lisbonne. Les chefs d'Etat et de gouvernement doivent désormais proposer un candidat à la présidence de la Commission «en tenant compte des élections au Parlement européen», ce dernier devant par la suite approuver leur choix.

D’aucuns en ont conclu un peu rapidement que le Conseil européen serait obligé de proposer une personnalité appartenant au parti arrivé en tête aux élections européennes. C’est la lecture que s’efforcent d’imposer les «partis» européens qui ont désigné des candidats à la présidence de la Commission qui battent campagne: Jean-Claude Juncker pour le PPE (Parti populaire européen) et Martin Schulz pour le PSE (Parti socialiste européen).

Tout le monde, c’est le moins qu’on puisse dire, ne l’entend pourtant pas de cette oreille. Angela Merkel, qui a son petit mot à dire sur le sujet, ne cache pas qu’elle ne considère nullement le vote des Européens comme décisif pour la désignation du futur président de la Commission.

Les décideurs et les électeurs

Herman Van Rompuy vient de mettre les pieds dans le plat dans une interview au quotidien allemand Süddeutsche Zeitung. Le président du Conseil européen observe, avec un zeste de mépris, que le résultat des votes de mai «dépend de beaucoup d’autres facteurs, de sensibilités nationales qui n’ont rien à voir avec l’Europe ou avec les meilleurs candidats».

Au demeurant, à l’écouter, les Européens –qui s’abstiennent de plus en plus de participer à ce scrutin– ne seraient pas dupes:

«La différence entre le Parlement et ceux qui décident vraiment est très claire pour les citoyens.»

Les chances de voir le Parlement européen imposer ses volontés au Conseil sont encore amoindries par sa configuration probable. A en croire les projections réalisées sur la base des sondages, le PPE et le PSE ne devraient pas être séparés par un grand écart. Le camp arrivé en tête –les conservateurs semblant tenir la corde– ne pourra guère se prévaloir d’une position de force.

D’autant plus que la poussée prévisible des forces contestant, sur la droite comme sur la gauche, les deux courants dominants produira un émiettement de la représentation parlementaire européenne. Une situation qui offrira une belle marge de manœuvre aux chefs d’Etat et de gouvernement.

Une fausse alternance

Cambadélis va également un peu vite en besogne lorsqu’il qualifie la Commission de «sorte de gouvernement de l’Europe». L’Union n’étant pas de structure fédérale, le vrai pouvoir reste celui du Conseil. Qui plus est, le social-démocrate Schulz ne représente pas vraiment une alternative de fond aux politiques actuellement menées en Europe.

Le président du Parlement européen, en meeting à Paris le 17 avril, a cru bon d’imiter l’anaphore de François Hollande dans son débat avec Nicolas Sarkozy de 2012 pour lancer à plusieurs reprises:

«Moi, président de la Commission...»

On ne pouvait mieux signifier que les promesses énoncées relevaient d’un propos de campagne.

Sur le fond, Schulz a toujours soutenu le cours actuel de la construction européenne. Il a voté les mesures renforçant les règles de discipline budgétaire des Etats membres, tout comme la baisse du budget pluriannuel de l’UE pour la période 2014-2020.

Contradiction sur les 3%

La contradiction est patente entre Cambadélis et lui-même sur la fameuse règle des 3% de déficit. Appelant à une «autre logique», le socialiste français affirme que «les critères de 3% qui ont été adoptés dans un temps ne peuvent pas être aujourd’hui appliqués dans le moment de la crise que nous vivons». Le même jour, Schulz a déclaré l’inverse dans une conférence de presse:

«Le traité est là et je ne vais pas changer le traité (…). Les critères sont clairs.»

Grimer Schulz en champion d’une réorientation majeure des politiques européennes suppose encore d’oublier que son parti participe au gouvernement d’Angela Merkel. Et pas à n’importe quel niveau puisque Sigmar Gabriel (SPD) est vice-chancelier et ministre de l’Economie et de l’Energie.

Les débats entre Juncker et Schulz se révèlent d’ailleurs plutôt consensuels. «Je constate que M. Juncker me donne raison et est très proche de mon programme», est contraint d’ironiser le candidat socialiste. Le candidat conservateur n’a pas tort de ne «pas croire» qu’il existe une réelle différence entre droite et gauche européennes en matière économique. Le PPE et le PSE continuent largement à cogérer le Parlement européen. C’est avec le soutien des conservateurs que Schulz en est devenu le président en 2012.

L’argument du changement par la tête de la Commission européenne a peu de chances de convaincre beaucoup d’électeurs. Aux prises avec l’impopularité de leur propre politique, les socialistes français ne peuvent aussi facilement botter en touche. C’est n’est tout de même pas José Manuel Barroso qui a imposé les modalités du «Pacte de stabilité» à François Hollande.

Eric Dupin

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