Municipales 2014France

Le vote sanction des quartiers contre la gauche expliqué par l'acteur Saïd Taghmaoui

Jean-Laurent Cassely, mis à jour le 09.04.2014 à 14 h 17

Dans un entretien à Slate, l'acteur de «La Haine» justifie son soutien à l'UMP Bruno Beschizza, nouveau maire d'Aulnay-sous-Bois. Un ralliement qui illustre la fin de la relation privilégiée entre une partie des habitants des banlieues et la gauche.

Saïd Taghmaoui. YouTube

Article modifié le 9 avril à 14h15. Une première version attribuait à tort la Marche pour l'égalité et contre le racisme, dite «Marche des Beurs», à SOS Racisme, association créée après la manifestation.

Révélé par La Haine, dans lequel il jouait en 1995 et qu'il a coécrit avec Mathieu Kassovitz, Saïd Taghmaoui poursuit une carrière au cinéma et à la télévision, principalement aux Etats-Unis (Les Rois du désert, Lost, G.I. Joe, American Bluff...)

Celui qui est sans doute l’un des acteurs français les plus actifs et reconnus à l’international de sa génération est aussi l’un des plus «discrets», selon ses propres termes. C’est pourquoi sa vidéo de soutien à Bruno Beschizza, ancien secrétaire général du syndicat de policiers Synergie-Officiers et nouveau maire UMP d'Aulnay-sous-Bois (Seine Saint-Denis), a fait réagir.

Vue plus de 7.000 fois, la vidéo a tourné sur Internet et a été reprise sur des sites musulmans français. Alors que quelques observateurs avaient prévenu avant les municipales que le vote des banlieues risquait d'échapper à la gauche, l'acteur explique aujourd'hui, dans un entretien à Slate, pourquoi il a choisi de s’engager en faveur ce candidat perçu comme étant à l’aile droite de l’UMP.

«Par nature, ma famille et les quartiers populaires, on a toujours été de gauche, mais je crois qu'aujourd'hui les cartes sont faussées, la donne est redistribuée», dit-il dans sa vidéo. Est-ce donc seulement la réaction d'un homme qui a réussi et est «passé à droite», réside le plus souvent aux Etats-Unis pour son travail et s'est éloigné de la vie de ces quartiers?

Saïd Taghmaoui, qui dit souvent «on» pour évoquer «cette génération de jeunes d'origine maghrébine à qui je ressemble et que je représente», conteste pourtant d’emblée, quand on l'interroge, le fait d’être de droite, ou de gauche d’ailleurs:

«Il n’y a pas de gauche, pas de droite, pas de centre, il s'agit juste d'individus. Bruno est quelqu’un que j’ai eu l’occasion de rencontrer, je suis très sollicité à Aulnay.»

Pas un vote militant, donc. Sur Twitter, l’acteur a essuyé plusieurs critiques de gens surpris par ce choix dans un contexte où la branche copéiste de l’UMP a multiplié les propos visant les musulmans –sans compter le succès de la liste de la Droite forte, sortie première lors de l'élection des courants de l'UMP en novembre 2012

Plus de gauche ou de droite

Saïd Taghmaoui met les choses au point et refuse qu’on profite de son soutien pour valider l’idée que le vote des quartiers serait passé à l’UMP:

«J'ai vu que Jean-François Copé se gargarisait à la télé que les quartiers aient voté pour la droite. Non, c'était plus un vote sanction contre la gauche.»

Dans la vidéo, Taghmaoui revient notamment sur une rumeur infondée selon laquelle le candidat UMP aurait prévu de détruire la mosquée d’Aulnay, financée par les croyants.

Photo: Abazar

Les questions religieuses se sont en effet invitées dans les campagnes locales en Seine-Saint-Denis. Comme le relatait un article du Parisien, le président d’Espérance musulmane de la jeunesse française (EMJF), une association qui avait soutenu la majorité sortante de gauche en 2008 mais a été déçu par ses promesses non tenues, a ainsi apporté à titre personnel son soutien à Bruno Beschizza, tandis que le président d'une autre association, les Musulmans de la Rose-des-Vents, soutenait le maire PS sortant.

Le candidat PS vaincu à Marseille, Patrick Mennucci, a estimé dans Le Monde qu’une partie des votes des musulmans de son secteur s’étaient détournés du PS à cause de l'adoption du mariage pour tous. Est-ce un élément important dans le vote musulman? Saïd Taghmaoui, lui-même croyant, explique aujourd'hui sa position:

«C'est juste qu'il y a des choses plus importantes à régler en ce moment.»

L’acteur s’en excuse presque. Aucune revendication dans son propos, simplement l’impression que les priorités des quartiers passaient après.

«Non-prise en compte des problèmes spécifiques des habitants»

Reda Didi, fondateur du think tank Graines de France, qui accompagne des projets de mobilisation des habitants des quartiers de banlieue, a vu cette vidéo et partage en partie l’analyse de l’acteur. Rappelant que c’est avant tout l’abstention dans les quartiers qui explique ces mouvements politiques plutôt qu'une droitisation, il relativise l’effet-repoussoir supposé du mariage pour tous:

«C’est plutôt la non-prise en compte des problèmes spécifiques des habitants qui a joué, et donc de toute évidence, cette réforme est quelque chose qu’ils ont mal vécu et qui a pu entraîner de l’abstention. On a pu le voir sur le terrain, mais ça n’est pas l’axe fondamental: le plus important, c’est qu’on ne s’est pas occupé de leurs priorités, le logement, l’emploi, la sécurité.»

Reda Didi note que deux «marqueurs» de la gauche en direction des quartiers populaires où vit une grande partie de la population immigrée, le droit de vote des étrangers et les relations police-population, ont été abandonnés.

Sur les questions de société, le sujet du genre a aussi été très utilisé par la droite sur le terrain à Bondy, Aulnay-Sous-Bois ou le Blanc-Mesnil, note le site de l'UAM93. Bruno Beschizza a «fait de l’enseignement de la “théorie du genre” à l’école un enjeu de campagne largement assumé», expliquait ainsi Le Monde. Une «“instrumentalisation des questions de société” dans les cités par certains candidats de droite ”sans scrupules"», a déploré de son côté auprès de l'AFP le président du Conseil général de Seine-Saint-Denis, Stéphane Troussel (PS).  

«Le FN ne fait plus peur»

A Aulnay s’ajoute un contexte local marqué par la fermeture de l’usine PSA et ses conséquences: 3.000 salariés licenciés. On est donc loin encore une fois d’un vote «communautaire»: il s'agit plutôt d’un mécontentement social qui touche d'ailleurs tout le pays.

Ce qu’exprime Saïd Taghmaoui, c’est plus généralement une lassitude de la part des Français d’origine maghrébine d’être instrumentalisés lors des débats politiques et des élections, sans que la situation n’évolue sur le terrain. De manière plus surprenante, il en serait de même pour l’épouvantail FN, qui de l’avis de l'acteur n’impressionne plus en banlieue;

«La diabolisation du FN, c’est fini, ça ne fait plus peur aux jeunes des quartiers, ce qui est dangereux. Ils se disent, on est des Français comme les autres, donc on n'a rien à craindre!

Le FN ne fait plus peur.»

Il est donc temps pour la gauche d’en finir avec l’époque paternaliste de la Marche des Beurs, dont les trente ans ont pourtant été célébrés en grande pompe. Ce qui ne passe pas toujours très bien au vu d’un contexte de discrimination qui ne s’est pas vraiment résorbé:

«Combien de gens qui ont organisé la marche ont fini dans des cabinets ministériels... A l'époque, on faisait La Haine, maintenant on fait La Marche... un film de propagande.»

Le vote des banlieues n'est plus captif

C’est tout cela, entre énergie et résignation —«On passe un coup de peinture fraîche avant chaque élection, mais les choses n’avancent pas»– que l’acteur, désormais «adopté» par les Américains, explique, et que la gauche a du mal à percevoir.

Ailleurs dans le département, à Drancy et à Bobigny, d'autres candidats de droite et du centre semblent avoir répondu à la demande des habitants des quartiers populaires et à cette désillusion vis-à-vis de la gauche municipale. Aya Ramadan, du Parti des Indigènes de la République, explique ainsi sur le site du mouvement que «la droite de De Paoli et Lagarde a mieux compris cela que le Parti communiste français», à propos du candidat du centre et de la droite victorieux à Bobigny et du député-maire réélu de la ville voisine de Drancy.

Le message de Saïd Taghmaoui est avant tout personnel, et on ne peut bien entendu pas considérer que toute une génération voterait unaninement selon les mêmes sensibilités. Comme le note Reda Didi, il y a néanmoins dans cette vidéo l’indice d’un changement d’époque, auquel on peut également rattacher les bons scores des listes citoyennes sans étiquette lors de ces élections:

«Son message selon lequel l’électorat populaire n’est plus un électorat captif, c’est parfait!»

Jean-Laurent Cassely

Jean-Laurent Cassely
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Journaliste
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