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Quand l'obsession de l'isolation des bâtiments... tue

Catherine Bernard, mis à jour le 06.05.2014 à 16 h 33

Isoler les bâtiments, c'est bien. Sauf quand on oublie du même coup de —bien— les ventiler.

REUTERS/Mick Tsikas

REUTERS/Mick Tsikas

Traquer les déperditions énergétiques du bâtiment est, depuis le premier choc pétrolier, l'un des priorités de la puissance publique, qui a multiplié les réglementations thermiques de plus en plus exigeantes. Au point que désormais, un logement neuf est forcément à basse consommation énergétique, et qu'isoler les «passoires énergétiques» constitue l'un des grands chantiers des politiques du logement. Et justifie de généreuses subventions fiscales. 

Mais cette obsession énergétique risque bien de créer un problème sanitaire de taille: une pollution accrue de l'air intérieur. Le phénomène est de plus en plus connu: l'air de nos habitations —et de nos bureaux— est parfois plus nocif que l'air extérieur. A l'échelle mondiale, la mauvaise qualité de l'air intérieur tue même plus que celle de l'air extérieur selon les données récentes de l'OMS: plus de 4 millions de décès prématurés en 2012 —essentiellement dans les pays où la cuisine se fait sur des foyers ouverts—, sur un total d'environ 7 millions de disparitions prématurées imputables à la pollution de l'air.  

Si, dans les pays développés, la situation est meilleure, elle reste tout de même préoccupante. «Nous sommes, en intérieur, soumis à de multiplies polluants biologiques et chimiques : acariens, moisissures, CO2, benzène, particules fines, composés organiques volatils, formaldéhyde, ...», expliquait Suzanne Deoux, docteur en médecine et présidente de l'association Bâtiment Santé Plus lors d'un récent colloque.

Une partie d'entre eux vient des matériaux de construction —colles, peintures, isolants, moquettes,  etc...-—,  une autre de l'équipement —meubles, ustensiles—,  une troisième des produits d'entretien, des fumées de cuisine —et de cigarettes. Sans parler des émissions imputables aux habitants eux-mêmes qui, en respirant, émettent du CO2, et provoquent une hausse des températures et du taux d' humidité. Enfin, les pollutions extérieures s'immiscent également dans les logements.

Le syndrome des maisons malades

Autre grand polluant souvent négligé, «le radon, un gaz radioactif certes naturel, mais classé cancérogène pulmonaire certain par l'OMS depuis 1987 et qui provoque chaque année en France entre 1.200 et 3.000 décès par cancer du poumon», poursuit Suzanne Deoux. 

Ces pollutions intérieures ne sont certes pas nouvelles. Mais notre obsession énergétique actuelle pourrait bien les faire exploser! Premier problème: les chantiers. «Ils sont tellement étanches que les revêtements ont du mal à sécher. Du coup, les émissions se poursuivent bien plus longtemps qu'elles ne devraient», explique Suzanne Deoux. C'est le syndrome des «maisons malades» découvert aux Etats-Unis et dans les pays nordiques qu'on a découvert il y a une bonne vingtaine d'années et qui commence à être également bien connu dans l'Hexagone. «Parfois, la seule solution est de déposer le revêtement et de tout refaire!», assure le médecin.

Mais même bien construits, les bâtiments très bien isolés posent très souvent un second problème: la circulation de l'air y est souvent très insuffisante. «Car, rappelle Christian Cardonnel, président du bureau d'études éponyme, aujourd'hui, le pont d'air qui subsiste sur une façade occupe la surface d'une carte de visite, quand, il y a vingt ans, elle représentait un format A4». Les bâtiments sont, autrement dit, quasiment hermétique. Sans ventilation, l'air n'est pas renouvelé.

Les bâtiments les plus écologiques sont certes équipés des ventilations à double flux qui assurent la régénération de l'air tout en récupérant les calories de l'air sortant. Mais les ventilations à doubles flux n'équipent que 5% du parc de logements. Les autres ne sont, soit pas ventilés du tout, soit ventilés avec une ventilation simple autoréglable.

Les situations les plus absurdes étant les logements anciens que l'on rénove énergétiquement —notamment en les isolant, à grands coups de crédits d'impôts et de subventions, sans parallèlement revoir leur système de circulation de l'air. Ni prendre garde à choisir, au moins, des isolants peu émetteurs de polluants. Les atmosphères intérieures peuvent alors rapidement devenir de très mauvaises qualité. Certains n'hésitent pas à parler de «cocktail de poisons».

300.000 années de vie à sauver

Pourtant, assurent les professionnels, assurer une bonne circulation de l'air —voire une circulation variable en fonction des occupations réelles des pièces— coûterait une dizaine d'euros au mètre carré. A la simple condition d'être intégrée dès la conception. Une goutte d'eau, donc, dans un budget de rénovation énergétique complète: par comparaison, l'isolation thermique par l'extérieur revient à 50 à 80 euros par m2 selon l'Anah (agence nationale pour l'amélioration de l'habitat).

Or la mauvaise qualité de l'air intérieur a un coût: maladies, décès prématurés. Suzanne Deoux l'assure: «en intégrant la problématique de la qualité de l'air aux batiments économes en énergies, on gagnerait en Europe 300.000 années de vie par an».  Pour l'instant, les politiques publiques cependant peinent à suivre même si, dès l'an prochain , les établissements d'accueil d'enfants de moins de six ans devront du reste mesurer leurs teneurs en benzène, formaldéhyde et CO2 (indicateur de confinement). 

Les fabriquants d'épurateurs d'air ont du coup le vent en poupe. Ces petits appareils sont déjà très en vogue notamment en Asie et commencent à faire leur apparition dans les grandes surfaces spécialisées françaises. Mais tous ne sont pas forcément à conseiller, comme l'affirmait l'an dernier le magazine Que Choisir  avec un titre éloquent «un remède pire que le mal?». Ethera, une start-up française, propose cependant un nouveau type d'appareils qui absorbent les formaldéhydes dans des sortes «d'éponges» constituée de capteurs nanoporeux.

Mais rassurez-vous (!): bientôt, tout un chacun pourra suivre la qualité de l'air —intérieur comme extérieur— sur son smartphone. Des starts-up, tel EcologicSense, développent des capteurs portatifs (de cov, de CO2, de formaldéhyde, etc..) dont le coût devrait bientôt être abordable pour presque toutes les bourses et qui permettront de suivre en permanence l'évolution des pollutions domestiques ! Au fait, si on ouvrait (un peu) les fenêtres? 

Catherine Bernard

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Journaliste
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