Européennes 2014France

Pourquoi je parie sur un taux d'abstention de 60% aux Européennes

Olivier Biffaud, mis à jour le 24.04.2014 à 7 h 16

Consultation détournée de son objet, projet illisible, vacuité des anti et faiblesse des pro-Européens, tout est réuni pour que le scrutin du 25 mai prochain marque un nouveau record de (faible) participation.

Banlieue de Londres en novembre 2013. REUTERS/Toby Melville

Banlieue de Londres en novembre 2013. REUTERS/Toby Melville

L'expert d’un institut de sondage se désole. Bon nombre de ceux qu’il sonde sur leurs intentions de vote aux européennes du 25 mai ne se doutent même pas… qu’il y a un scrutin à cette date. Quant à savoir s’ils savent à quoi servent ces élections, comment elles fonctionnent et qu’elles sont leur utilité, c’est encore une autre paire de manches.

Globalement, les Français n’ont rien à cirer de cette consultation qui revient tous les cinq ans depuis 1979. En 35 ans, le désintérêt des électeurs pour l’idée européenne —ou pour ce que les dirigeants politiques nationaux en ont fait— n’a cessé de s’accroître. Et pas seulement en France! Alors que l’abstention atteignait 38% en moyenne lors du premier scrutin dans les neuf pays constituant, en 1979, la CEE, la Communauté économique européenne (les six fondateurs plus le Royaume-Uni, l’Irlande et le Danemark), elle culminait à 56,9% à l’occasion du dernier, en 2009, dans les 28 pays de l’Union européenne.  

Au fil des années l’enthousiasme des nouveaux venus —l’Espagne et le Portugal, en 1986, puis l’Autriche, la Finlande et la Suède dans une moindre mesure, en 1995— s’est éteint plus ou moins rapidement pour s’aligner sur le désenchantement des historiques. Il n’y a guère qu’en Belgique et au Luxembourg, où le vote est obligatoire, que la participation s’est calée, et pour cause, autour de la barre des 90%. La Grèce, aussi, est longtemps resté à un haut niveau d’engagement – plus de 75% de participation de 1984 à 2004 – sans doute lié au bénéfice économique et démocratique de son adhésion, avant de pressentir (peut-être) le traitement de choc qu’allait lui faire subir l’Europe pour juguler la crise de sa dette publique.

Résultat, le taux de participation est tombé à 52,6% en 2009. En revanche, celui-ci n’a jamais été très élevé chez nos voisins d’Outre-Manche – de 24% au plus bas à 38,9% au plus haut – qui ont toujours fait preuve, majoritairement, d’euroscepticisme.

En France, hors scrutin présidentiel, l’abstention ne cesse de grimper d’élection en élection. Les municipales, qui était l’un des derniers scrutins de proximité à attirer le chaland, viennent d’en faire la démonstration. Les européennes, depuis les origines, ont accentué cette tendance car les électeurs n’en saisissent pas l’intérêt. Jérôme Fourquet, de l’Ifop, souligne que «le rôle du Parlement européen est de moins en moins clair, lisible et évident». Pour Emmanuel Rivière, de TNS Sofres, «une élection doit offrir un débouché à l’électeur et en l’espèce l’électeur ne le voit pas». Yves-Marie Cann, de CSA, exprime la même idée autrement: «les électeurs ne voient pas en quoi leur vote peut peser».

Au fond, cette consultation est détournée de son objet. Faite pour constituer une majorité politique sur le continent européen via son parlement, elle est abordée par les politiques et elle est analysée par les commentateurs comme un moyen de mesurer les rapports de forces internes du pays… en dehors de toutes projections au-delà de nos frontières.

Atteindre des objectifs nationaux ou régler des comptes

Il suffit pour s’en convaincre —si cela est encore nécessaire— d’observer la non-campagne électorale. Une des rares choses qui inquiète les dirigeants de la droite et qui intéresse les observateurs (ici aussi) est de savoir si le scrutin va placer le Front national en tête, ce que Marine Le Pen traduit par «Hollande devra dissoudre l’Assemblée nationale».

Il est vrai que l’extrême droite est passée, au fil des années, d’un souhait de «changer l’Europe» à une volonté de tout simplement la détruire. Dès lors, on peut se moquer ouvertement des enjeux réels de la consultation qui se déroule dans 28 pays au même moment —cette entité géographique compte plus de 500 millions d’habitants—  pour désigner démocratiquement le futur président de la Commission européenne, si on considère que le seul intérêt du scrutin est de mesurer sa propre audience nationale. On est assez loin de l’idée fondatrice !

Il faut dire que sur ce terrain droite et gauche n’ont rien à envier au FN dans la course au désintérêt pour la chose européenne qu’elles suscitent dans l’électorat. Chacun à son tour, chaque parti traditionnel de gouvernement a utilisé le scrutin européen pour atteindre de purs objectifs nationaux ou régler de vieux comptes.

En 1994, l’affaire se joue à gauche. Michel Rocard qui conduit une liste PS est concurrencé par Bernard Tapie qui est à la tête d’une liste MRG (Radicaux de gauche) avec la bénédiction de François Mitterrand.

Résultat le premier devance le second: 14,5% contre 12%. La liste d’union de la droite UDF-RPR emmenée par Dominique Baudis est loin devant avec 25,6% des suffrages exprimés. En 1999, le même scénario est pour la droite. Le tandem anti-européen Pasqua-de Villiers devance d’une courte tête le duo pro-européen Sarkozy-Madelin: 13,1% contre 12,8%. Cette fois, ils sont largement devancés par la liste socialiste que conduit… François Hollande (22%).

Cette même année, la concurrence interne est aussi le hochet de l’extrême droite. Bruno Mégret qui a rompu avec Jean-Marie Le Pen, en emmenant avec lui bon nombre de cadres du Front national, se présente contre lui aux européennes. Avec un score inférieur de moitié à celui de son ex-mentor, l’ancien n°2 ne réussit pas vraiment son coup (aucun élu) mais il prive le n°1 du FN d’un demi-million de voix. Là encore l’objet premier de la consultation européenne est passé au second plan pour laisser la place au jeu d’une rivalité intérieure destiné essentiellement à mesurer son audience nationale.

A l’aune de cette approche volontairement étriquée de la part des partis politiques, il est normal que les électeurs se soient de plus en plus désintéressés des enjeux européens – il faut dire que les Eurocrates, pris au sens large, les y ont bien aidés. Ils se sont détachés de la construction européenne elle-même.

Cette dernière, il est vrai également, est devenue de plus en plus complexe, obscure, éloignée des citoyens et, pour tout dire, faite dans une marche forcée qui ressemblait furieusement à une sorte de fuite en avant. Au fil des années, l’élargissement de la CEE, puis de l’Union européenne (UE), à de nouveaux pays a pris un caractère de moins en moins solennel.

Le vide des pro-européens face à la vacuité des antis

Pour exorciser le refus exprimé deux fois par le général de Gaulle (1963 et 1967) de voir la CEE s’ouvrir à la Grande-Bretagne, son successeur, Georges Pompidou appelle les Français à se prononcer par référendum, en 1973, sur l’entrée de celle-ci dans la Communauté. Avec elle, doivent arriver l’Irlande, le Danemark et la Norvège qui, finalement, y renoncera après un vote populaire.

Seize ans après la création de la CEE, Pompidou veut relancer le processus européen: le résultat n’est pas vraiment à la hauteur de ses espoirs puisque les Français, qui s’abstiennent à 39%, lui apportent un «oui» modeste de 68,3%... qui provoquerait aujourd’hui une joie indescriptible des pro-Européens! Ils attendront encore huit ans avant de voir entrer un dixième Etat – la Grèce – dans ce qui est devenu l’Union européenne, cette fois sans référendum. En 1986, ce sera au tour de l’Espagne et du Portugal, et 1995 verra arriver l’Autriche, la Finlande et la Suède.

Pendant 40 ans, cette construction a plutôt été effectuée au compte-goutte et de façon compréhensible pour les Européens en général et pour les Français en particulier. Même si le développement de la technocratie leur a donné l’impression qu’elle prenait petit à petit le dessus sur les politiques. Ce sentiment a renforcé le poids des anti-européens dans tous les Etats à la fin du XXe siècle. Et il a accru l’éloignement des citoyens-électeurs. D’autant que la chute du Mur de Berlin et l’éclatement de la sphère soviétique ont ouvert une course à l’adhésion pour tous les Etats nouvellement «libérés» de la tutelle de Moscou.

D’un coup, huit Etats de l’ex-empire communiste sont entrés dans l’Union, en 2004, avec Chypre et Malte. Espoir pour tous ces Européens de l’Est, inquiétude pour les Européens de l’Ouest: plus l’élargissement et l’intégration avançaient, plus le sentiment d’appartenance reculait. Aujourd’hui, l’idéal européen apparaît vide.

Le discours des pro-européens tourne à vide. Celui des anti-européens est d’une affligeante vacuité. L’argument de la paix durable procurée par l’Europe est devenu inopérant pour les jeunes générations, il n’a de sens que pour les électeurs seniors qui le combine au devoir civique. L’euro, présenté comme le père de tous les maux par les pourfendeurs de l’Union, est quand même classé en tête, devant la PAC (politique agricole commune) et Erasmus, au titre des (rares) bénéfices de l’Europe.

Aujourd’hui, aucune figure n’incarne l’idée européenne et les partis s’échinent à recaser au Parlement de Strasbourg les battus des élections nationales ou les recalés du gouvernement. Avec cet amoncellement de paramètres négatifs, il ne faudra pas s’étonner d’avoir un taux de participation inférieur à 40%, le 25 mai.

Olivier Biffaud

Olivier Biffaud
Olivier Biffaud (28 articles)
Journaliste
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