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Aquilino Morelle, ou la gauche française mal dans ses pompes

Jean-Laurent Cassely et Jean-Marie Pottier, mis à jour le 17.04.2014 à 18 h 05

Quand des signes extérieurs de richesse, comme les mocassins Weston, deviennent une affaire politique.

Les chaussures d'Aquilino Morelle, le 9 mai 2012 à Paris. REUTERS/Gonzalo Fuentes

Les chaussures d'Aquilino Morelle, le 9 mai 2012 à Paris. REUTERS/Gonzalo Fuentes

Mediapart publie, ce jeudi 17 avril, une enquête [lien payant] sur Aquilino Morelle, plume et conseiller politique de François Hollande. Rattaché à l’Inspection générale des affaires sanitaires (Igas), cet énarque et médecin se serait notamment, selon le site d’investigation, livré à des conflits d'intérêts dans les années 2000 en conseillant des laboratoires pharmaceutiques, loin de l’image d’un farouche opposant des intérêts des «big pharma» qu’on lui prête depuis l'affaire du Mediator.

Plus anecdotique, l’information selon laquelle il a eu recours à un cireur de chaussures qu’il a fait venir à l’Elysée a été la plus relayée, d'autant qu'elle est placée en ouverture de l'article.

Le cireur en question explique ainsi à Mediapart qu’«Aquilino Morelle a 30 paires de souliers de luxe faites sur mesure, pour son pied qui a une forme particulière. Des Davizon, des Weston... Des chaussures de plein cuir toujours du même style»:

«A deux reprises, explique le cireur, confirmant des informations que nous tenions de bonne source à l’Elysée, Aquilino Morelle a même fait privatiser un salon de l’hôtel Marigny afin de se faire cirer les chaussures seul au milieu de cette pièce toute en dorures.»

L’intéressé a répondu aux accusations de Mediapart sur son compte Facebook, affirmant notamment que ses activités de conseil s'étaient déroulées dans le respect le plus absolu de la loi. Mais pas un mot sur les chaussures!

La gauche française, c'est bien connu, a un tropisme keynésien, mais les polémiques qui la frappent rappellent parfois plutôt la théorie de la consommation ostentatoire du sociologue américain Thorsten Veblen. Pas toujours facile de justifier vouloir militer pour la transformation de la société sans oublier d’être élégant, qu'il s'agisse de montres ou de chaussures de luxe.

Les Weston, par exemple. Associées à l’élégance anglaise mais fabriquées à Limoges, chaussures BCBG par excellence, celles-ci ont été renommées à une époque, selon Le Point, «les Janson-de-Sailly», du nom du lycée des beaux quartiers parisiens où tous les jeunes les portaient dans les années 1960. C’est dire si leur aura révolutionnaire est limitée. Elles ont pourtant séduit nos élus et responsables politiques, y compris à gauche:

«Mitterrand était un adepte, François Fillon, Laurent Fabius ne sortent jamais sans leurs Janson, DSK en est aussi. La paire qu'il portait à sa sortie de Rikers Island? Des Weston, encore et toujours.»

En 2005, Laurent Fabius, alors héraut du «non» à la Constitution européenne, se faisait copieusement chahuter et recevait des oeufs frais sur la tête lors de sa parade dans les allées de la fête de l'Humanité. «L'imper Burberrys et les Weston y sont peut-être pour quelque chose», philosophait, taquin, Libération. Et en 2008, précise Challenges, «une douzaine de paires des mocassins [de François Mitterrand] (taille 6) furent adjugées aux enchères à Drouot entre 180 et 1.000 euros».

Dans le tome 2 de sa biographie de François Mitterrand, Jean Lacouture relate en note de bas de page une anecdote révélatrice: lors du congrès de Rennes en 1990, Jean-Paul Huchon, alors lieutenant de Michel Rocard, «assure avoir entendu un “jospiniste” crier à un groupe chahutant son chef de file: “Ce sont des fabiusiens! On distingue le bruit des mocassins Weston!”».

Ce ne sont cependant pas les Weston qui ont –du moins pour l'instant– été à l'origine de la plus grande polémique vestimentaire de l'histoire du socialisme français, mais évidemment les Berluti: en 1998, la découverte par les juges Laurence Vichnievski et Eva Joly d’une facture de 11.000 francs et d’une autre de 13.000 pour des bottines façonnées sur mesure par le chausseur pour Roland Dumas, et payées sur des fonds d'Elf-Aquitaine, avait fait scandale. Condamné pour recel d'abus de biens sociaux en 2001, l'ancien président du Conseil constitutionnel a été relaxé en appel en 2003.

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