Parents & enfantsFrance

Vive la résidence alternée!

Nadia Daam, mis à jour le 04.05.2014 à 16 h 28

Ce mode de garde est à l'origine de débats parfois violents. Et pour cause, il interroge une mutation de la sphère privée et réforme l'ordre de la famille traditionnelle. Et c'est tant mieux.

 REUTERS/Karoly Arvai

REUTERS/Karoly Arvai

Un lundi matin sur deux, quand je dépose ma fille à l'école, je l'embrasse un peu plus fort que les autres jours et je me retourne toujours en lui lançant «appelle-moi cette semaine», avant de me diriger vers la station de métro la plus proche.

A chaque fois, plusieurs personnes sont présentes lors de cette scène: le gardien de l'école, des maîtresses en retard et pressées, des parents d'élèves ou de simples passants... Et à chaque fois, au son de ce «appelle-moi cette semaine», certains visages se figent, des lèvres se crispent de manière presque imperceptible. Les regards s'attardent un peu plus et détaillent cette mère qui, donc, ne verra pas sa fille cette semaine et semble s'en accomoder.

Cela va bientôt faire six ans que ma fille S. est en résidence alternée entre son père et moi. Elle a 8 ans aujourd'hui. Et depuis six ans, il me faut sentir ces regards parfois intrigués, parfois franchement hostiles.

Mais les critiques les plus violentes à l'endroit de la résidence alternée ne sont pas émises par le voisin du dessus, ou le collègue de travail. Depuis des années, elles émanent de professionnels: pédopsychiatre, cliniciens, sociologues... La presse, les sites d'infos relaient à l'envi pamphlets et tribunes qui accusent la résidence alternée d'engendrer des souffrances psychologies sévères et durables chez l'enfant.

Pourtant, des études sérieuses ont été menées sur le sujet et respectent, elles, toute la complexité du sujet. Le livre blanc de la résidence alternée, qui vient de paraître, les compile et donne surtout la parole à des professionnels qui enfin abordent la question avec finesse, précautions et bienveillance.

D'abord une question de vocabulaire

Faites le test autour de vous: demandez à n'importe qui de donner une définiton précise de la «résidence alternée». On vous répondra à coup sûr que cela désigne le fait, pour un enfant, de vivre une semaine chez son père, une semaine chez sa mère, alternativement. Ce qu'on résume généralement avec l'expression «une semaine sur deux» par opposition au schéma «un week-end sur deux, la moitié des vacances» chez le père, le plus souvent.

C'est là le premier gros malentendu. La loi du 4 mars 2002 relative à l'autorité parentale a inscrit dans le code civil la résidence alternée. Et nulle part, il n'y est fait mention d'une répartition à 50/50. La résidence alternée désigne le fait d'équilibrer le plus possible le temps de résidence de l'enfant chez chacun de ses parents, mais jamais l'équité la plus stricte.

Ainsi un enfant qui est à 60% chez son père et à 40% chez sa mère est en résidence alternée. De même que certaines familles optent pour des organisations telles que un jour sur deux, une milieu de semaine en alternance etc. Il ne s'agit donc pas d'avoir «sa juste part de l'enfant» mais de faire du sur-mesure en lieu et place du prêt-à-porter.

Ainsi, bon nombre de personnes qui fustigent ce mode de garde oublie sa principale particularité: sa souplesse.

Précisons également que, d'après l'enquête du ministère de la Justice, la résidence alternée est demandée dans 80,7% des cas par les deux parents et que la moitié des familles pratiquant la résidence alternée scinde la semaine en deux.

Par ailleurs, il convient bien de parler de «résidence» et non de «garde alternée» comme le font certains alors qu'une loi a rendu le terme de «garde» obsolète en 1987. Et c'est là un point essentiel, quand on parle de résidence alternée, on parle de la sphère privée telle qu'elle a évolué ces derniers années... en rendant possible la coparentalité.

Cessons d'opposer coparentalité et bien-être de l'enfant

Le fait que l'enfant vive sur des périodes plus ou moins égales chez son père et sa mère crée de fait une coparentalité. Remettre en question la résidence alternée, c'est remettre en question le fait qu'il est préférable pour un enfant d'être élevé par ses deux parents et d'avoir avec eux des relations équilibrées.

Comme l'écrit le magistrat Marc Juston, la résidence alternée, «c'est un droit des parents subordonné à l'intérêt de l'enfant». Or nombreuses et peu relayées sont les études qui ont révélé les bienfaits de cette organisation. Entre 1979 et 2006 sur dix-neuf études, seules l'une d'entre elle précise que ce mode peut être source d'anxiété et aucune ne conclut à une baisse de l'estime de soi.

Parmi les opposants à la résidence alternée, les plus sévères le sont à l'égard de ce mode de garde appliqué au nourrisson. Ainsi, la résidence alternée serait odieusement dangereuse de 0 à 3 ans (voire de 0 à 6 ans pour les plus stricts) mais le serait subitement et on en sait trop comment un tout petit peu moins après ce seuil.

Et sur ce point, le psychanalyste Michel Tort est le plus virulent contre les anti-résidence alternée:

«On agite les troubles précoces qui laissent présager une hécatombe future (...) Sur le même mode qu'on a pronostiqué les effets délétères à grande échelle de l'homoparentalité dans les dix dernière années, on prophétise l'échec même du traitement de ces pathologies précoces graves du nourrisson à résidence alternée qui donneront des adultes pahtologiques.»

Exemple typique de diagnostic à l'emporte-pièce: pour Maurice Berger, chef de service en psychiatrie de l'enfant au CHU de Saint-Etienne, «on sait de manière scientifique que le bébé éprouve de l'angoisse et de l'insécurité quand on le change d'endroit fréquemment».

Quid des bébés qu'on emmène à la crèche ou chez la nounou chaque matin, et qui vont être mis au contact d'autres personnes ayant elles aussi des conduites parentales? S'inquiète-t-on de faire dormir un nourrisson chez ses grands-parents, chez un oncle ou chez des amis? Evite-t-on de partir en vacances avec un nourrisson et donc de le «déplacer»?

Jamais. Mais un bébé qui irait dormir chez son père deux ou trois nuits par semaine, et c'est tout son psychisme qui serait foutu?

BINGO. Pour les pétitionnaires hostiles à la garde alternée, et même s'ils ne le formulent pas toujours de la sorte, la place d'un enfant est chez et auprès de sa mère, figure maternante exclusive et gardienne du foyer dans bien des esprits.

Les opposants à la résidence alternée sont machistes

La loi de 2002 est claire:

«Les pères et mères exercent en commun l'autorité parentale.» (art 372 du code civil)

Mais l'autorité parentale elle-même, au sens d'autorité exercée par le père et la mère est récente. Jusqu'en 1970, «la puissance paternelle» assurait l'exclusivité de l'autorité sur les enfants.

Les nouveaux textes ont donc pour but de légitimer une égalité totale entre hommes et femmes, pères et mères. Pourtant, il s'en trouve pour y voir une tentative de manipulation des hommes par les femmes, la justice et la société tout entière. Ainsi, Eliette et Janine Abecassis ont assisté à un colloque sur la «garde alternée» (notons l'emploi toujours aussi anachronique du mot «garde») et en sont visiblement sorties toute bouleversées.

«Faire de la résidence alternée un mode prioritaire, c'est également soumettre les familles à une injonction très forte: le bon père, c'est celui qui demande la garde alternée, alors même que parfois il n'en veut pas réellement, mais il le fait pour éviter de passer pour un mauvais père.»

Ainsi donc, aujourd'hui, les hommes seraient victimes d'une pression sociale.

Mais la sollicitude d'Eliette et Janine Abecassis à leur égard s'arrête là, puisque, dans le même texte, elles les décrivent comme des pingres qui cherchent à échapper à leurs obligations financières:

«Cela permet d'escamoter les problèmes d'argent, et la contribution à l'entretien et à l'éducation de l'enfant, puisque 76 pour cent des résidences alternées ne donnent pas lieu à une pension de l'un des parents à l'autre.»

Comme on connaît la supérioté des salaires des hommes à celui des femmes, on sait à quelle partie de l'ex-couple les Abecassis font référence. De soumis bien malgré eux à un supposé dogme de la résidence alternée, les hommes sont en quelques lignes passés aux monstres d'égoïsme qui préfèrent garder leurs gosses que de verser 250 euros mensuels.

Cette illisibilité dans l'opinion et les arguments montre à quel point on est mal à l'aise avec la manière dont la résidence alternée redistribue les rôles. Comme l'écrit Gérard Poussin, psychologue clinicien:

«Tout le monde trouvait normal le propos de Dolto (1988) selon laquelle les pères qui s'occupent des nouveaux-nés "sont en grande partie" marqués de féminité et, pour ainsi dire dire, jaloux que les mères soient porteuses.»

Autrement dit, s'occuper d'un enfant priverait les pères d'une partie de leur masculinité et leur implication ne serait motivée que la la jalousie et la volonté d'en remontrer aux femmes.

Aujourd'hui, et c'est heureux, la loi balaie ces propos rétrogrades et tente d'entériner le fait que la fonction paternelle est au moins aussi essentielle que celle des mères. Et les spécialistes qui militent pour que la résidence alternée soit limitée sont en réalité des nostalgiques du primat maternel. Pour Michel Dugnat, pédopsychiatre en psychiatrie périnatale, «il ne fait plus de doute que les fonctions dites maternelles ne peuvent rester strictement attachées au genre des parents, et que dans ces conditions, les deux sexes peuvent remplir des fonctions dites maternelles et dites paternelles».

En résumé, un père peut être une mère comme les autres.

Le mythe de l'égoïsme

Enfin, ce qui est souvent reproché aux parents qui ont opté pour ce mode de garde, c'est de l'avoir choisi par égoïsme. Et il faut bien ne rien connaître à la résidence alternée pour dire cela. D'abord, n'avoir son enfant qu'une semaine sur deux, ou 4 jours par semaine, c'est rater 50% ou 30% de sa vie. C'est en tout cas le type de calcul douloureux que l'on peut faire dans les moments parfois difficiles où l'enfant nous manque. Et ces moments sont fréquents, même après des années. Même si cela permet de retrouver des moments de liberté, quitter son enfant pour une semaine est un crève-coeur. Alors où est l'égoïsme là-dedans?

La résidence alternée, c'est aussi, de fait, devoir conserver les liens les plus harmonieux possibles avec l'ex. Celui qu'on déteste, ou qu'on méprise parfois. Celui qui a fait du mal, celui à qui on a fait du mal... Il est impossible de conserver cette organisation sans garder un lien permanent avec l'autre. Et cela coûte tout à la fois en énergie, en abnégation, en contrôle de soi, en sacrifices... tout cela dans l'intérêt de l'enfant. L'égoïsme serait de se débarasser de l'ex avec l'eau du bain, le week-end sur deux et la moitié des vacances.

Il va de soi qu'il ne s'agit pas ici d'ériger la résidence alternée en dogme. Elle ne peut s'imaginer qu'avec des règles minimales obligatoires (proximité géographique, compétence parentale, conditions financières, entente entre les deux parents, etc). Mais de la même manière que le mariage pour tous n'a privé personne de ses droits et qu'il en a, au contraire, octroyé à d'autres, il faut militer pour «la résidence alternée pour tous» au sens du droit à reconstruire sa famille sans être jugé.

Nadia Daam

Nadia Daam
Nadia Daam (199 articles)
Journaliste
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