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Le FN et les extrêmes droites en Europe: un jeu de pistes qui brouille et s'embrouille

Marine Le Pen et Geert Wilders, le 13 novembre 2013 au parlement néerlandais. REUTERS/Toussaint Kluiters/United Photos

Marine Le Pen et Geert Wilders, le 13 novembre 2013 au parlement néerlandais. REUTERS/Toussaint Kluiters/United Photos

Le Front national joue à cache-cache avec l'Europe. Il noue au niveau continental des alliances (avec Geert Wilders, le FPÖ, la Ligue du Nord) qu'il refuse au niveau national. Et s'allie avec des partis qui ont décidé, à des degrés divers, d'accepter la construction européenne.

L'éviction, début avril, d'Andreas Mölzer de la tête de liste du FPÖ (Parti Autrichien de la Liberté) aux élections européennes en Autriche a un impact direct sur le Front national. En novembre dernier, c’est en effet lui qui a été l’artisan du rapprochement de différents partis, dont le FN.

Andreas Mölzer est une figure marquante des droites extrêmes européennes. Véritable homme-orchestre du camp pangermaniste en Autriche, c’est aussi un historique du FPÖ, qui a été conseiller culturel de la région de Carinthie, proche collaborateur et plume de Jörg Haider, après avoir animé le magazine Die Aula, organe des étudiants nationaux-allemands. Il est également actuellement le rédacteur en chef de Zur Zeit, revue politique, intellectuelle et culturelle souvent présentée un peu rapidement comme la branche autrichienne de la «Nouvelle Droite».

Doktor Andreas et Herr Mölzer sont les deux faces d’une même personne: en froid stratège, conscient des nécessités d’un aggiornamento, il œuvre constamment au rapprochement des différentes droites extrêmes ou nouvelles droites populistes européennes; en militant aux tendances radicales, il ne peut réprimer les expressions racistes ou d’autres dérapages dont il est coutumier. 

Avant de se livrer une énième sortie qui lui a coûté son poste de Parlementaire européen, Mölzer a entrepris d’européaniser la mise à jour du projet et du discours des extrêmes droites européennes, au point d’apparaître de plus en plus comme leur architecte. Instruit par l’expérience –il a assisté à l’intense campagne hostile à l’alliance entre le FPÖ et le parti conservateur autrichien (ÖVP) en 2000 au sein de l’UE– Mölzer a compris que si le FPÖ veut parvenir au pouvoir, il doit autant se rénover idéologiquement que de se prémunir de campagnes en Europe le désignant comme «extrémiste».

Des rapports historiquement compliqués avec l'extrême droite européenne

C’est donc d’Autriche que vient l’idée et l’impulsion d’une nouvelle coordination entre les différents partis de cette famille politique en Europe.

Les rapports du FN avec le reste de l’extrême droite européenne ont toujours été compliqués. Dans le passé, le FN fut tenu à l’écart de l’«Eurodroite» (1979) à laquelle participait l’italien Movimento Sociale Italiano–Destra Nazionale (MSI-DN) d’Almirante et l’espagnole Fuerza Nuova de Blas Pinar, au profit du Parti des Forces Nouvelles (PFN), de Pascal Gauchon, Alain Robert et Jean-Louis Tixier-Vignancour. Puis, avec le même MSI-DN, le FN forma, entre 1984 et 1989 le Groupe des droites européennes, que quitte le MSI-DN mais qui est rejoint par les Republikaner allemands.

Le Front national noue au niveau européen des relations qu’il répudie en France. Se lier avec le FPÖ, la Lega Nord ou le Vlaams Belang lui semble logique au niveau européen quand, en France, il refuse toute alliance officielle avec les groupes identitaires qui lui fournissent pourtant officieusement cadres, candidats voire un appui technique ou logistique.

Les alliances européennes du Front national, nouées avec Geert Wilders aux Pays-Bas, avec le FPÖ de Heinz-Christian Strache en Autriche, avec la Lega Nord en Italie et la fondation (avec le Parti National Slovaque ou les Démocrates Suédois notamment) de «l’Alliance européenne pour la liberté» tendent à démontrer que le Front national risque d’avoir du mal à tenir une ligne purement «souverainiste» en étant non seulement allié avec des partisans fervents de l’Europe des Régions mais surtout avec des partis qui ont décidé, à des degrés divers et avec les difficultés inhérentes à l’exercice, d’accomplir un aggiornamento idéologique, notamment en intégrant et en acceptant la question de la construction européenne.

En effet, la stratégie Mölzer, qui devrait survivre à l’éviction de son inspirateur éponyme, participe d’abord de la dénonciation du «centralisme» de la construction européenne, mais nullement de la nécessité d’une construction européenne. Dans la vision développée au cours de la réunion de Vienne du 14 novembre 2013, la construction européenne est acceptée comme un fait dont seules les modalités sont contestables. Il s’agit, cette fois, de préempter la question démocratique, sans contester l’unité civilisationnelle de l’Europe. En novembre, l’Alliance européenne des libertés fait sienne la thèse du «déficit démocratique» pour renforcer l’échelon national sans contester que l’Europe existe ou doive s’organiser.

La stratégie Mölzer

Aux fins de délégitimer l’action européenne telle qu’elle est, Andreas Mölzer se saisit de la gestion de la crise et, en particulier, de la crise de l’euro. Il pointe le danger d’un risque inflationniste et prouve par là même qu’il diffère fondamentalement avec les quelques analyses que peut développer, sporadiquement, le Front national sur la question.

Les droites populistes ont en commun un souci: élargir le périmètre électoral de ces partis en empruntant des thèmes prégnants dans les sociétés européennes (contestation démocratique de la gouvernance européenne, hétérodoxie économique par rapport à la gestion de la monnaie unique).

Les «droits individuels» font l’objet de toute l’attention de ces partis. L’affaire Snowden a ainsi donné lieu à des prises de position consistant à défendre les droits individuels contre les écoutes de la NSA. Dans le numéro 48 de Zur Zeit, l’iconographie mêle volontairement une affiche de la Seconde Guerre mondiale («Vorsicht ! Feind hört mit!»: «Attention ! L’ennemi écoute!») et la dénonciation du scandale des écoutes de la NSA.

Cette nouvelle posture des partis d’extrême droite européenne leur permet de préempter des thèmes forts dans des sociétés où la conscience des droits individuels est forte. La déclaration politique de l’Alliance européenne des libertés place délibérément au cœur de tout la «démocratie» et la «liberté». Pour que cette mutation ait lieu, il faut néanmoins garder une cohérence... que l’hostilité à l’islam, à l’immigration extra-européenne, se charge de procurer.

Le ciment de tous ces partis demeure ainsi une hostilité totale à la présence de l’islam sur le continent européen. Le FN, d’ailleurs, est assez enclin à s’aligner en Europe sur le discours particulièrement hostile à l’islam de Geert Wilders, Heinz-Christian Strache, Mario Borghezio ou Oskar Freysinger, tout en décourageant ces derniers de venir tenir le même discours à Paris. Ces détours tactiques, ce jeu de cache-cache idéologique ne doivent pas masquer l’évolution de fond à l’œuvre et que l’Alliance européenne des libertés représente très bien.

Le FN n'est pas moteur en Europe

La ruse des droites (populistes) est bien d’articuler nostalgie de l’ancien, nouvelles revendications individuelles et refondation idéologique. Ainsi, il est inutile de résumer les actuelles droites extrêmes à leur passé. Tenant à l’écart en France les homologues de ceux avec qui il s’allie sur le plan européen (Identitaires en France, Vlaams Belang en Belgique ou FPÖ en Autriche), adhérant à une conception «civilisationnelle» de l’Europe tout en amplifiant une posture «souverainiste», s’alliant avec des régionalistes européens (Lega Nord) tout en manifestant un soutien appuyé aux défenseurs de l’Etat-nation dans le même pays (Fratelli d’Italia-Alleanza Nazionale), le Front national brouille les pistes au moins autant qu’il s’embrouille lui-même.

En observant la scène politique européenne et les droites populistes qui s’y déploient et progressent, on peut constater que si le Front national capte dans les urnes les voix de nombre de ses concitoyens, il n’est en revanche nullement, sur le plan continental, un parti moteur de l’aggiornamento idéologique de son propre camp pas plus qu’il n’adopte la même ligne politique en France et en Europe...

Gaël Brustier

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