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Pourquoi les témoins d'agression n'interviennent-ils pas (toujours)?

L’Agression de saint Antoine par les démons, Mathias Grünewald, Musée d'UnterLinden, Colmar

L’Agression de saint Antoine par les démons, Mathias Grünewald, Musée d'UnterLinden, Colmar

La peur du risque n'explique pas tout.

Mardi 22 avril, une jeune femme a été agressée dans le métro de Lille. Poursuivie jusqu'à l'extérieur, personne n'est venu l'aider pendant les trente premières minutes. Sur RTL, elle raconte s’être «mise près d'un homme» qui «n'a rien voulu savoir, il ne m'a pas aidée». Pire, «les gens sont partis dans l'autre rame tout au fond. Ils m'ont laissée toute seule et ils me regardaient me faire agresser. J'ai demandé du secours, j'ai crié à l'aide. Les gens s'écartaient». Ce genre de récit arrive régulièrement. Pourquoi la plupart des témoins d'agression ne viennent pas aider les victimes?

La peur du risque

En décembre 2013, deux étudiants américains ont mené l'expérience. Sur le campus d'une université, ils ont filmé les réactions des passants à la simulation d'une agression. Certains interviennent, un autre filme pour enregistrer la violence. Mais beaucoup ne bougent pas, ou s’écartent. Les deux étudiants arrêtent alors la fausse agression et demandent aux passants d'expliquer leur comportement. «Je suis désolé, dit l'un, je ne pense pas que ce soit mes affaires, je ne veux pas avoir de problèmes». 

La peur du risque constitue évidemment le premier frein à l'intervention. La violence sidère et méduse la victime autant que le témoin. «En régle générale, les personnes qui n'interviennent pas ont peur pour leur propre sécurité», explique Carole Damiani, docteure en psychologie clinique et chargée de mission aide psy à l'INAVEM. «On a des victimes qui au départ étaient des témoins et qui sont passées au statut de victimes en se prenant des coups pour défendre quelqu'un», poursuit Béatrice Gérard, directrice de Paris Aide aux Victimes. «Les bénéfices engendrés par une intervention lors d'une agression semblent à première vue moins importants que les coûts, les risques, termine Sidonie Verhaeghe, chercheuse en sociologie et historienne des rapports sociaux de sexe. Il semble presque plus logique, plus "rationnel" de ne pas intervenir».

Un processus de déresponsabilisation

L'espace public joue un rôle à part entière dans le comportement de chacun. Dans la rue ou les transports en commun, chaque individu est une personne seule entourée d'inconnus. La responsabilité est facilement reportée sur les autres: chacun pense que quelqu'un va intervenir. La culpabilité n'en est que plus facilement partagée. «Pourquoi serait-ce à moi de prendre le risque de réagir, et pourquoi pas à mon voisin?, s'interroge Sidonie Verhaeghe. Puisque chaque individu serait également responsable, personne ne l'est réellement.» «Mais comme tout le monde compte sur les autres, personne n'intervient», poursuit Carole Damiani. 

Le groupe a donc aussi sa part d'importance: il inhibe. C'est ce qu'ont démontré les deux psychologues, John Darley et Bibb Latané, à partir de l'histoire de Kitty Genovese, cette jeune new-yorkaise agressée, violée et poignardée en pleine rue, devant trente-huit témoins, une nuit de mars 1964. Le réalisateur Lucas Belveaux en a même fait un film, 38 témoins.  Si en réalité il est possible que les témoins n'aient été qu'une demie-douzaine, cette histoire a depuis largement influencé la psychologie sociale. John Darley et Bibb Latané en ont tiré une théorie, celle de «l'effet du passant» selon laquelle plus il y a de témoins, moins on intervient. 

Pourtant certains interviennent

Le groupe régit tant les comportements, qu'à l'inverse, lorsqu'une personne se lève pour intervenir, d'autres se lèvent à leur tour. C'est l'effet de contagion. 

Qu'est ce qui nous pousse à intervenir? «L'atruisme peut-être, se demande Béatrice Gérard, le fait aussi de se dire que si cela nous arrivait, on aimerait que quelqu'un réagisse. Mais on a pas toujours le temps de réfléchir».«L'empathie, poursuit Sidonie Verhaeghe, (je ne peux pas supporter voir ce que cette personne subit), ou l'estime de soi et la reconnaissance des autres (un esprit chevaleresque, un besoin de se sentir valorisé par l'intervention)». La culpabilité aussi: «Ça nous est arrivé à tous déjà de ne pas réagir une fois, puis de s'en vouloir. La peur pour notre sécurité se trouve remplacée par la honte de ne pas être intervenus», raconte Béatrice Gérard. 

Ne pas intervenir, c'est légitimer

Le plus grave dans le fait de ne pas intervenir, c'est que cela produit une normalisation, une légitimation de l'agression, et cela perpétue l'idée que tout le monde n'a pas sa place dans l'espace public. «On a le sentiment que ce qui se passe n'est pas si grave», constate Sidonie Verhaeghe. C'est valable aussi bien quand ce sont des hommes qui sont victimes ou des femmes. (Même si pour beaucoup, une femme n'a rien à faire la nuit, seule.) «Dès lors, poursuit la sociologue, occuper ces espaces constitue une prise de risque qui est doublement sanctionnée: par l'agression et par la non-intervention des témoins»

Biensûr, nous ne sommes pas tous égaux devant l'appropriation de l'espace public, ni devant la peur. Mais on l'est devant la loi. La non-assistance à personne en danger engage votre responsabilité.

Fanny Arlandis

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