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En cas de crue de la Seine, les habitants vont devoir se débrouiller (heureusement, il y a une appli pour ça)

Marika Mathieu, mis à jour le 29.04.2014 à 15 h 23

Paris et l’Ile-de-France ne sont pas à l’abri d’une nouvelle crue dramatique comparable à celle de 1910. Une application vient de sortir pour mesurer les risques autour de chez soi: mais en cas de montée des eaux, tout porte à croire que les citoyens devront s’en sortir par eux-mêmes.

Sunset on the Seine / Joe deSousa via Flickr CC License By

Sunset on the Seine / Joe deSousa via Flickr CC License By

Aurez-vous bientôt les pieds, voire le haut de votre frigo, dans l’eau? Pourquoi parle-t-on d’«Île» de France? Vous n’en avez aucune idée et c’est bien le problème.

Car quand la Seine s’amusera à renouer avec son niveau de 1910, ce qui pourrait arriver vite dans la mesure où l’on parle de «crues centennales», Paris aura tout intérêt à retenir sa respiration bien en amont.

Conscient que rien ne s’oppose à la pluie, pas même une digue, l’Institut d’Aménagement et d’Urbanisme d’Ile-de France (IAU) vous propose dès à présent de tester les risques que vous encourrez.

«Baignade interdite»

L’IAU sort en effet une application de «sensibilisation» dénommée, non sans humour, «Baignade interdite». Cette application permet à tout francilien (ou futur marin) de savoir à quoi s’attendre grâce à une carte interactive basée sur des données de «crue moyenne». Dès l’ouverture, vous réalisez que la région parisienne sera coupée en deux par un énorme serpent bleu.

Vous pouvez alors vous géolocaliser, entrer le nom d’une ville ou cliquer sur un point au hasard pour découvrir une série d’informations déprimantes sur le lieu choisi: nombre d’habitations et de résidents touchés; zones d’équipements, de transports, d’enseignement et de santé affectés.

Quand vous cliquez sur un point, vous voyez s’afficher un petit dessin qui indique le niveau potentiel de l’eau à l’échelle d’un enfant, d’un adulte et d’une voiture.

Source: IAU, Baignade interdite

Si vous choisissez par exemple le métro Notre-Dame-de-Lorette, dans le IXème arrondissement de Paris (voir carte ci-dessous), l’enfant est submergé, l’adulte et la voiture le sont à moitié.

Ci-dessous, les dégâts possibles autour de la gare Saint-Lazare: en rouge, les équipements publics qui seraient touchés par la crue.

Source: IAU, Baignade interdite

La gare Saint-Lazare, lors de la crue de 1910. Via Wikimedia Commons

Du côté de l’école primaire de la rue Cambon, dans le Ier arrondissement, c’est la même chose (Devrait-on -par précaution- s’interdire de scolariser son enfant dans cet endroit?).

C’est vraiment très amusant car quand vous surfez sur une zone non-inondable, l’application vous demande si «vous souhaitez une piscine?». Bref, en amont, à Créteil c’est la catastrophe complète, l’enfant, l’adulte et la voiture sont noyés. Il n’y a plus de vie sur terre. Même topo à Grigny.

Créteil, Val de Marne, après la crue:

Source: IAU, Baignade interdite

En aval, à Rueil-Malmaison, il faut tout autant prévoir de vivre sur l’eau. À Gennevilliers, l’eau atteint le premier étage, même le lampadaire a du mal à respirer.

Nous aussi.

Pour s’y préparer, «il faut l’accepter»

Simon Carrage, géomaticien à l’IAU qui a dirigé l’équipe de conception de l’application résume ainsi l’utilité de son appli:

«Le premier objectif de cette carte est de diffuser la culture du risque et d’informer les gens sur les conséquences d’une inondation. La crue est un phénomène naturel que rien ne peut empêcher et qu’il faut accepter. Mais trop souvent, les habitants n’ont aucune conscience de ce qu’implique la présence d’un fleuve au cœur d’une métropole.»

Mais pourquoi tant d’inconscience? Peut-être parce qu’il n’est pas évident de faire état d’une probable submersion quand on n’a pas les moyens de l’empêcher. La mairie d’Alfortville, dont les enfants et les adultes n’auront plus pied en cas de crue, ne daigne ainsi pas évoquer sur son site un quelconque plan communal de sauvegarde (PCS). Cela n’aide pas.

Plus profondément, cette application agite les eaux troubles de l’urbanisation en Île-de-France. Notre belle métropole-capitale se révèle comme un château bâti sur un possible marécage, sans ordre de bataille ni rempart face à la montée des eaux qui s’annonce. La «sensibilisation» (ce qu’il reste aux hommes quand ils n’ont pas d’argent pour construire des barrages ou refaire les sous-sols) se révèle indispensable. Et effrayante.

5 millions de Franciliens sans eau

Au-delà de cette carte des dégâts, les conséquences d’une crue en Île-de-France se révèlent affligeantes pour toute la France (donc pour le monde). Ma mère découvre l’ampleur possible de la catastrophe:

«Tu te rends compte? Il n’y aura plus de métro, plus de RER, plus de périph’, plus de caves donc plus de vin. On n’aura plus Internet, plus de portable! Il faudra fuir, mais comment? La gare de Lyon [pour rejoindre le Midi] sera submergée.»

Elle est tombée (par hasard) sur l’étude de l’OCDE publiée en janvier sur la gestion des risques parisienne. Cette étude détaille des effets dévastateurs pour des millions de franciliens. «Il semblerait que les protections ne soient pas au niveau des standards d'autres pays de l'OCDE comparables», estime le rapport, sans concessions. L’Organisation annonce la fermeture de 140 des 250 kilomètres de lignes de métro fermés, un réseau routier bloqué sans pouvoir traverser la Seine, une bonne part des chaînes logistiques de l’industrie et de la distribution profondément affectés et de grandes difficultés à prévoir pour les réseaux électriques et télécoms.

Une crue de 8,6 mètres -comme celle de 1910- priverait complètement d’eau cinq millions de Franciliens et 1,3 million ne recevrait plus que de l’eau de mauvaise qualité. Ma mère imagine déjà un liquide saumâtre couler des robinets: «Il nous faut prévoir des bouteilles d’eau minérale. On n’y pense pas, c’est idiot. Je vais en stocker sur mon balcon, fais pareil».

Je n’ai pas de balcon. La voilà prête à miser sur une livraison à domicile «tant que c’est possible». Elle est excessive mais constituer des stocks n’est pas une blague, ce sera même nécessaire pour parer à des semaines de survie (mais il faudra rester raisonnable pour ne pas créer de pénurie).

Car l’OCDE prévoit des entreprises en panne sèche. Celles qui ne seront pas inondées devront faire face au manque d’énergie, de télécoms et de personnel, les employés étant prisonniers du fleuve hargneux. Par ricochet, cette désorganisation pourrait affecter leurs fournisseurs et leurs clients dans d’autres régions. Pour Simon Carrage, le problème vient du fonctionnement même de la métropole car «tous les services y sont liés». Il rappelle que si les grands groupes ont prévu leur plan de secours, c’est avant tout le tissu de TPE ET PME qui risque de se noyer:

«Ce n’est pas Sanofi qui risque le plus gros, mais le plombier du rez-de-chaussée qui perdra tout son stock, ses dossiers et plusieurs mois d’activité».

Selon l’OCDE, les dommages directs pourraient atteindre de 3 à 30 milliards d’euros et coûter 0,1 à 3% de PIB en cumulé sur cinq ans (1,5 à 58 milliards d’euros pour l’ensemble de la période) et affecter 400.000 emplois.

De la Venise de 1910 à la métropole noyée de nos jours

En 1910, les députés se rendent à l'Assemblée nationale en barque. Source: Assemblée nationale

En 1910, en plein développement industriel, la crue de la Seine s’était déjà montrée bien destructrice. La moitié de la ville, soit 200.000 logements, était alors inondée. Le zouave du pont de l’Alma faisait moins le malin avec de l’eau jusqu’aux épaules et les députés rejoignaient l’Assemblée à bord d’une barque.

Simon Carrage, conscient des limites de la science, alerte:

«Cette image d’Épinal n’aide pas à se rendre compte des ravages que pourraient entraîner une crue. On s’imagine Paris comme une petite Venise sans imaginer ce que cela implique 100 ans plus tard dans une métropole où tout est interconnecté. Même pour les spécialistes il reste difficile d’envisager l’ensemble des dommages occasionnés».

Aujourd’hui, le développement rapide de l'urbanisation dans les départements limitrophes de la capitale a augmenté le nombre d'habitations en zone inondable. Selon l’IAU, depuis le début des années 1980, plus de 100.000 logements ont été construits en zone inondable en Ile-de-France, à 85% dans l’habitat collectif.

«On a privilégié la densité de l’urbanisation à son extension, on en paye le prix», poursuit Simon Carrage, résigné. Le département le plus exposé est le Val-de-Marne, avec plus de 123.000 logements à lui tout seul concernés en cas de crue.

Dans Paris, il semblerait que le sous-sol ait pris la texture du gruyère, sans lien avec l’installation massive de rats, mais plutôt avec l’extension d’un infernal réseau de galeries, tunnels, égouts, canalisations, parkings, caves et autres secrets que seule une grande ville peut produire. Ma mère visualise l’effondrement de Notre Dame et le flottement des cadavres au Panthéon.

Trois jours pour s’organiser, deux mois pour survivre

Le problème qui taraude ma mère, désormais consciente des risques, c’est le temps qu’il faudra pour une décrue. Car si une crue de la Seine laissera trois jours pour s’organiser, la décrue sera longue, de l’ordre de trois semaines minimum... Ce que confirme Simon Carrage:

«Il faut imaginer la région sans transports, sans électricité, sans assainissement de l’eau ni traitement des déchets pendant au moins deux mois».

Une perspective confirmée par Serge Garrigues, secrétaire général de la zone de défense de Paris, qui indique dans Le Monde:

«Nous aurons une crue centennale. C'est une certitude. La seule inconnue, c'est quand? La crue maximale durera entre dix et vingt jours, pendant lesquels on ne pourra rien faire, juste survivre. Le retour à la normale ne sera pas espéré avant quarante-cinq jours».

Ce grand optimiste de Serge Garrigues est chargé de la protection des huit départements de la région francilienne.

Mais que fait l’Etat?

Face à une telle apocalypse, le plus frappant est de devoir accepter un certain fatalisme et de s’en remettre à quelques conseils de bons sens. L’IAU préconise la mobilisation des grands bailleurs sociaux dont le parc HLM représente jusqu’à 40% des logements inondables. L’Institut interpelle autrement les citoyens à s’informer (grâce à leur carte) pour savoir comment réagir le jour où…

L’OCDE suggère à la gouvernance parisienne de considérer un peu mieux la question à l’heure d’aménager le Grand Paris. Mais comme le rappelle Simon Carrage, un renouvellement urbain adapté à la gestion des risques d’inondation ne concerne que 20% des infrastructures. Pour le reste, en gros, il est trop tard.

L’OCDE préconise tout de même pour les autorités, de prendre conseil auprès des décideurs des pays ayant récemment connu ce type de catastrophe. Selon l’introduction de son rapport:

«Les récentes inondations en Europe ou celles liées à la tempête Sandy à New York en 2012 ont démontré l’impact dévastateur que de tels évènements pouvaient avoir aujourd’hui sur le fonctionnement des infrastructures, le bien-être des citoyens et l’économie des grands ensembles urbains.»

L’Île-de-France a déjà commencé quelques travaux de prévention et envoyé dès mars dernier une équipe aux States pour étudier leur plan d’intervention. Quatre grands réservoirs artificiels en amont de la capitale ont été mis en service entre 1950 et 1990, permettant de réguler le débit de la Seine et de la Marne et d'abaisser de 50 à 70 cm le niveau de la Seine en cas de crue. Le lit du fleuve a été creusé. Des parapets amovibles ont été installés par la municipalité pour rehausser les murets le long des berges.

L’exemple de David Cameron, conspué par des milliers de britanniques inondés et obligé de demander l’aide d’urgence de l’Union européenne cet hiver, devrait convaincre la France de poursuivre ses efforts.

Mais quand L’OCDE pointe un «manque de coordination», Simon Carrage évoque de son côté des travaux qui pour être efficaces seront impossibles à réaliser tant leur coût est jugé faramineux.

Le géomaticien, jospinien dans les termes, s’en remet à l’idée que «l’Etat ne peut pas tout» et qu’il faudra bien l’accepter avant de surélever nous-mêmes nos chaudières. Pour retrouver un peu d’espoir, il rappelle, informel, que nous aurons, après la crue, un monde à reconstruire. Et une politique de grands travaux à mener. Les optimistes diront qu’après deux mois sans eau et sans électricité, ce sera l’occasion de faire peau neuve et plus étanche. Comme après «une bonne guerre».

Marika Mathieu

Modifié le 29 avril à 15h10 - une première version de l'article plaçait à tort Créteil en aval et Rueil-Malmaison en amont de la Seine.

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