Les Hmong, «nos» Harkis d'Indochine

 par Air America Archives — Kenneth Conboy, War in Laos 1954-1975, Squadron/Signal Publications 1994. Sous licence Public domain via Wikimedia Commons.

par Air America Archives — Kenneth Conboy, War in Laos 1954-1975, Squadron/Signal Publications 1994. Sous licence Public domain via Wikimedia Commons.

Certains membres de ce peuple des montagnes du nord Vietnam ont combattu avec les Français pendant la guerre d'Indochine, puis avec les Américains pendant celle du Vietnam. Quelques milliers immigrèrent, dont plusieurs centaines en Guyane française, où les autorités avaient un plan pour eux.

Il y a soixante ans se jouait dans une cuvette de l'Indochine l'une des plus cuisantes défaites militaires françaises. De la guerre d'Indochine, la mémoire collective n'a pas retenu grand chose, si ce n'est qu'il y eut Diên Biên Phu et que ce fut terrible. Il faut dire que pour ce qui est de la péninsule, la guerre du Vietnam est passée derrière. Et pour les guerres de décolonisation française, c'est surtout l'Algérie qui a marqué les esprits.

Là-bas, comme en Indochine, des combattants «indigènes» ont porté les armes aux côtés des troupes françaises. Le nom de Harki vient instantanément à l'esprit pour le cas algérien. Venant de harka, signifiant «mouvement», formation paramilitaire, le mot est devenu synonyme de ces Algériens engagés dans l'armée française ou du moins aux côtés de l'armée française, puisque ces combattants n'avaient pas de véritable statut militaire.

Les Hmong sont moins connus, pourtant leur histoire n'est pas sans rappeler celle des Harkis, sauf que ce nom n'est pas celui d'un statut, mais d'un peuple. Un peuple des montagnes du nord Vietnam à la frontière avec le Laos et la Chine, dont des membres ont combattu avec les Français pendant la guerre d'Indochine, puis avec les Américains pendant celle du Vietnam.

En tant que peuple, les Hmong furent toutefois divisés pendant ces guerres. La scission commence dès l'invasion japonaise de l'Indochine pendant la Seconde Guerre mondiale. Certaines familles soutiennent alors les Français, tandis que d'autres collaborent avec les Japonais. Pendant la guerre d'Indochine, on retrouve des Hmong du côté des forces coloniales françaises, mais aussi du Viêt Minh. Il en est de même lorsque les Américains investissent la région.

La collaboration indirecte toucha toutes les familles 

La guerre, avec son lot de bombardements et de déplacements de population, fait de la nourriture une question cruciale. Et pour accéder à l'aide alimentaire américaine, il est fortement conseillé d'avoir un proche dans l'armée ou l'administration.

 «Cette forme de collaboration indirecte toucha pratiquement toutes les familles, expliquent les chercheurs Jean Michaud et Christian Culas dans un article sur l'histoire des migrations hmongbien au-delà de leur volonté, parfois farouche, de ne pas entrer dans le conflit entre les partisans communistes et les défenseurs de l'ancienne royauté laotienne soutenue par les Américains. Dans les "zones libérés" du Nord, le pouvoir communiste voyait, lui aussi, d'un très mauvais oeil le pacifisme de certains. Ne pas prendre part au conflit, c'était toujours être soupçonné de sympathie pour l'ennemi».

Associés de gré ou de force aux armées françaises puis américaines, les Hmong sont des «traîtres» pour les communistes qui prennent le pouvoir en 1975. Pour éviter représailles et rééducation, plus de 100.000 Hmong quittent alors le Laos et le Vietnam pour se réfugier en Thaïlande.

Le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés leur reconnaît le statut de réfugié. Et des pays occidentaux, au premier chef la France et les Etats-Unis, proposent à certains d'immigrer.

La grande majorité d'entre eux s'intallèrent aux Etats-Unis. C'est certains de leurs descendants que Clint Eastwood met en scène dans son film Gran Torino, où une jeune Hmong donne une petite leçon d'histoire à un vieux vétéran de la guerre de Corée raciste jusqu'à la moelle, campé par Eastwood lui-même.

En France, environ 10.000 Hmong immigrèrent, dont plusieurs centaines en Guyane française, où les autorités avaient un plan pour eux. L'objectif: développer l'agriculture et peupler ce vaste territoire amazonien, où un Plan vert vient d'être lancé.

«Les Asiatiques s'adaptent très bien aux conditions guyanaises»

La France peut ainsi remplir un double objectif : accueillir des Hmong tout en tentant une énième mise en valeur agricole de ce confins de son Empire colonial, devenu département en 1946. Pour Marie-Odile Géraud qui a consacré un ouvrage aux Hmong de Guyane, dès 1975, le sort de la Guyane est lié à celui des réfugiés asiatiques. «La question se pose en effet en termes internationaux et la France, concernée au premier chef en tant qu'ancienne puissance tutélaire en Indochine, veut agir en faveur des populations laotiennes, vietnamiennes et cambodgiennes. Pour Dupont-Gonin [économiste ayant vécu en Indochine et en Guyane, à l'origine de l'installation des Hmong en Guyane], la cause est entendue :

"Du point de vue de la géographie, les Asiatiques s'adaptent très bien aux conditions guyanaises, et au climat, sous lequel ils peuvent mener leur vie traditionnelle."»

Des montagnes du Laos à la forêt amazonienne, il n'y aurait presque qu'un pas... L'idée reçoit l'aval du Président du Conseil général de Guyane de l'époque et le recrutement débute. Voici ce qu'on peut lire dans Regards sur les Hmong de Guyane française: Les détours d'une tradition de Marie-Odile Géraud, un travail émaillé de nombreux témoignages recueillis auprès des Hmong de Guyane:

«Dans les camps de Thaïlande, on commença à recruter les candidats à l'émigration auxquels on proposait explicitement de s'installer en Guyane pour s'y livrer à l'agriculture. Mais il faut bien constater que de l'aveu même des intéressés la motivation principale était bien davantage la volonté de quitter les camps que celle de gagner la Guyane qui, dans le meilleur des cas, ne correspondait à rien dans leur esprit. Et lorsque les Hmong avaient quelque idée de ce pays, cela n'était guère encourageant: certains avouent maintenant avoir cru aux bruits les plus divers qui couraient sur la Guyane, pays des animaux géants, où les moustiques étaient gros comme des poulets, les fourmis aussi voraces que les rats et les fleuves recouverts d'une mousse qui avalait ceux qui se hasardaient à naviguer».

Mais ce n'est pas tellement des moustiques que vient le plus mauvais accueil, mais des Guyanais, dont beaucoup voient d'un mauvais oeil la venue de réfugiés asiatiques. Des rumeurs auraient même évoquer l'arrivée de 40.000 personnes. La Guyane compte alors une population de 55.000 habitants. La gauche guyanaise voit dans ce projet une volonté de peuplement colonialiste du gouvernement français, alors que dans la région, les voisins accèdent à l'indépendance (Surinam en 1975, Guyana en 1966).

Pour éviter un accueil hostile, les premiers Hmong qui atterrissent à l'aéroport de Cayenne en 1977 sont amenés de nuit en camions bachés à l'endroit qui leur a été assigné. Cacao est un ancien site d'orpaillage abandonné sur la commune de Roura.

«La découverte au matin de ce site entouré de forêt ne fut pas pour les rendre enthousiastes : devant la pluie incessante, la perspective d'un travail de défrichage gigantesque, la présence certes rassurante des militaires français mais qui rappelait un peu trop la situation dans les camps, les Hmong avouent aujourd'hui qu'ils ont éprouvé une grande déception. Ce pays pour eux était la France, et même s'ils avaient été avertis qu'il ne s'agissait pas de la Métropole, nombreux étaient ceux qui ne s'attendaient pas à trouver une région aussi radicalement différente de leur idée de la France», commente l'ethnologue Marie-Odile Géraud.

Le suicide d'un officier pour attirer l'attention 

Le projet gouvernemental de faire de la riziculture est vite délaissé par les Hmong, qui se consacrent au maraîchage et à l'arboriculture. En deux ans, ils atteignent l'autosuffisance alimentaire et commencent à fournir les marchés guyanais. Entre 1977 et 1979, 1.200 Hmong s'installent. Après Cacao, un deuxième village est créé à Javouhey. Environ 2.000 Hmong vivent aujourd'hui en Guyane et approvisionnent les marchés du département. Une réussite qui incita même plusieurs familles hmong à quitter la France métropolitaine pour s'essayer à l'agriculture guyanaise.

Dans l'hexagone, les Hmong furent principalement installés en milieu urbain. Mais certaines familles se sont également tournées vers l'agriculture, notamment dans le Gard.

Mais tous les Hmong n'ont pas quitté le Laos. A la fin de la guerre, certains se cachent dans la forêt et y montent des groupes de résistance armée contre le nouveau gouvernement communiste. C'est le début du conflit hmong qui perdure jusqu'à aujourd'hui, opposant les autorités laotiennes à quelques milliers de Hmong vivant dans des conditions dramatiques.

Des reportages mettent de temps en temps en lumière cette situation, héritée des guerres d'Indochine et du Vietnam. Un documentaire diffusé sur l'émission Envoyé spécial en 2005 avait suscité une réaction dans la société et chez les parlementaires, sans que cela n'aboutisse à quoique ce soit de concret. Tout comme le renvoi de plusieurs milliers de Hmong de camps de réfugiés thaïlandais vers le Laos en 2009, où ils sont encore menacés.

Ce statu quo mena un colonel français à la retraite à se suicider au pied du monument aux morts d'Indochine de Dinan en 2011. Un geste de protestation contre l'absence de réaction de la France et des Etats-Unis qui, après avoir accueilli une partie des Hmong réfugiés en Thaïlande, ne semblent plus être concernés par cette population.

Hélène Ferrarini

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