Ségolène Royal (ou Le Point) ne sait pas ce qu'est le «co-working»

The Hub Islington, un espace de co-working à Londres / Impact Hub via Flickr CC License By

The Hub Islington, un espace de co-working à Londres / Impact Hub via Flickr CC License By

En plus d'interdire le décolleté au ministère, Ségolène Royal aurait imposé le «co-working». Elle (ou l'hebdomadaire) confond en fait co-working, desk sharing et telecommuting.

Après la ségolénitude, cette manie de l'ancienne candidate à la présidentielle de 2007 d'inventer des mots se finissant par -ude, le temps du ségoléning est-il venu? C'est le petit élément passé inaperçu dans l'article du Point qui a lancé le Décolleté-Gate, et semble résolu à occuper au moins une journée du temps de cerveau des journalistes. Nouvelle ministre de l'Ecologie, Ségolène Royal aurait entre autres vexations, affirme l'hebdomadaire, interdit aux employées de son ministère de porter des décolletés, mais elle aurait aussi imposé la pratique du «co-working» à ses collaborateurs:

«Traduction concrète: aucun bureau ne doit être occupé par une seule personne, en dehors du sien. Il faut être au moins deux afin de co-worker. Cette règle s'applique à Jean-Louis Bianco, son conseiller spécial, qui partage son bureau avec son chargé de mission...»

Tout ce qui a trait au co- quelque chose est furieusement dans l'air du temps. On parlera ainsi de co-innovation, de co-création, de co-management et, donc, de co-working. L'abus de néologisme étant mauvais pour la santé du langage, on se retrouve rapidement à raconter n'importe quoi.

Car, petit problème, la définition initiale du co-working n'a en fait rien à voir avec la volonté de mettre dans des bureaux partagés des gens qui sont censés travailler en équipe ou, à tout le moins, dans les mêmes services. C'est même tout l'inverse; la tendance, californienne bien qu'on puisse lui trouver des racines historiques dans la bohème artistique européenne dont les membres travaillaient dans des cafés ou, plus récemment, dans la culture hacker, consiste à réunir en un endroit commun des travailleurs indépendants, donc a priori isolés physiquement de leurs clients, fournisseurs, sous-traitants ou partenaires.

Proposés dans leur version décontractée pour ces travailleurs plutôt jeunes et qualifiés de l'économie de la connaissance, ces lieux prennent le nom d'espaces de co-working et s'implantent dans les villes à proximité des quartiers de résidence de cette population. On met alors en valeur, outre la mutualisation des services (téléphone, Internet, charges, etc.), la possibilité d'une émulation créative et d'une circulation de l'information et des idées entre participants.

D'autres espaces, les télécentres, sont proposés aux travailleurs qui ont un employeur mais ont la possibilité de travailler à distance, près de leur domicile, sans avoir à effectuer le trajet pendulaire vers le siège social de l'entreprise; c'est le télétravail, ou telecommuting en anglais. Ces initiatives se multiplient autour des grandes métropoles, comme en Ile-de-France, par exemple en Seine-et-Marne

Ces espaces se développent pour répondre à l'exigence de «démobilité»: limiter les déplacements des salariés, confrontés à des temps de transports trop longs et épuisants, et désaturer les réseaux de transports, explique dans un rapport sur la démobilité Julien Damon, sociologue et contributeur à Slate. Grâce aux technologies de communication, le salarié travaille à distance, tout en restant sous l'autorité d'un employeur.

Ainsi dans Le Parisien, qui consacrait en 2012 un article au projet du conseil régional d'Ile-de-France de subventionner 14 télécentres ou espaces de co-working, Baptiste Broughton du site Neo-Nomade expliquait:

«Si le coworking s'est développé en répondant aux besoins d'une population bien précise, le télécentre a plutôt été pensé comme une réponse à la désertification des territoires et aux trajets domicile-travail.»

Le schéma proposé par Julien Damon sur le sujet offre un aperçu synthétique des situations possibles:

Source: La démobilité, travailler, vivre autrement. Julien Damon / Fondapol

Ce dispositif peut aussi être utilisé dans le public, comme c'est le cas pour la CPAM des Hauts-de-Seine dont les agents peuvent travailler à domicile. De nombreuses activités peuvent être concernées: un espace de co-working culinaire vient même d'ouvrir en région parisienne.

Une définition permet d'englober ces différents espaces en une définition topographique unique: ni lieux de travail classiques ni buraux aménagés au domicile, on parle alors de tiers-lieux. Votre co-worker n'est donc pas forcément votre collègue... et inversement.

Enfin, dans le cadre de l'espace de l'entreprise lui-même, se développe un principe dit du free seating ou desk sharing, dont les pratiquants sont parfois ironiquement désignés sous l'expression de «sans bureau fixe» ou le sigle SBF: le principe étant effectivement de passer d'une attribution des places fixe et établie à un travail «nomade» dans les espaces de travail de l'entreprise, avec un nombre de place inférieur au nombre de salariés. Comme le rapporte le site ZeVillage, la direction de Bouygues avait fait passer en 2013 une politique semblable, dite du flex-office, en échange de l'obtention par les syndicats d'une ouverture du télétravail.

Enfin, on ne résiste pas à l'envie de reproduire ici le commentaire sous l'article du Point d'un internaute bien au fait du lexique de la bureaulogie, qui regrette lui aussi de telles approximations et nous apporte cette subtile précision:

«[Le co-working] n'a rien à voir avec ce qui est décrit dans cet article, qui est du "time-share" de poste de travail, ou éventuellement du hot-desking.»

J.-L.C.

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