Municipales 2014France

Municipales: oui, il y a bien eu un «désir de gauche» des électeurs socialistes

Grégoire Fleurot, mis à jour le 05.04.2014 à 8 h 57

Si l'électorat s'est globalement déplacé vers la droite, il semble bien que celui qui a porté François Hollande à l'Elysée en 2012 a sanctionné la politique de consensus du chef de l'État.

François Hollande au palais de l'Elysée le 31 mars 2014. REUTERS/Philippe Wojazer.

François Hollande au palais de l'Elysée le 31 mars 2014. REUTERS/Philippe Wojazer.

La nomination de Manuel Valls au poste de Premier ministre, lundi 31 mars, n'a pas vraiment plu à l'aile gauche du Parti socialiste et à la gauche radicale, dont plusieurs représentants ont exprimé leur mécontentement. «C'est plus que surprenant de prendre celui qui est le plus à droite au PS [...] comme réponse au fait que le peuple de gauche ait contesté la politique libérale de François Hollande», a estimé la sénatrice de Paris Marie-Noëlle Lienemann.

Emmanuel Maurel, vice-président du Conseil régional d'Île-de-France et leader de l'aile gauche du PS, y a vu un «choix surprenant compte tenu de l'analyse que l'on peut faire du scrutin et de l'indéniable besoin de gauche qui s'est exprimé à l'occasion de cette élection». Même son de cloche à la gauche du PS. Pour Jean-Luc Mélenchon, le coprésident du Parti de gauche, le président n'a «rien compris au message qui lui était adressé».

Mais doit-on vraiment analyser le résultat des dernières élections comme un «désir de gauche» de l'électorat? Tout dépend de l'électorat dont on parle: la réponse semble être oui si l'on parle de celui de la gauche, tandis qu'il y a eu un net mouvement vers la droite dans l'électorat global.

L'abstention de la gauche

Le message d'un scrutin municipal est délicat à analyser parce qu'il n'y a pas, comme à la présidentielle par exemple, de sondages à l'échelle nationale. En revanche, on sait que les électeurs «ont tendance à voter par rapports à des enjeux nationaux, même si le biais de désirabilité sociale leur fait dire le contraire dans les enquêtes», explique Vincent Tiberj, chargé de recherches au Centre d'études européennes (CEE) de Sciences Po.

Plusieurs facteurs permettent de cerner le message contenu dans la débâcle socialiste. D'abord l'abstention, qui a atteint des records avec plus de 36% au premier tour et plus de 38% au second. Les observateurs sont unanimes: elle a plus touché les électeurs de gauche que de droite.

«L'abstention a été forte chez les classes moyennes employées du secteur public et dans les quartiers populaires, deux catégories qui avaient voté massivement pour François Hollande en 2012», observe Jean-Yves Dormagen, directeur du département de science politique de l'université de Montpellier 1. Au premier comme au second tour, il a calculé que l'abstention a été supérieure de plus de cinq points dans les villes qui avaient voté à plus de 60% pour François Hollande par rapport à celles où Nicolas Sarkozy était majoritaire.

Ce phénomène d'«abstention différentielle» observé par tous les spécialistes n'est pas nouveau: les électeurs du parti au pouvoir ont toujours eu tendance à moins se mobiliser lors des élections intermédiaires que ceux de l'opposition. Mais le phénomène a été d'une ampleur particulièrement importante cette fois-ci, comme le souligne Vincent Tiberj:

«L'abstention a beaucoup progressé cette année, et plusieurs signes montrent qu'elle était plus importante chez les électeurs de gauche. Dans les quartiers populaires et les grands ensembles, elle a dépassé 50%.»

Le reste de la gauche a résisté

Du côté des votes exprimés, tout indique également que les électeurs de gauche ont plutôt exprimé un «besoin de gauche», remarque Jean-Yves Dormagen:

«La gauche de la gauche a plutôt bien résisté, et a même progressé à certains endroits alors que les listes soutenues par le PS se sont effondrées. Plusieurs dissidents socialistes ont gagné, comme à La Rochelle ou Montpellier. Quand les électeurs ont eu le choix de voter pour un candidat de gauche hors PS, ils l'ont fait.»

Les bons scores des listes d'EELV, avec en prime la victoire spectaculaire du parti à Grenoble, vont dans le même sens:

«Les listes vertes on fait un score très honorable et en hausse par rapport à 2008.»

Y a-t-il eu un mouvement des électeurs de gauche vers la droite qui aurait aidé l'UMP à l'emporter? A priori non, à en croire un sondage réalisé par Ipsos à la veille du premier tour montrant que seuls 4% des sympathisants du PS souhaitaient une victoire de la droite au niveau national.

De plus, «la droite est stable avec des scores égaux à 2008 en volume et en pourcentage» selon Jean-Yves Dormagen. Les listes de droite ont recueilli au deuxième tour 45,3% des suffrages exprimés, contre 45,9% au second tour en 2008.

L'ensemble droite-extrême droite progresse

Mais difficile d'être catégorique sur ce point: des électeurs socialistes ont pu se tourner vers la droite sans que cela ne grossisse le score de celle-ci s'ils ont été compensés par des départs d'électeurs UMP vers le FN. 

D'autant plus que le parti de Marine Le Pen a vu son score considérablement augmenter par rapport à 2008, ce qui a amélioré le score global droite + FN, et que ses électeurs du premier tour ont reporté leurs voix en masse vers l'UMP au second quand leur candidat ne s'est pas qualifié. 

Pour Vincent Tiberj, l'analyse des résultats laisse toutefois peu de doutes sur «un clair désir de gauche». Le chercheur avance une explication à la lourde défaite:

«En ne faisant pas un choix clair de majorité entre une ligne plus à gauche et une plus vers le centre, François Hollande a été sanctionné des deux côtésSa volonté de ménager la chèvre et le chou lui a fait perdre et la chèvre et le chou.»

Consensus

L'image d'un homme du consensus qui n'arrive pas à trancher colle à la peau de François Hollande depuis bien avant son arrivée à l'Elysée, et semble avoir été sanctionnée dans les urnes. Le meilleur exemple en est le pacte de responsabilité annoncé le 31 décembre, remarque le chercheur. 

Après cette annonce à destination des entreprises, François Hollande a perdu sept points de popularité chez les sympathisants socialistes en février selon le baromètre TNS Sofres. Il en a bien gagné neuf dans le même temps chez les centristes, mais en a perdu 10 le mois suivant chez ce même groupe, tout en continuant à baisser chez les socialistes (moins trois points).

Pour Jean-Yves Dormagen, la défaite et le message envoyé par les électeurs de gauche n'ont rien de surprenant:

«Quand vous faites des annonces de réduction du pouvoir d'achat des fonctionnaires, d'économies sur les services publics, cela envoie des signaux très démobilisateurs pour l'électorat de gauche. Les électeurs de gauche font la grève des urnes.»

Contrairement à son prédécesseur Nicolas Sarkozy, qui est resté très fort sur ses fondamentaux et n'a jamais perdu le noyau dur de l'électorat de droite, François Hollande est minoritaire dans son propre camp. «Avec la droite décomplexée, Nicolas Sarkozy clivait mais rendait son électorat fier, confirme Vincent Tiberj. Hollande ne rend pas les électeurs de gauche fiers, à part sur le mariage homosexuel, et encore. C'est Christiane Taubira qui en a récolté les fruits.»

C'est le prix à payer pour la recherche du consensus. Et la nomination de Manuel Valls, représentant de l'aile droite du PS et figure consensuelle quand on regarde l'ensemble de l'électorat puisqu'il était le candidat à Matignon préféré des électeurs de gauche comme de droite, ne devrait pas changer cette tendance. 

Grégoire Fleurot

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Journaliste
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